POUR UNE SCIENCE ÉCLAIRÉE PAR LA TRANSCENDANCE

Par Abdelilah Benmesbah – Département de Géologie – Université Ibn Tofail – Maroc

Dans le but de sensibiliser le monde de la science à une culture éthique qui prend en considération les valeurs spirituelles, cet article vient apporter une lueur d’intelligence à un savoir qui fait appel à une raison qui n’exclue aucune approche scientifique ni spirituelle mais qui les intègre dans un humanisme fraternel qui vise prendre conscience de tout ce qui constitue le patrimoine culturel et spirituel de l’humanité.   

La science peut se résumer comme étant le domaine des connaissances de l’homme relatives à certaines catégories de faits ou de phénomènes, où l’investigation porte sur le champ du réel, allant de l’infiniment grand vers l’infiniment petit, par la raison et l’empirisme.

La transcendance, quant à elle, porte sur des faits qui dépassent la pensée de l’homme ; elle se résume comme étant une source d’inspiration qui dépasse l’intelligence humaine et qui fait de l’homme un être lié, dans toute action, à Dieu.

Le contraire étant la suffisance qui est le fait d’être satisfait de son intelligence et par conséquent coupé de Dieu.Dans cette harmonie que relate la parfaite cohérence entre les signes que révèle le sacré et les découvertes que la science ne cesse de démontrer qui est en fait une harmonie entre la science et la transcendance, l’expérience que chaque chercheur peut vivre par la réflexion sur la signification de ses résultats scientifiques doit éveiller en lui la tentative de faire émerger à la conscience le sens de chaque acte et la fin de chaque projet pour un monde réel toujours en naissance, un monde où le mariage de la science à la spiritualité engendre un enthousiasme de recherche à la fois ambitieux et transcendant et fait naître une croyance qui émerge aussi bien de l’aventure de l’exploration que de l’expérience de la réalité.

Pour cette raison, si la recherche apporte une lumière d’intelligence à la science et contribue à la promotion d’une pensée scientifique ouverte sur ses inspirations, la transcendance cherche à promouvoir une vision harmonisatrice qui puisse remettre la recherche scientifique sur la voie de ses horizons universels, une voie qui, tracée dans le sens de la révélation, permet au chercheur d’y trouver guidance pour son action.

Comme cela, le chercheur en accueillant la révélation et en découvrant son sens, vivra le sens de sa science au sein d’une harmonie de l’univers qui est aussi beauté, d’une interdépendance de ses entités qui est aussi solidarité et vie collective d’une unité qui guide à Dieu. Une unité qui forme une vision de haute motivation pour une vraie recherche scientifique.

Mais en s’efforçant d’adopter une sensation de suffisance qui met l’homme au centre et à la mesure de toute chose, le scientifique s’égare dans une jungle d’égoïsme intellectuel où prolifère un individualisme concurrentiel qui anéantit toute notion d’unité et voue le sentiment de responsabilité envers le destin des autres à la désintégration. Ce qui, par conséquent, n’a d’issue que d’enfermer la recherche dans un monde de rivalités mortifiantes, car chaque chercheur verra le monde à travers la grille de ses préjugés, et toute idée émanant de soi se voit être la vérité totale et définitive. Chose qui fera de son discours une vérité morale tuant la recherche et décapitant toute émergence créatrice.

Donc une science éclairée par la transcendance permet, à partir de la compréhension des mécanismes universels et à travers une lecture unissant le créé et le révélé de reconnaitre la dépendance de l’homme à l’égard de son Créateur et par là d’établir les modèles interprétatifs permettant d’élucider le sens de son existence. Des modèles qui, ne cherchant pas à dénoncer la situation actuelle de la science, tendent à en critiquer certains exercices qui, en se contentant de répéter et d’imiter à la lettre les tendances du scientisme, font ensevelir les générations dans une science qui est mémoire au lieu de les faire élever dans une sagesse qui est projet.

Faire la science pour la science ne serait ce qu’une déraison dont l’approche n’apprend rien à la connaissance, si ce n’est que l’écart de la distinction de l’essentiel qui est le principe dans l’élucidation des questions du but et du sens. Pour cela la visée coranique tendait toujours à pousser le lecteur à s’efforcer à traiter les problèmes scientifiques à partir des implications générales de leur complémentarité entre le créé et le révélé. En prenant conscience de cette direction fondamentale qui est la voie de résolution des problèmes concrets qui se posent dans l’esprit de la science, le chercheur ne se bornera pas à faire preuve de son efficacité dans l’intelligence par une raison qui procède de cause en cause, mais se libérera dans les horizons des certitudes où la raison remonte de fin en fin.

Pour cela, le Coran, lorsqu’il expose l’univers dans sa rectitude comme référence expérimentale, tend à développer un raisonnement libératoire valable pour la construction d’une science à vocation universelle : (Voici les versets du Livre ; et ce qui t’a été révélé par ton Seigneur est la vérité ; mais la plupart des gens ne croient pas. Allah est Celui Qui a élevé (bien haut) les cieux sans piliers, que vous voyez. Il S’est établit sur le Trône et a soumis le soleil et la lune, chacun poursuivant sa course vers un terme fixé. Il gère l’ordre (de tout) et expose en détail les signes afin que vous ayez la certitude de la rencontre de votre Seigneur. Et c’est Lui qui a étendu la terre et y a placé des montagnes et des fleuves. Et de tous les fruits Il y établit deux éléments de couple. Il fait que la nuit couvre le jour. Voilà bien là des preuves pour des gens qui réfléchissent. Et sur la terre il y’a des parcelles voisines les unes des autres, des jardins de vignes, de céréales, de palmiers, en touffes ou espacés, arrosés par la même eau, cependant Nous rendons les uns préférables aux autres quant au goût. Voilà bien là des preuves pour des gens qui raisonnent) (XIII, 1-4). Dans cet enchaînement de preuves, on remarque comment le Coran tend, à partir de la réflexion et du raisonnement qui sont à la base de la rectitude scientifique, tend à construire une science qui nous libère, une science qui est aux antipodes de toute soumission aveugle au scientisme ou au radicalisme, et à l’écart de toute importation gratuite de conceptions pouvant faire perdre la puissance créatrice aux valeurs transcendantes de la science. Toute tentative de marginalisation d’une lettre, d’un mot ou d’une phrase du Coran ne fera qu’immerger sa lecture dans le littéralisme qui est la principale voie de l’intransigeance et du radicalisme. Cela étant, car le Coran est un tout qui doit être lu dans l’intégralité et la complémentarité des ses textes, et l’amputer de l’une de ses parties l’expose à toute sorte d’interprétation.     

Donc du fait que l’homme vit dans une histoire toujours nouvelle et vu que le discours coranique qui le vise, émane de la parole de Dieu qui est éternelle, il appartient à l’homme « scientifique » d’en recevoir une interpellation toujours vivante, apportant au monde de la science les réponses dont il a besoin pour un visage humain où la relation de l’homme avec la nature ne se coupe jamais de la relation avec Dieu Le Créateur et Le Révélateur. C’est comme cela que se rétablira la vision humaniste du monde qui, à la jonction entre l’intemporalité du révélé et la rénovation du créé, pourrait rendre à la science sa vitalité créatrice éternelle.

Ainsi, pour chaque fin révélée, il serait de la responsabilité du scientifique d’en trouver les moyens de l’atteindre en cherchant à trouver derrière chaque prescription coranique sa raison d’être et le principe qui l’a inspirée, car le Coran en nous donnant les clés de sa propre lecture, nous met sur les principes de son interprétation. Une  interprétation où le lecteur, pour rester fidèle à la parole coranique, doit éviter d’y prêter les infirmités de son intelligence scientifique humaine.

C’est cette valeur libératoire du Coran, qui pourrait éclairer la science et situer l’homme « savant » à sa juste place dans l’univers. S’il n’arrive pas à sortir de cette impasse réductionniste du scientisme qui lui donne cette sensation illusoire de suffisance, l’homme n’atteindra jamais la vision harmonieuse de ce monde où chaque théorie scientifique, chaque découverte d’une vérité l’appelle à s’harmoniser avec son équilibre. C’est ainsi que le scientifique participera à la victoire de cette conscience de la présence en lui de la totalité de l’univers. Une participation qui donne la haute motivation pour une recherche scientifique engagée où l’analyse des faits et des signes permet une synthèse de théories plus explicites convergentes toutes vers le bonheur de l’humanité et la préservation de la terre.

Donc éclairer la science par le transcendance revient à renoncer à la sensation de suffisance en reconstituant en soi cette vision globale de la science héritée de l’Islam matinal qui est la vision constructive toujours fidèle à la foi abrahamique, celle de l’Islam révélé à Moïse et Jésus que le salut d’Allah soit sur eux, et conclu par le message du Prophète Muhammad que le salut et la bénédiction d’Allah soient sur lui. Ces trois prédications qui, étant étroitement unies et concordantes dans un message commun, ramènent à un enseignement très simple : l’unité de Dieu sans laquelle le monde serait un chaos.

C’est dans cette unité que l’unité humaine doit aujourd’hui agir dans le devoir de réformer le monde, une réforme qui doit s’élaborer à l’échelle des sociétés humaines en se conformant à la volonté de Dieu. Comme ça chaque scientifique sera devant les résultats de son acte ; son souci ne résiderait plus dans ce que disent les autres de sa science, mais dans ce que cette science a fait de lui. Ainsi la sensation de suffisance fondra spontanément comme fond la glace dans l’eau, et l’homme s’adressera à son Pourvoyeur de connaissance Qui l’incite à s’élever toujours dans la science : (O mon Seigneur, fais-moi croitre en science) (XX, 114) et s’écartera de son individualisme accablant.

Cette réintégration de l’homme à l’unité de l’univers, qui est en fait l’inspiration d’une force qui, en chaque chercheur, doit non seulement être une manière de penser, mais une manière de vivre, nécessite un long et difficile cheminement pour être délivrée de l’illusion qu’impose la vision contemporaine du monde scientifique. Un monde qui opère une rupture entre la nature, l’homme et Dieu, rien que pour ses intérêts auxquels il court à la négation de tout absolu.

De la réflexion sur cette vision, de la lecture de ses perspectives et de l’évaluation de ses retentissements doit s’établir notre bilan. Un bilan où l’on constate combien notre logique soufre aujourd’hui d’insuffisance et comment nos raisonnements scientifiques, loin de ces valeurs absolues, nous égarent dans un monde d’agrégats égoïste sans sens ni fin.

Dans ce monde éperdu, on voit naître un certain nombre de postulats qui extrapolent la science au scientisme et font de la nature la bible pour toute vérité, alors que cette nature muette, mais pleine de signes et de symboles, n’est qu’une référence expérimentale conçue pour établir les modèles explicatifs qui nous guident et répondent à nos questions.

Cette remise en question de l’état actuel de la science est jugée d’autant plus nécessaire qu’elle permet de mettre le chercheur devant la réalité de ses obligations. Une réalité qui, une fois dévoilée, finira certainement par révéler à l’homme son insuffisance et le rendre conscient de sa situation d’être partiel, auquel il manque tout pour être tout. Donc ne pas se suffire c’est l’essentiel qui donne sens à notre science et se sentir suffisant ne peut que conduire par preuve de force, à un égoïsme qui fait perdre à la science son sens.

Cette vision qui a poussé l’homme à se considérer comme étant au centre de mesure de toute chose a égaré le système de la pensée dans des idéologies errantes qui l’ont coupé de Dieu.  L’homme s’est par conséquent coupé de la nature, pourvoyeuse de signes, et est devenu son farouche ennemi qui cherche par tout moyen à la conquérir pour la réduire en esclave. Et voilà qu’il se mutile de ses dimensions humaines et fait de la raison une œuvre dérisoire de règne sur la nature et sur l’homme, excluant par postulat de suffisance, tout postulat de transcendance.

Cette situation a malheureusement masqué l’image réelle de la science où toute connaissance prenait en compte le principe de dépendance de l’homme de son Créateur. Elle a par conséquent poussé l’homme, par sensation de « cerveau puissant », à instaurer une vision de suffisance faisant de lui l’être impie, ayant enflammé les guerres, pollué la terre et propagé les épidémies et les cancers.

Dès lors les moyens d’accouplement de la science aux notions de méditation sur la fin et le sens des choses se sont perdus et les concepts transcendants qui inspirent une manière d’agir dans ce monde modelé selon la guidance de Dieu se sont effondrés, alors que la nature ne cesse de multiplier les signes qui orientent vers son Ordonnateur et stimulent le désir de déchiffrer Son dessein qui est aussi stimulation de la vraie recherche scientifique.

Donc seule une science réconciliée avec la transcendance peut donner sens à notre vie et répondre à nos problèmes. A défaut, la raison ne serait qu’un instrument qui servira la science pour la science et la technique pour la technique sans aucune finalité humaine.

Voilà comment la fidélité vivifiante de la science au dynamisme créateur de la révélation pourrait permettre au scientifique d’apporter une valeur ajoutée à l’humanisation de l’homme, et voilà comment cette fidélité pourrait proposer des méthodes pour faire face à tout fortuit en intégrant par la sagesse et de manière critique et sélective ses exploits et réalisations dans la lecture des signes de ce monde que Dieu nous parle dans Son langage transcendant. Le scientifique ainsi habité par Dieu, aura la conscience de la relativité de sa science par rapport à celle révélée qui reste d’un absolu impérieux. Ce qui l’empêchera de se satisfaire de son savoir et l’incitera à plus d’ouverture et de réflexion sur l’infini libératoire.

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