LES MONTAGNES : CES PIQUETS QUI STABILISENT LA TERRE

Par Abdelilah Benmesbah – Département de Géologie – Université Ibn Tofail – Maroc

Il est énoncé dans le Coran que les montagnes sont fixées comme des piquets : (N’avons-Nous pas fait de la terre une couche ? et [placé] les montagnes comme des piquets ?) (LXXVIII, 7-8), qu’elles jouent le rôle d’ancres stabilisatrices qui protègent la terre contre tout ébranlement : (Et Il a implanté des montagnes immobiles dans la terre afin qu’elle ne branle pas en vous emportant avec elle) (XVI, 15) et qu’elles sont mouvantes à sa surface comme se meuvent les nuages : (Et tu vois les montagnes, tu les crois figées, alors qu’elles passent comme des nuages. Telle est l’œuvre d’Allah Qui a tout façonné à la perfection) (XXVII,  88).

A partir des signes que portent ces versets, nous allons dans cet article, voir, à la lumière des études géologiques, comment apparait la pertinence scientifique du discours coranique à travers ces descriptions qui placent les montagnes dans un contexte défini par leur ancrage évoqué dans les deux premiers versets, qui désigne leur fixité, et par leur passage évoqué dans le troisième verset, qui fait signe à leur motilité.

D’après la tectonique (science qui étudie l’ensemble des déformations qui affectent la croûte terrestre), la formation des montagnes, aussi appelée orogenèse, résulte de la collision entre plaques tectoniques. Là où deux blocs de croûte terrestre se rapprochent, leur convergence progressive aboutit à une croissance verticale à l’origine de l’érection des chaînes de montagnes. Dans le cas où les deux plaques en collision sont de densités différentes, une océanique dense et l’autre continentale moins dense, il se produit le phénomène de subduction où le bout de la plus dense finit par plonger sous l’autre. À ces frontières où ont lieu des phénomènes d’accrétion naissent les chaînes de montagnes.

Donc le principal moteur de la formation des chaînes de montagnes est le mouvement des plaques tectoniques de la croûte terrestre, et les principaux « ateliers » sont ces zones frontales de collision où peuvent manifestement se produire des subductions.

Une fois érigées, ces masses rocheuses que sont les montagnes restent piquées dans la croûte terrestre par des racines enfoncées à une profondeur dépassant des dizaines de fois l’altitude apparente de la montagne à la surface de la terre. Ce qui assure à la croûte un état d’équilibre appelé en géophysique « isostasie » qui signifie que l’altitude d’une montagne est isostatiquement compensée par une racine d’autant plus profonde que la montagne est plus haute.

Cet équilibre isostatique fut conceptualisé par deux modèles : celui de G.B. Airy (1855) qui considère les montagnes de densité constante et les prolonge vers le bas par des racines à profondeurs proportionnelles à la hauteur de la montagne dans une masse de densité plus grande, et celui de J. Pratt (1871) qui considère les masses montagneuses situées au-dessus de la surface de compensation comme des prismes de hauteur et de densité variables qui exercent à leur base une pression identique. Mais le plus admis étant celui d’Airy. Il explique cet équilibre comme résultant d’un jeu de compensation en altitude entre une croûte océanique (sima) mince mais de densité élevée (3,00) et une croûte continentale (sial) épaisse mais de densité faible (2,70). Cette compensation détermine la physionomie de la surface terrestre entre des continents de moyenne d’altitude 300 m et des océans de moyenne de profondeur 4800 m.

Donc un domaine continental de moyenne d’altitude 0,3 km et de densité 2,7 exerce sur la surface terrestre une pression de 0,3 × 2,7 = 0,81, et un domaine océanique de profondeur 4,8 km et de densité d’eau égale à 1 exerce une pression de 4,8. Chose qui laisse supposer un déséquilibre (4,8 > 0,81) si on ne fait pas  intervenir la compensation jouée par les masses de croûte sous jacentes des deux domaines continental et océanique.

En effet, la croûte terrestre est en parfait équilibre. Ce dernier est du à ce que, sous le domaine continental apparent au dessus du niveau zéro de la mer existe un contre poids enraciné dans la croûte à une profondeur X qui compense l’écart de pression avec le domaine marin. Cet équilibre s’établit selon l’équation suivante (Fig. 1) :

Figure 1 : Equilibre de la croûte entre les domaines continental et océanique.

(0,3 × 2,7) + (X × 2,7) = (4,8 × 1) + 3 (X – 4,8)

La profondeur X qui est l’épaisseur de la croûte continentale cachée sous le niveau zéro de la mer sera alors égale à 34,6 km. Donc presque 100 fois l’épaisseur apparente au dessus du niveau zéro de la mer. Chose qui signifie que l’équilibre entre le continent et l’océan doit son origine à cet enfouissement important de la masse continentale dans la profondeur de la croûte terrestre.

Ainsi, pour une montagne qui s’élève à 2000 m d’altitude en face d’une mer de 4800 m de profondeur par exemple, l’équilibre isostatique est établi grâce à une épaisseur de compensation X sous la montagne tirée de l’équation suivante :

(2 × 2,7) + (X × 2,7) = (4,8 × 1) + 3 (X – 4,8)

D’où X sera égale à 50 km. C’est-à-dire l’équivalent de 25 fois l’épaisseur apparente de la montagne (Fig. 2).

Figure 2 : Enracinement de la montagne en piquet dans le manteau.

Pour une montagne de 5000 m d’altitude, l’équilibre isostatique sera ainsi atteint par enracinement sous la montagne d’une masse de croûte d’épaisseur égale à 77 km. Chose qui signifie que, plus une montagne est haute, plus sa racine est profonde (Fig. 3).

Figure 3 : Augmentation des racines des montagnes avec leurs altitudes

Cette compensation constitue le principal mécanisme qui assure à la croûte son équilibre. Cela étant car, du moment que les montagnes s’érigent par ces convergences entre plaques qui ne cessent d’épaissir la croûte, les racines viennent comme des hyporeliefs qui jouent le rôle de contrepoids prolongeant une grande partie de l’épaississement vers le bas. Ainsi tout rentre dans la norme, empêchant qu’une montagne ne dépasse l’altitude limite d’équilibre.

Voilà comment la tectonique des plaques, actuellement admise comme seule théorie permettant d’expliquer la structure de l’écorce terrestre, nous permet de comprendre que la croûte terrestre sur laquelle sont implantées les montagnes est dotée d’un équilibre. Un équilibre qui est assuré  dans sa globalité par ce mécanisme d’implantation des  montagnes en piquets qui assure la stabilité des plaques tectoniques conformément à ce que le Coran nous illustre par son style si bref et précis : (N’avons-Nous pas fait de la terre une couche ? et [placé] les montagnes comme des piquets ?) (LXXVIII, 7-8).

Ces plaques tectoniques qui supportent les montagnes, sont formées par du matériel lithosphérique solide qui glisse sur l’asthénosphère liquide. Elles sont séparées les unes des autres par des ceintures correspondant à des systèmes de failles et de flexures d’où jaillit le matériel magmatique fondu.

Le matériel lithosphérique qui constitue ces plaques provient de la solidification du magma ascendant. Il naît dans les zones de distension entre plaques où s’opère la montée de matériel magmatique fondu contribuant à l’extension des plaques. Une fois refroidi, ce matériel se solidifie et se soude à l’extrémité de la plaque en l’étendant constamment dans l’immensité. L’autre extrémité en compression avec le bout d’une autre plaque finit par plonger dans le magma où elle se mêle à son matériel fondu (subduction). On a donc affaire à un système en constant équilibre où toute matière produite par solidification de magma sur les bouts de plaques en extension est compensée par un retranchement équivalent en matière des bouts opposés en compression.

Du fait que les montagnes s’édifient sur le dos de ces plaques par une sorte de bossellement dont la plus grande épaisseur reste enfouie dans la plaque lithosphérique sous forme d’hyporeliefs qui plongent vers l’asthénosphère visqueuse, et que, par ailleurs, les plaques qui les supportent glissent sur cette asthénosphère, ces édifices montagneux semblent jouer un rôle déterminant dans le contrôle du mouvement des plaques tectoniques en régularisant son rythme et sa cohérence. Et c’est effectivement ce mécanisme qui assure la stabilité de la croûte terrestre, du moment que l’enracinement des montagnes dans la croûte morcelée en plaques mouvantes assure à ces dernières un système de freinage efficace et adéquat, contrôlant leur glissement sur le matériel fondu sous-jacent. Ce rôle d’ancres stabilisatrices que jouent les montagnes, le Coran l’a mentionné à plusieurs reprises : (Et Nous avons placé des montagnes fermes dans la terre, afin qu’elle ne s’ébranle pas en les [entraînant]) (XXI, 31).

Un tel contrôle assuré par les montagnes, du déplacement des plaques tectoniques dans lesquelles elles sont enracinées, prouve la réalité de leur mouvement qui donne à leur « passage » évoqué par la Coran une raison d’être aussi logique que celle des nuages qui sont poussés par le vent dans un sens déterminé : (Et tu vois les montagnes, tu les crois figées, alors qu’elles passent comme des nuages. Telle est l’œuvre d’Allah Qui a tout façonné à la perfection) (XXVII,  88).

Cette comparaison énoncée dans le Coran qui dévoile la similitude de mouvement existant entre le passage des montagnes et celui des nuages incite à plus de réflexion. Elle nous renseigne sur le mode de déplacement des montagnes qui est régi par un mouvement de sens bien déterminé rappelant celui des nuages qui commence par une montée verticale depuis les zones d’évaporation, puis continue par un passage horizontal vers les zones de condensation, avant de finir par une descente dans les zones de précipitation. Les montagnes, elles aussi commencent leur parcours par une montée de magma qui s’épanche à la surface de la croute dans les zones d’extension, se refroidit et étend latéralement la croûte qui, après un long périple à la surface de la terre, finit par plonger dans les zones de subduction. La seule différence étant l’échelle des temps, car entre le temps d’évaporation qui forme les nuages et le temps de leur condensation qui finit par les précipitations, il faut compter quelques heures. Alors qu’entre le temps de refroidissement de la croûte qui génère les montagnes et le temps où elle atteint son point de fusion situé dans la zone de subduction, le déplacement nécessite 200 millions d’années.

Un autre aspect de ce passage des montagnes peut être supervisé à partir de l’espace céleste où l’observateur voit les montagnes passer avec le mouvement de rotation de la terre, alors que sur terre on n’observe pas les montagnes passer, on les croit figées car on tourne avec elles sans que l’on ressente le mouvement qu’elles effectuent en suivant la rotation de la terre.

Ce spectacle évoqué par le Coran : (.. tu vois les montagnes tu les crois figées alors qu’elles passent comme des nuages), nous illustre un phénomène de la Vie présente et non pas de l’Autre vie, comme on peut le penser d’après le contexte coranique du verset, car dans l’Autre vie il n’y aura pas lieu pour l’incertitude (tu les crois), tout sera certain. Donc ce spectacle met l’homme dans la relativité de sa vision des choses qui est dans cette vie une relativité de sa pensée. De sorte que le Coran, par cette vérité, révélée il y’a 14 siècles, a, depuis lors, mis le lecteur devant la réalité du mouvement rotatoire de la terre, mais sous un style parabolique qui incite à plus de recherche et de réflexion. Une réflexion qui doit toujours nous interpeler sur la raison pour laquelle Allah a évoqué dans le Coran de tels phénomènes si difficiles à saisir et si compliqués à comprendre. Des phénomènes que si on lit dans ces versets avec une lecture attachée seulement à la lettre, paraissent contradictoires, car brouillés entre une fixité désignée par des montagnes en piquets et une motilité signalée par leur passage comme des nuages ! Mais au fond, il n’y a aucune contradiction du moment que ces versets, révélés à la Mecque, au sein d’une communauté tribale qui n’avait aucune connaissance ni dans les sciences de la Terre ni dans celles de l’Univers, étaient destinés à l’éternité avec des images qui, dans le temps, transcendent toutes les images. Chose qui montre que ces vérités, révélées au VII siècle, étaient dès cette ère, destinées à notre temps et à ceux qui viendront après. Preuve que ce que le Coran nous révèle comme vérités, la science ne peut le cerner ni dans le temps ni dans l’espace, donc ne peut le caller ni à l’histoire ni à la géographie, mais que celui-ci reste ouvert à tous azimuts.

De là, nous voyons comment chaque cri de la science vient en réalité comme un cri pour la transcendance, qui à chaque fois sonne l’alarme pour éveiller les esprits, avertir ceux qui nient la véracité de ce Livre et leur rappeler les situations d’irrésolution qu’ils affrontent entre ce que leurs découvertes dévoilent de vérités scientifiques et ce que leurs diffamations avancent de propos calomnieux contre la religion : (Plutôt, ils traitent de mensonge la vérité qui leur est venue : les voilà donc dans une situation confuse) (L, 5).            

De ces rappels, qui sont des points d’intervention de Dieu dans l’histoire du savoir humain, nous réalisons cette irruption de l’absolu dans le relatif qui, dans le discours coranique s’exprime en termes de langage éternel évoluant avec le niveau de compréhension des gens, conformément à la promesse divine qui annonce : (Nous leur montrerons Nos signes dans l’univers et en eux même, jusqu’à ce qu’il leur devienne évident que c’est cela [le Coran], la vérité. Ne suffit-il pas que ton Seigneur soit témoin de toute chose ?) (XL, 53), (Dis : « Louange à Allah ! Il vous fera voir Ses preuves et vous les reconnaitrez ») (XXVII, 93), (Ceci [le Coran] n’est qu’un rappel à l’univers. Et certainement vous en aurez des nouvelles bientôt !) (XXXIX, 87, 88).

Pour cela il serait dérisoire de lire le Coran une lecture littérale historisante. Ce livre doit être lu avec les yeux du vivant, une lecture de sens car, si ses versets avaient évoqué plusieurs phénomènes par paraboles que l’on peut assimiler à de l’abstrait, ils les ont élucidés en réalité par des signes à sens concrets. Des signes-symboles visant des vérités scientifiques que l’homme ne cesse de découvrir. Chose qui incite à ne pas prendre les approches géologiques que nous avons proposées pour les versets coraniques précités comme un discours théologique de concordisme qui cherche à trouver dans les résultats scientifiques les interprétations qui peuvent servir à faire l’apologie des textes coraniques. Ce serait une impasse, car lire ces textes hors de leur contexte coranique relève d’une course éperdue derrière la science qui, non seulement expose le lecteur au ridicule, mais le fait passer à côté de leurs vérités. Cela découle du fait que le Coran n’est pas un manuel géologique ou un lexique scientifique où l’explication est donnée par réponse référentielle sur toute chose, mais une source d’inspiration incitant à plus de réflexion par le biais d’évocations symboliques où les mots n’ont pas comme dans notre science la définition exactement référentielle mais la marque d’un symbolisme qui, en abrogeant toute lecture littérale ouvre la voie à une lecture de sens évolutif.


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