LES SÉQUENCES SÉDIMENTAIRES : REGISTRES DE L’ESPACE-TEMPS QUE LE CORAN INCITE À EXPLORER

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(Abdelilah Benmesbah – Département de Géologie – Université Ibn Tofail – Maroc)

L’état de corrélation existant entre la distribution des dépôts sédimentaires dans l’espace et leur arrangement dans le temps reflète une harmonie architecturale d’une splendeur fascinante. Une harmonie qui révèle l’existence d’une règle géodynamique régissant les dépôts suivant deux axes : un axe horizontal représentant l’espace comme première dimension contrôlant la distribution des dépôts et un axe vertical représentant le temps comme deuxième dimension contrôlant leur superposition. De la résultante de ces deux axes découle le rythme du dépôt qui détermine la dynamique du bassin sédimentaire. Chose qui fait de la particule sédimentaire une unité spatio-temporelle reflétant par sa dynamique de dépôt l’existence d’une loi qui dicte que ce qui se trouve superposé dans le temps à l’échelle d’une séquence sédimentaire était à un moment donné juxtaposé dans l’espace.

Pour comprendre cette notion spatio-temporelle des dépôts sédimentaires, nous allons tout d’abord définir le sens thématique du terme séquence en géologie avant de l’employer dans la démonstration de cette règle géodynamique à travers les cycles sédimentaires de transgression et de régression qui orientent l’histoire évolutive de la surface terrestre.

Sur le terrain, lorsqu’on est en présence d’une coupe géologique montrant la succession des dépôts en strates lithologiques, le géologue distingue des constituants développés à deux niveaux d’observation :

1) Au niveau élémentaire d’organisation où l’on peut dégager le microfaciès par observation des éléments figurés tant minéralogiques que biologiques, puis par analyse de la texture de la roche qui détermine l’ensemble des caractères de forme, de taille et de position de ses  éléments.

2) Au niveau supérieur d’observation, c’est à dire au niveau de l’arrangement de ces éléments en structures sédimentaires qui peuvent se présenter en une succession évolutive marquant une alternance rythmée de termes lithologiques liés, présentant des limites naturelles. Ces successions de termes sont appelées des séquences lithologiques.

De l’analyse de ces séquences à l’échelle des séries sédimentaires et de leur corrélation au sein du bassin de sédimentation, émerge l’idée d’existence d’une règle dans la répartition à la fois verticale et horizontale des dépôts. Une règle dont la splendeur d’arrangement des éléments en strates qui se répètent d’une façon régulière, monotone et rythmée semble s’intégrer dans une organisation spatio-temporelle qui a un sens.

En général une roche sédimentaire est le résultat de l’action conjuguée de trois processus successifs qui sont l’érosion, le transport et la sédimentation ou dépôt.

L’érosion constitue la décomposition d’une roche préexistante, soit par altération et dissolution chimique qui libère des composés moléculaires et ioniques dissous, soit par désagrégation mécanique qui libère des particules détritiques solides. Ces matériaux issus de l’érosion seront par la suite transportés par des courants aquatiques ou aériens, et dès que la compétence du courant devient inférieure au poids de la particule sédimentaire, celle-ci se dépose. Si le sédiment est transporté à l’état de solution, il se dépose dès que les facteurs physico-chimiques du milieu permettent sa précipitation chimique.

Ainsi, quelque soit son origine, sa forme et sa nature, une particule sédimentaire se trouve contrôlée par deux forces antagonistes : la force de gravité (m.g), de direction verticale constante et d’intensité constante, et les forces mécaniques internes au fluide de direction et d’intensité variables (Humbert, 1972). Le facteur de dépôt sera alors la résultante de ces deux champs de forces. Suivant la valeur de ce facteur, une particule sédimentaire va être, soit arrachée du fond donc érodée, soit entrainée par l’eau, soit déposée.

Si on intègre ces notions dans le cadre général des cycles de transgression et de régression où l’interface continent-océan constitue l’indice de l’évolution paléogéographique de la terre, on trouve que cette résultante de force assigne à la répartition des particules sédimentaires entre le rivage d’une mer et son large, un tri granulométrique relatif aux niveaux hydrodynamiques atteints par les différents étages bathymétriques du bassin de sédimentation.

En allant du rivage vers le large, les matériaux détritiques issus de l’érosion du continent, se déposent après leur transport par les émissaires fluviatiles, suivant une granulométrie décroissante : dans le rivage où l’agitation est forte, seules les particules grossières (graveleuses et sableuses) se déposent, alors que les particules fines (silteuses et argileuses) sont vannées vers le large où elles se maintiennent en suspension jusqu’à ce qu’elles se décantent calmement au fond du bassin.

Cette distribution horizontale des sédiments se répète régulièrement sur le plan vertical lorsqu’il se produit dans le temps la régression de la mer ou sa transgression. Dans le cas de la régression, on enregistre la migration du continent dans la mer, c’est à dire le retrait de la mer et la progradation des sédiments grossiers du rivage sur les sédiments fins du centre du bassin. Donc le bassin sédimentaire marin passe à des conditions de plus en plus continentales vu l’avancement des sédiments continentaux vers son centre. La séquence sédimentaire qui en résulte marquera alors, de la base vers le sommet, une granocroissance verticale répétant en quelque sorte cette évolution horizontale qui fait prograder les sédiments grossiers sur les fins.

Si on effectue un forage dans le bassin en question, on trouve une superposition de faciès dans le temps allant des particules fines à la base vers les particules grossières au sommet. Cette superposition rappelle la juxtaposition dans l’espace entre les sédiments fins du centre du bassin et les sédiments grossiers du rivage qui ont progradé vers le centre comme le montre la figure 1. C’est la séquence régressive dite conventionnellement (Lombard, 1972) séquence négative.


Figure 1 : signification spatio-temporelle d’une séquence régressive.

Dans le cas de la transgression, on enregistre au contraire l’avancée de la mer dans le continent, c’est à dire l’envahissement du continent par les sédiments fins du centre du bassin venant progressivement sur les sédiments grossiers du rivage préexistant. Donc, la mer envahit le continent et la migration des lignes de rivage dans le continent sera suivie d’une augmentation progressive du niveau marin et d’une progression granodécroissante des dépôts.

Si on effectue un forage dans le fond du bassin, on prélèvera une succession lithologique granodécroissante de la base au sommet. La superposition des dépôts dans cette séquence du grossier à la base vers le fin au sommet répète en quelque sorte la juxtaposition des faciès entre le rivage à sédiments grossiers et le centre à sédiments fins ayant progressé petit à petit par déplacement des lignes de rivage dans le continent comme le montre la figure 2.


Figure 2 : signification spatio-temporelle d’une séquence transgressive

Ainsi, dans les deux cas, de régression et de transgression, la superposition verticale des dépôts sédimentaires semble constituer une récapitulation dans le temps de ce que le milieu a enregistré dans l’espace. C’est en quelque sorte la loi de Walter illustrée par Gall (Gall, 1976) dans le Trias germanique. Toute évolution transgressive ou régressive sera donc enregistrée en termes de séquences sédimentaires.

De la description de ces séquences, de l’interprétation de leurs mécanismes et de la réflexion sur leur signification, émerge l’idée d’existence d’une règle spatio-temporelle qui ébranle le concept de l’espace, longtemps enraciné dans la tradition humaine comme propriété absolue du monde. Une règle qui à partir de faits géodynamiques manifestés dans les dépôts sédimentaires nous joigne à la relativité d’Einstein qui dit : « Désormais, l’espace en soi et le temps en soi sont condamnés à s’évanouir comme des ombres et seule une sorte d’union des deux gardera une réalité indépendante » (in Garaudy, 1985).

Chose qui rend impossible de dissocier l’espace et le temps et impose la notion spatio-temporelle comme principe de base à toute échelle d’investigation depuis l’atome qui est l’élément de base dans la constitution du minéral de la roche constituant la terre jusqu’aux galaxies où les composantes sont l’aboutissement des différentes forces du cosmos.  

Donc, comme en témoignent ces constatations scientifiques qui font de l’espace un concept qui ne peut être défini qu’en termes de temps et le temps un concept qui ne peut être défini qu’en termes d’espace, la notion spatio-temporelle s’avère d’une portée globale, donc universelle et non l’extrapolation de modèles isolés. Elle est le jaillissement de la création qui fait de la terre une entité dynamique servant de référence expérimentale attestant du fait que le monde a un sens. Autrement comment saurions-nous compter le temps par les heures, les jours, les mois et les années si ce n’étaient ces positions du soleil et de la lune qui sont des manifestations de l’espace desquelles la terre prend ses repères de temps ? Le Coran en annonçant (C’est Lui Qui a fait du soleil une clarté et de la lune une lumière, et Il en a déterminé les phases [positions] afin que vous sachiez le nombre des années et le calcul [du temps].) (X, 5), affirme que sans ces corps qui sont la désignation de l’espace, la notion de temps sera perdue. Chose qui veut dire qu’avant l’existence de ces corps, les notions d’espace et de temps n’existaient pas. Donc l’espace et le temps sont le jaillissement de la création qui prouve qu’il y’a un Créateur Qui est hors de l’espace et du temps : (Allah n’a créé cela qu’en toute vérité. Il expose les signes pour les gens doués de savoir) (X, 5).    

Et c’est justement ce sens que le discours coranique nous invite à découvrir lorsqu’il s’interroge sur les modalités de la création. Du fait que les roches sédimentaires ont comme spécificité de se déposer en strates qui peuvent s’organiser en séquences qui sont une illustration de cette création qui se fait et qui se refait, et de conserver des fossiles qui sont les témoins biologiques de la vie passée, leurs dépôts constituent des registres que le Coran incite à explorer afin d’accéder aux archives de la création : (Ne voient-ils pas comment Allah commence la création puis la refait. Cela est facile pour Allah. Dis : « Parcourez la terre et voyez comment Il  a commencé la création, puis Allah crée la génération ultime. Certes, Allah est Omnipotent) (XXIX, 19-20).

Afin de nous permettre de contempler ce sens du monde, le verset 20 de cette sourate nous trace la voie à suivre en focalisant la recherche entre deux axes : l’axe horizontal désigné par le parcours de la terre, indiquant par là l’espace comme première dimension dans la recherche de cause à effet, et l’axe vertical désigné par la durée séparant le début de la création et sa génération ultime, indiquant le temps comme deuxième dimension. Et si l’on voit que le verset recommande le parcours de la terre comme démarche impérative pour l’appréhension du début de la création, c’est parce que d’après le principe de superposition adopté en géochronologie, la couche la plus ancienne qui conserve les restes du commencement de la création, est toujours celle qui est au plus bas. Elle n’apparaitrait à l’affleurement que lorsqu’elle monte à la surface par plissement et se dégage par érosion. Donc les traces du début de la création conservées dans les couches sédimentaires anciennes sont enfouillées au plus profond des couches sédimentaires et  ne peuvent être accessibles qu’à la faveur d’un parcours de la terre par-ci par-là où les manifestations de la tectonique (plissements / failles) et de l’érosion les mettent en affleurement (Fig. 3).


Figure 3 : Dégagement des fossiles profonds de la terre.

Donc, en prenant en considération le fait que l’évolution du monde va dans un sens prédéterminé et irréversible et que l’on se trouve devant des événements passés, des formes éteintes et des milieux disparus pouvant avoir été les uns et les autres bien différents de ceux d’aujourd’hui et sur lesquels on n’a aucune vision directe, on se rend compte de la cause vocative que manifeste le message coranique lorsqu’il focalise la recherche entre ces deux axes : l’espace et le temps. C’est comme s’il voulait dire que les paysages de la terre, les environnements qu’elle exhibe et les formes qu’elle présente ne sont en réalité qu’une lecture à un moment donné de l’espace. Autrement dit des entités mouvantes qui changent constamment de nature avec le temps.

Ce mouvement qui est par conséquent à la base de l’évolution de la terre et à l’origine de la diversité de ses environnements sédimentaires, présente donc la particule sédimentaire comme une réalité qui ne s’identifie pas aux seuls concepts géométriques que nous en formons, mais à une relativité des conceptions de l’espace et du temps qui montre que sa  position dans l’espace n’a d’existence réelle que définie par le temps. Et c’est là la thèse centrale de la théorie de la relativité qui a fait la révolution scientifique du XX° siècle. L’étude d’un dépôt sédimentaire ne peut alors être entreprise que dans une unité indissociable de la géométrie et de la physique, car cette dynamique terrestre diffusée dans toute particule sédimentaire dicte que celle-ci ne peut qu’être en mouvement dans son espace de dépôt.

Donc, du fait qu’on ne peut séparer la particule de son mouvement, ce que nous appelons une particule sédimentaire ne peut être défini qu’en termes de temps et en association mutuelle des autres particules. Pour cela le Coran lorsqu’il nous parle de la terre, de ses montagnes, de ses roches, de ses particules, il nous présente ces choses par des expressions symboliques où les signes qu’elles portent n’ont pas la prétention de nous dire ce que sont exactement ces choses, mais de nous désigner par le symbole leurs concepts. Cela pour laisser la liberté au lecteur d’associer, à partir de cet absolu, sa pensée au réel.    

C’est ainsi qu’apparaît la réalité de la terre comme entité dynamique toujours en activité de création, érigeant ses montagnes à certains bouts et les rasant par érosion en d’autres, disséquant ses vallées dans ses zones faibles puis les remblayant par comblement, ouvrant ses océans entre ses plaques distantes puis les refermant par resserrement. Tout cela à la lenteur du temps géologique afin que, de la compréhension de ces concepts, de la méditation sur leur sens, émergent les certitudes scientifiques qui, du relatif tiré de ce spatio-temporel, feront jaillir l’absolu comme valeur irrévocable défiant l’homme et le mettant devant ces obligations historiques face à cette valeur transcendante tant négligée de sa pensée scientifique.

Références bibliographiques :

Gall J.C. (1976) – Environnements sédimentaires anciens et milieux de vie. Introduction à la paléoécologie. Mém. Univ. Louis Pasteur, Strasbourg, 42, 228 p.

Garaudy R. (1985) – Biographie du XXème  siècle. Edit. Tougui, Paris, 408 p.

Humbert L. (1972) – Recherche méthodologique pour la restitution de l’histoire biosédimentaire d’un bassin. Revue de l’I.F.P., Paris, janvier-fevrier 1972, 356 p.

Lombard A. (1972) – Séries sédimentaires. Genèse-évolution. Edit. Masson, Paris, 425 p.

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