POUR UNE SCIENCE CONSTRUCTIVE

Par Abdelilah BENMESBAH – Faculté des Sciences – Université Ibn Tofail – Maroc

Pour nous mettre dans le sens de l’éthique de la science, le Coran ne cesse de multiplier les appels qui tirent l’alarme sur l’irrégularité des conduites humaines et des conséquences que celles-ci peuvent avoir sur le sort de l’humanité et de la terre. L’un des aspects de cet appel fort avertissant étant la mise en garde de l’homme contre ces problèmes de détérioration de la terre qui impliquent sa responsabilité : (La corruption est apparue sur la terre et dans la mer à cause de ce que les gens ont accompli de leurs propres mains, afin qu’(Allah) leur fasse goûter une partie de ce qu’ils ont œuvré, peut-être reviendront-ils (vers Allah) ?) (XXX, 41). Ce verset dont la destinée nous a été ainsi ordonnée dès la révélation, évoque une problématique de tous les temps, mais qui, actuellement, semble devenir d’autant plus préoccupante que jamais. Elle est au fond du débat de toutes les réunions et de tous les congrès mondiaux, dont celui de la COP 28 qui s’est dernièrement tenu à Dubaï ? Vu le bruit très alarmant qu’elle ne cesse de faire retentir, cette problématique devient une des priorités qu’il faut régler à cause de ces dérèglements climatiques qui éveillent tant d’échos sur tous les plans scientifiques, politiques et économiques.

En mettant en cause l’homme, en tant qu’acteur principal et caractère diagnostique, dans la politique de gestion défaillante qu’il mène sur terre, le discours coranique vise par ce verset amorcer une réflexion profonde et globale sur les malaises que l’homme, par preuve de force et de rivalité ne cesse d’infliger à la terre. Tout cela pour l’inciter, à définir des styles de vie mais surtout de pensée qui puissent remettre son intellect dans une adéquation réelle avec le statut universel de la terre.

Certes, l’homme est responsable. Sa responsabilité découle du manque d’éthique aggravé par la mutation mentale qu’il a subie depuis l’avènement de l’âge industriel qui l’a submergé dans cette accablante sensation de suffisance lui ayant donné force de bruler inconsciemment les combustibles fossiles, de détruire inlassablement les écosystèmes naturels et les richesses forestières, et d’instaurer avidement toutes sortes d’industries polluantes.

Pour le remettre au niveau de cette responsabilité, Dieu a insufflé en l’homme de Son Esprit la science afin qu’il puisse, par expérience de transcendance, se réintégrer à l’unité suprême de l’univers. Une réintégration qui doit non seulement lui apprendre une manière de vivre, mais une manière de penser, qui puisse le remettre à sa juste place d’être partiel auquel il manque tout pour être tout, d’être qui doit lutter contre toute illusion pouvant l’égarer dans le chaos, ce chaos qui n’a pour issue que de l’immerger dans un monde d’agrégats égoïstes sans sens ni fin.

Sous cet angle, doit s’élaborer actuellement la réflexion sur la science, ses méthodes et ses tendances. Une réflexion qui doit se situer au niveau de la mise en question des fondements de la science, car les concepts scientifiques qu’envisagent nos recherches et nos laboratoires ne sont en réalité qu’une tension à la vérité et non pas la vérité elle-même. Et considérer ces concepts comme des vérités, immerge la science dans la technicité et lui fait perdre son rôle explorateur à la recherche de la vérité.

De là, est-ce que dans nos travaux de recherche que nous menons dans nos universités et nos laboratoires scientifiques, nous sommes sur la bonne voie pour une telle vérité ? et comment nos résultats, par leur format scientifique si cloisonné, hérité de l’idée de division qui restreint les sciences entre les domaines du réel et de la raison sans prêter attention à la morale, peuvent-ils contribuer à une science constructive, sachant que son édifice ne se constitue que sur la base de son intégration avec l’éthique ? Ce sont là des questions qui nous viennent souvent à l’esprit quant à la mesure dans laquelle notre pensée scientifique contribue à la construction de la civilisation humaine, des questions qui nous intriguent et même nous inquiètent, des questions qui exigent de notre part une visée intellectuelle et scientifique perceuse, car à cette heure où le rationnel est devenue le titre du défi, remettre la locomotive des sciences sur les raies de la bonne voie, ces raies qui desservent non seulement les perspectives développementales, mais aussi les dimensions humanitaires et civilisationnelles s’avère d’une difficulté pesable.

Une science n’est constructive que lorsqu’elle contribue à la construction d’une civilisation humaine qui serve toute l’humanité sans discrimination. Par contre, une science dans laquelle le souci du scientifique est de faire bénéficier un groupe spécifique de personnes sans se soucier de ce qui se passe dans le reste du monde, n’est qu’une science utilitaire qui ne peut s’élever au niveau de la civilisation.

La tendance scientifique actuelle, en consacrant son parcours à l’idée de fragmentation scientifique au nom de la spécialisation, a engagé le scientifique dans des chemins d’étroitesse qui l’ont, par confinement, privé du reste des connaissances. Cette tendance a par conséquent divisé l’arbre de la connaissance en branches divergentes et a imposé à chaque chercheur de s’accrocher à une branche et de ne pas tourner son regard vers l’autre branche, et ce pour diriger la recherche vers des destinations dictées par les intérêts matériels qu’impose cette tendance.

En fait, une science au sens vrai est bien plus vaste que ce que laisse prétendre cette tendance. Loin de se cerner dans des domaines bornés par les limitations des spécialisations dictées par les intérêts matériels, la science est plutôt une vision globale et équilibrée entre des faits issus de diverses disciplines, destinée à conduire le chercheur vers la vérité unique qu’embrasse l’univers. Quant aux spécialisations dictées par les intérêts, elles ne sont que de simples divisions d’un monde de connaissances commun ayant pour titre scientifique la vérité. Aussi partiels que soient les faits de ces disciplines, tant qu’elles restent incompatibles avec ce titre, leurs connaissances resteront anormales et tronquées, très éloignées du livre scientifique exhaustif de l’univers et de ses dimensions certaines et rassurantes pour l’âme humaine.

Si c’était une raison d’étonnement d’admirer que la science a accompli au cours de ce dernier siècle, ce que l’humanité n’a pu réaliser au cours de plusieurs siècles de son histoire, il serait d’équité de s’arrêter avec perspicacité pour évaluer avec une échelle d’honnêteté et de responsabilité, ce que cette science a fait de tort à l’humanité pendant ces dernières décennies. Devant cette ruée vers les intérêts matériels, devenus l’obsession du monde qui le dirigent et décident de son sort, l’homme s’est placé au centre de mesure de toute chose et est devenu la référence unique et exclusive pour toute analyse, au point que l’obsession du contrôle que dictent les orientations de ces intérêts, a fait de l’homme l’ennemi féroce de la terre.Ainsi, les itinéraires de la science ont été tracées selon des trajectoires qui isolaient l’homme des atouts nobles de la nature et le forçait à adhérer aux simples avantages matériels. Chose qui a poussé le monde scientifique à négliger de son arène intellectuelle la réalité du chemin hérité du passé et à nier toutes les normes humaines et même à trahir, avec son orgueil et son sarcasme, l’honnêteté scientifique en s’attribuant toutes les innovations sans reconnaître le mérite de cette large part de l’héritage du passé. Chose qui suffisait à imposer une rupture radicale avec le passé pour créer un futur ambigu dans lequel les sciences seraient guidées vers une réalité dont les orientations sont dictées par les ambitions et les instincts d’un matérialisme qui, bien qu’il construise par abondance de moyens, détruit par manque de fins.En plein éblouissement de cette tendance étouffante, un monde avancé qui contrôle tout, a émergé, et un monde arriéré, appelé « Tiers Monde », est resté sous la dépendance du premier. Ainsi, et en raison de cette utilisation excessive de la recherche scientifique au profit des intérêts matériels liés aux ambitions de contrôle et de domination, le monde a subi deux revers importants qui ont bouleversement marqué son destin : le premier s’est manifesté dans le déclenchement des deux guerres mondiales, qui ont produit une escalade sans précédent des moyens de destruction de la terre et de l’homme, et le second s’est représenté par le colonialisme qui a entraîné une grave détérioration des conditions du « Tiers monde » et une montée mortifiante de la haine sociale.

Ainsi, dans un monde où la morale a été persécutée par la vision matérielle et où les intérêts et les caprices ont prévalu, des énergies ont été gaspillées pour des choses qui ne profitent guère à l’humanité, comme la course à l’armement qui a couvert la terre d’un arsenal nucléaire capable d’effacer la civilisation humaine et d’exterminer l’être humain en un instant. Alors que l’impact des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki provoqua une catastrophe humaine et environnementale au Japon en 1945, l’année 1962 a vu la signature du protocole approuvant la fabrication de la bombe nucléaire. Ainsi le monde s’est légiféré cet acte faisant intensifier l’armement mondial à un budget équivalent à plusieurs tonnes d’explosifs sur la tête de chaque être humain habitant la terre.

Voilà par quoi le monde développé est devenu occupé au moment où des millions de personnes dans l’autre monde meurent de faim, de maladies et de persécutions. Et voici les premières répercutions de cette approche scientifique tordue lorsque la science par manipulation pécheresse de l’homme devient un outil desservant ses mauvaises intentions : après l’effondrement du bloc de l’Est et la fin de la guerre froide, les pays industrialisés se sont retrouvés, et le monde avec eux, confrontés à un défi majeur en raison de la menace que pèsent ces énormes arsenaux nucléaires vis-à-vis de la sécurité de la terre et de l’humanité.Se débarrasser de ces armes est devenu une préoccupation quotidienne dans la vie des gens. Toutes les instances humanitaires et environnementales exigent l’élimination de ce fléau qui menace la vie des populations et l’avenir de la terre. Finalement, le monde a pris conscience de ce danger et a décidé de réduire le nombre de têtes nucléaires, mais cela s’est heurté à deux obstacles majeurs: le premier était matériel, car la destruction d’une tête nucléaire nécessite plus d’un million de dollars ; le deuxième était plutôt environnemental, car réside dans comment éliminer les déchets résultant de ces toxines, d’autant plus que les matières radioactives qu’elles contiennent ne disparaissent pas facilement avec le temps et il n’y a aucune possibilité de s’en débarrasser.

Voilà ce que la science a infligé à l’humanité lorsque son parcours s’est dépouillé de ses valeurs morales. Peut-être que les érudits musulmans, au cours de leur rayonnement civilisationnel, sont parvenus à certaines de ces découvertes avant les autres, mais ce que dictait la conscience vivante et ce qu’exigeait la sagesse ont peut-être rendu nécessaire d’étouffer ces calamités afin d’assurer la sécurité de la terre et celle de ses habitants. Jabir Ibn Hayyan, connu en occident sous le nom de Geber, alchimiste de l’âge d’or islamique (727-815), reconnu comme le père de la chimie, érudit et juriste ayant aussi anticipé la fission nucléaire et le pouvoir destructeur de la scission d’un atome, après avoir vu les dangers de la chimie, ces dangers que nous voyons actuellement dans les domaines de l’armement et autres, a prononcé son testament : « N’enseignez la chimie qu’à celui dont vous avez confiance dans sa religiosité et sa moralité ». C’est comme s’il s’agissait du testament d’un père qui allait marier sa fille : il est tenu de la mettre entre des mains honnêtes. Et c’est là l’expression la plus élevée d’une science constructive qui est de la responsabilité du scientifique, c’est de protéger la science contre tout dérapage et de l’immuniser contre toute altération susceptible de nuire à l’humanité ou de gâcher son bonheur.

Avant cela, le Prophète Mohammad, que Dieu le bénisse et lui accorde la paix, recommandait dans sa supplication de demander à Dieu une science à fins utiles. Pour cette raison, l’Islam a accordé une grande attention à l’éthique dans la science afin de préparer une nation qui serait au niveau de la confiance humaine, une nation qui en portant cette loyauté de la science vise protéger la civilisation humaine de la destruction. Malheureusement, la science est désormais devenue dépouillée de la foi et s’est carrément découpée des valeurs qu’enseignaient à l’époque médiévale les universités de Cordoue, Bagdad, Fès et autres, quand les sciences brillaient de leur lumière sur les trois continents avec une culture basée sur les fondements de la sagesse et de la foi, et non sur les techniques de la destruction et de la tyrannie.

Si nous regardons ce passé brillant de la science à cette époque, nous constaterons que le monde islamique n’aurait pu créer ces universités au VIIIe siècle à Cordoue, Fès, Tunis, Bagdad et autres, qui furent les berceaux d’innombrables avancées scientifiques et culturelles, s’il n’y avait pas eu cette vision globale des dimensions de la vie héritée du Coran et basée sur la libération de la pensée et son introduction dans le monde de la recherche et de la diligence. Ainsi, la recherche scientifique s’est multipliée et des groupes et tendances concurrents ont émergé contribuant ainsi à une science qui avait pour mission principale de chercher à découvrir les signes de la présence de Dieu en toute chose, signes qui font partie de Son culte.

C’est comme ça que l’Islam est entré dans le vaste domaine des sciences, dans toutes ses branches. La nécessité de comprendre et d’interpréter le Coran a obligé les érudits à chercher dans les mathématiques, l’astronomie, la médecine, la physique, l’ingénierie et autres. Les méthodes d’induction, de déduction et de documentation se sont également développées en raison de la nécessité de contrôler et d’auditer la science. La méthode expérimentale était utilisée pour déduire la validité des choses à travers l’observation, l’hypothèse, l’expérience et la preuve, conformément aux paroles de Dieu Qui annonce (Dis : « Apportez votre preuve si vous êtes véridiques ») (XXVII, 64).

Aujourd’hui, face à cette rupture tragique avec ce passé brillant des sciences, et sur la base de l’immense quantité de réalisations dont l’humanité fait usage, il incombe à ceux qui ont de bonnes intentions, de faire preuve de leur conscience vis-à-vis des défis que confronte le monde et de manifester leur position en s’élevant de l’étroitesse de ce matérialisme scientifique à l’étendue d’un monde spacieux de la recherche où la science peut proposer des alternatives susceptibles de résoudre les problèmes qui découlent de cette perte effrayante des valeurs morales et du vide spirituel qui font errer le monde dans ces rivalités à dérives suicidaires. Les faits néfastes de la science que le monde a enregistrés au cours de ses dernières décennies, dont les répercussions ne cessent de sonner l’alarme, montrent à quel point la science a besoin de la religion et comment leur alliance reste une matière solide pour combler le fossé qui sépare la réalité actuelle de la science de son cheminement civilisationnel.

Le besoin de relancer une nouvelle renaissance scientifique est devenu aujourd’hui une nécessité urgente compte tenu des graves écarts enregistrés par rapport aux dimensions civilisationnelles de la science. La pensée scientifique ne peut être civilisée que si elle repose sur les fondements de l’intégrité scientifique, celle qui, construite sur la règle d’intégration entre le perceptible, le compréhensible et le révélé, établit une lecture réflexive de l’univers dans le but de reconstruire cette complétude de l’être humain longtemps perdue avec les tendances matérialistes de la science. Une telle complétude ne peut voir le jour que par unification dans la pensée scientifique de ces trois cercles de connaissance : le perceptible qui touche au réel, le compréhensible qui fait appel à la raison et le révélé qui s’inspire de la guidance divine. Dans cette unification, les caractéristiques de chaque cercle s’homogénéiseront avec celles des deux autres, ce qui ouvrira la voie à une interfécondation des idées, épousant ainsi les mondes de la réalité, de la raison et de la révélation dont l’unité constitue la voie d’ouverture sur les valeurs de perfection pour lesquels l’être humain a été créé.

Cet objectif peut être atteint si chaque chercheur s’engage à ne pas s’appuyer sur la simple consommation scientifique des produits des autres et à faire progresser ses travaux sur la base de critique vers la vérité par un esprit de créativité qui cherche à comprendre la réalité des choses et à atteindre leur vérité tel qu’elle est réellement, parce que le chercheur, en important les acquis des autres et en les adoptant comme modèles tout faits pour formuler ses résultats, utilise les conclusions auxquelles il était censé parvenir grâce à un raisonnement émanant de la réalité de sa recherche à la place des méthodes adoptées par la preuve et l’argument. Une telle démarche signifie que le chercheur n’a travaillé qu’au montage et à l’assemblage des pièces sans connaître les secrets de leur fabrication et les subtilités de leur organisation. Ce qui lui fait perdre l’opportunité de comprendre le fond des choses à travers la progression dans leurs étapes, et crée des lacunes dans ses recherches qui sont souvent comblées par des modèles importés. Une telle démarche ne fait que handicaper la pensée scientifique et empêcher sa progression, car l’esprit humain en se livrant à ce monde de la consommation scientifique, devient gouverné après que Dieu en a fait un dirigeant, et redevient disciple, alors qu’il a été conçu par Dieu pour être maître. C’est pour cela qu’aujourd’hui il est plus que jamais nécessaire de sortir de cette impasse réductionniste qu’impose la consommation scientifique en soumettant tout ce que la science produit à l’épreuve de l’expérience et au scrutin de la raison et de la critique constructive. Et si la question dépasse le niveau de compréhension rationnelle du chercheur et qu’il y renie, il interpellera son cœur, car si les esprits sont complémentaires dans la production des sciences, les cœurs diffèrent dans la formulation des compréhensions.

Pour cette fin, il serait nécessaire de développer des stratégies unifiées dont la tâche première serait d’œuvrer à réactiver la relation entre les religieux et les scientifiques, quelles que soient leurs orientations intellectuelles et doctrinales. En plus il faut travailler à activer la culture d’ouverture sur l’autre pour créer une atmosphère de partenariat mondial visant le dialogue religieux et la fécondité culturelle et scientifique. Une fécondité qui nécessite l’élaboration de plans et de programmes spécifiques, formulés au niveau des institutions scientifiques, culturelles et universitaires qui soient au cœur des tendances de développement, associées aux processus de la modernisation.  

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