ISLAM EN FRANCE ET PALESTINE : SURVOL HISTORIQUE

Manifestation Marseille 11 novembre 2023. Photo Jean-Michel Brun © 2023

Par Sadek Sellam

L’affaire palestinienne a toujours occupé une place centrale dans les préoccupations de l’immigration maghrébine en France.

Cela ne date pas de la création de l’État d’Israël en 1948. Dans l’entre-deux-guerres, la déclaration Balfour de 1917 (promettant un « foyer national juif » en Palestine) inquiétait déjà tous ceux qui redoutaient son application. Cette inquiétude était à l’origine de la création, en 1920, du Comité Syro-Palestinien animé par Chakib Arslane et Ihsan el Djabri notamment. Il s’est installé à Genève pour plaider la cause du peuple palestinien auprès de la Société des Nations, en expliquant que le « National Jewish Home » n’impliquait pas nécessairement la création d’un État confessionnel. Un regroupement communautaire aurait suffi à tenir la promesse du ministre britannique des affaires étrangères de 1917.

En1930, l’AEMNAF (Association des Etudiants Musulmans Nord-Africains en France) organisait une réception à la mosquée de Paris en l’honneur de l’ émir Chakib Arslane. Celui-ci venait de lancer « la Nation Arabe », revue francophone visant les Maghrébins notamment.

L’action du Comité Syro-Palestinien était relayée par  Eugène Jung (1873-1936), qui avait expliqué la révolte du Chérif de la Mecque Husséin de 1916. Après son livre, la « Révolte arabe », qui intéressa beaucoup le Foreign Office, Jung  a publié  « l’Islam sous le joug »(1926), « l’Islam face aux Impérialismes »(1927), puis« l’Islam et les Arabes face aux nouvelles croisades. Palestine et Sionisme »(1931). Sa devise était “l’Islam, notre ami, notre allié”. Salah Bensaï, étudiant en agronomie, et Malek Bennabi, qui a été président de l’AEMNAF, prirent contact avec lui et lui dirent leur reconnaissance. Nadjib Sadaqa, un étudiant en droit, créa l’association des « Amis de la Palestine arabe » qui lui servait de cadre légal pour expliquer la cause palestinienne à l’opinion française. Celle-ci était déjà sensibilisée dans les années 20 par les conférences (au Club du Faubourg, notamment) d’un palestinien qui avait grandi à Paris, et était soutenu par Jung. 

En 1935, Messali-Hadj rompait définitivement avec le Parti Communiste Français quand il est parti en Suisse pour participer au Congrès des Musulmans d’Europe organisé par l’émir Chakib Arslane. La question palestinienne était au centre des débats de cette rencontre . En 1938, Malek Bennabi était convoqué par l’inspecteur d’académie qui lui a demandé de fermer le Centre Culturel du Congrès Musulman Algérien qu’il animait à Marseille. Doutant des prétextes invoqués par le brave inspecteur, Bennabi l’a interrogé : « Ce ne serait pas indiscret de connaître la vraie raison, monsieur l’inspecteur ? ». L’honnête fonctionnaire répondit : « Ma foi, l’ordre est venu d’en haut…Depuis les derniers événements de Palestine, les indigènes sont devenus incontrôlables ! »

En 1948, l’année de la création de l’État d’Israël, Tewfiq Al Shaoui, égyptien, étudiant égyptien en droit chargé de conseiller les militants maghrébins à Paris, relançait l’association créée par Nadjib Sadaqa. Il organisait des réunions, à la salle Wagram notamment, pour défendre les droits des Palestiniens. Menacé d’agression, il se faisait accompagner par des travailleurs algériens mis en contact avec lui par un proche de Messali, Brahim Maïza. Quand la France décréta un embargo sur les armes à destination des  pays du Proche Orient, une ancienne commande libanaise fut bloquée au port de Marseille. Grâce à des dockers algériens présentés par Abdallah Filali (un ancien de l’Étoile Nord-Africaine qui dirigeait la Fédération de France du PPA), Shaoui put faire charger cette cargaison, malgré l’opposition des syndicalistes de la CGT.

Déjà, le vote l’ONU, en 1947, sur le partage de la Palestine avait créé un sérieux conflit à l’intérieur de la CGT où de nombreux syndicalistes algériens demandèrent des explications sur la rapidité avec laquelle l’URSS avait reconnu l’État hébreu. Apprenant que la CGT et le PCF suivaient l’Union soviétique, les chefs syndicalistes algériens, dont Safi Boudissa, quittèrent la centrale communiste. Aux usines Peugeot de Sochaux, ces retraits furent suivis d’une grève de longue durée qui ne prit fin qu’après l’acceptation par la direction de l’ouverture d’une salle de prière de 1600 m² à l’intérieur de l’usine.  Selon sa fiche du SDECE, Safi Boudissa faisait partie des nombreux volontaires partis de France en Égypte pour soutenir les Palestiniens. La veille de son départ à New York pour la session de l’ONU de 1947, Georges Bidault, ministre MRP (démocrate-chrétien) des affaires étrangères du gouvernement Ramadier, fut convaincu par Léon Blum de voter pour le partage de la Palestine. Alors que de nombreuses personnalités lui conseillèrent l’abstention. Parmi ces partisans de l’abstention, il y avait Louis Massignon qui avançait le chiffre de 35000 algériens vivant en Palestine et devenus des citoyens français depuis l’adoption du statut organique de septembre 1947. Pour le grand arabisant, la France était la puissance occidentale la plus directement concernée par le problème palestinien. Ses vigoureux articles publiés dans Témoignage Chrétien valurent au père Chaillet(ancien résistant qui dirigeait le journal) une menace de boycott par une agence publicitaire. Massignon dut trouver des petites revues pour continuer son plaidoyer pour une position plus juste de la France au Proche-Orient.

Le professeur Muhammad Hamidullah était régulièrement sollicité pour le projet d’une association pour le dialogue islamo-judéo-chrétien. C’est André Chouraqui qui tenait le plus à sa participation et essayait de le convaincre par l’intermédiaire de Louis Massignon. Hamidullah posa comme condition à son adhésion l’introduction dans les statuts d’un article obligeant l’association à dénoncer toute violation des droits de l’homme au Proche-Orient. Chouraqui refusa en expliquant que cela l’obligerait à dénoncer régulièrement les exactions de l’armée israélienne. Le projet finit par aboutir à la création de la Fraternité d’Abraham après la guerre de juin 1967. L’association comptait un membre musulman moins exigeant que Hamidullah, le recteur contesté de la mosquée de Paris, Hamza Boubakeur. 

La Une du numéro de France-Soir du 6 juin 1967  titrait : « Israël attaqué par ses voisins arabes » ! Dans sa conférence de presse du 27 novembre 1967, le général De Gaulle dénonça “l’occupation qui ne va pas sans répression et expulsion”et refusa de confondre  résistance et terrorisme.

Après cette importante déclaration, une délégation conduite par le grand rabbin Kaplan fut reçue à l’Elysée où le général De Gaulle expliqua que « la France a aussi des devoirs de protections envers les musulmans. ». Le père Riquet, membre de la Fraternité d’Abraham qui faisait partie de la délégation, et publiait régulièrement dans le Figaro n’a jamais pu faire état de cette déclaration par écrit. “Je vous autorise à l’écrire et à me citer”, m’a-t-il dit un jour.

En 1970, Georges Montaron, directeur de Témoignage Chrétien, aidé par le père Joachim Moubarak (prêtre maronite et ancien secrétaire de Massignon) organisait la Conférence des Chrétiens sur la Palestine à Beyrouth. C’était le début d’un changement progressif des opinions vis-à-vis d cela Palestine dans plusieurs pays européens. Georges Montaron cita un étudiant palestinien de Bruxelles qui s’étonnait : « tout juif venu de n’importe quel pays du monde peut devenir citoyen israélien; ma famille vivait à Jérusalem depuis des siècles, mais je n’ai pas le droit d’y vivre… »

Le 6 octobre 1973 la ligne Barlev, réputée infranchissable, a été démantelée en un temps record. Cela mit fin au mythe de l’invincibilité d’Israël. Des harkis prirent contact avec l’Amicale des Algériens en Europe et se portèrent volontaires pour aller combattre avec les Egyptiens… Pour avoir déclaré, à la demande du président Pompidou, que « les Egyptiens combattent en Egypte et les Syriens en Syrie», Jobert fut accusé d’antisémitisme et eut à s’expliquer devant les députés dans une séance houleuse de l’Assemblée Nationale. « Israël n’est pas menacé de génocide par la France… », expliquait-il dans le brouhaha créé par les députés qui lui reprochaient de répéter : « l’Orient est compliqué. Mon exposé sera nécessairement sommaire. Mais pour la plupart d’entre vous, il sera largement suffisant… »

Jobert a ainsi gagné la sympathie des étudiants arabes et des travailleurs politisés, dont beaucoup adhéraient au “Mouvement des Travailleurs Arabes” dont le nombre était estimé à 4000.

L’occupation de Beyrouth en juin1982 et les massacres de Sabra et Chatila septembre fut dénoncés par des Français musulmans “intégrés”.  La publication dans le journal le Monde d’une condamnation de l’agressivité israélienne par des personnalités françaises leur valut une poursuite judiciaire pour « antisémitisme ». Mais les plaignants furent déboutés. La justice considère que la critique d’Israël pour sa politique d’agression n’est pas de l’antisémitisme.

1983, l’attentat du Drakkar siège des contingents américain et français au Liban fit une douzaine de morts parmi les soldats français, parmi lesquels des musulmans. Le cheikh Abbas, nouveau recteur de la mosquée de Paris fut invité par Mitterrand à la cérémonie organisée aux Invalides. C’était le signe d’une reconnaissance de l’Islam en France, laquelle sera suivie d’une méfiance durable. La même année, la “Marche pour l’égalité et contre le racisme” faisait découvrir les problèmes d’intégration des jeunes issus de l’immigration. Mais le port du keffieh palestinien par les “marcheurs” inquiéta, et SOS-Racisme fut chargée de faire disparaître ce signe de solidarité avec la Palestine  

En1986, fut créé le  “Cercle des Socialistes de Culture Musulmane” qui dépêcha une délégation à Tunis pour y rencontrer Yasser Arafat, après le bombardement meurtrier du siège de l’OLP en 1987 par l’aviation israélienne…

La crise du Golfe de 1990 et la guerre de 1991 contre l’Irak révèlent alors l’existence d’un important courant hostile à la “logique de guerre”. Mohamed Mebtoul, réalisateur de “Mosaïques” sur FR3, puis de l’émission islamique sur Antenne 2, démissionne du Comité Directeur du Parti socialiste et révèle les difficultés de “l’intégration par le politique”. Théo Klein président-fondateur du CRIF préfère le dialogue avec les musulmans aux suspicions.

L’association “France-Plus”se lance dans une surenchère et accuse tous les opposants à la « logique de guerre » de refuser l’intégration républicaine et les soupçonne d’”intégrisme”.

En1994-1995, on parle ouvertement de “vote musulman”. Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur incite à une alliance entre l’UOIF et “France-Plus” pour les besoins de la campagne de Balladur. Les guerres meurtrières de 2004, 2006, 2009 au Sud-Liban et à Gaza sont dénoncées par des manifestants de plus en plus nombreux d’un samedi à l’autre. Les médias choisissent de passer sous silence les premières manifestations. Quand ils daignent en parler, c’est pour traiter les manifestants de « casseurs », d’”antisémites”, voire d’”intégristes”. Ces manifestations sont pourtant suivies par un nombre non négligeable de Juifs qui cessent d’approuver inconditionnellement l’agressivité israélienne.

Après le 7 octobre 2023, les tentatives d’interdire toute manifestation contre les massacres de civils palestiniens ont étonné tous ceux qui ont à l’esprit ces nombreux précédents. En apportant une pseudo-caution musulmane aux indignations sélectives, les soit-disant représentants de l’Islam en France n’ont fait qu’élargir le fossé qui les sépare de la communauté musulmane outrée par le “deux poids, deux mesures” des médias.

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