« SÉPARATISME » : Le recteur de la Grande Mosquée de Paris invite à une introspection préalable

Le nouveau combat que s’est attribué le Président de la République et le ministre de l’intérieur : le « séparatisme » islamique (voir aussi notre article « Que vous arrive-t-il, Monsieur Darmanin ? » ), suscite, on s’en doute, de nombreuses réaction, en particulier au sein du public musulman. Le flou linguistique qui entoure le terme de « séparatisme », ouvre la porte à des interprétations nombreuses, diverses et contradictoires. Surtout, il offre une prise idéale à ceux qui se plaisent à confondre les « islamistes » et les musulmans, afin de stigmatiser facilement ces derniers.

Hafiz Chems-Eddine, recteur de la Grande Mosquée de Paris, vient de publier à ce sujet une tribune dans le journal « Le Monde », dans laquelle il invite à une meilleure contextualisation du problème. La voici, in extenso, avec sa permission :

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La nécessaire introspection avant de lutter contre le séparatisme islamiste

Le Monde, jeudi 1er octobre 2020

Le président de la République a choisi l’expression « séparatisme islamiste » pour qualifier les manifestations de repli et de communautarisme constatées chez certains de mes coreligionnaires.

La question du « séparatisme » ne concerne en aucun cas tous les musulmans. Loin s’en faut ! Nous parlons bien d’un « séparatisme islamiste ». En tant que recteur de la Grande mosquée de Paris, je rappelle – n’en déplaise aux milieux qui cherchent à établir un parallèle entre l’islam et l’islamisme, à ceux qui laissent croire que l’islam serait l’islamisme, et inversement – , qu’il y a bien une distinction à faire entre la religion musulmane et l’idéologie islamiste.

La première est une foi, une éthique, une tradition, une civilisation, une histoire qui exige une herméneutique, une contextualisation, qui convoque le savoir et l’intelligence. La seconde est une idéologie mortifère, une pensée politique aux relents totalitaires, un dévoiement des textes, une menace – certains ont tendance à l’oublier-, pour la stabilité du monde musulman, mais aussi pour la planète tout entière. Un islam dirigé par des fanatiques engendre l’islamisme, car la religion musulmane, comme les autres monothéismes, est d’abord et avant tout un corpus qui, entre les mains des hommes, peut se transformer en une source de lumière ou en une source d’obscurantisme. Le premier amalgame à éviter, ne serait-ce par honnêteté intellectuelle, consiste à ne pas laisser croire que les partisans de l’obscurantisme et de la haine de l’Autre valent les adeptes des Lumières et du respect de l’altérité.

La question essentielle qui est posée concerne le « séparatisme ». Existe-t-il véritablement sur notre territoire une volonté de se délier de la République ? La réponse est oui. Et je l’affirme sans ambages. Certains représentants de l’islam de France – comme certains responsables politiques d’ailleurs – sont très souvent dans le déni. Par calcul, par cynisme, par facilité, probablement parfois par lâcheté, un certain nombre d’acteurs représentatifs, d’élus locaux se sont refusé à voir la situation à laquelle nous faisons face aujourd’hui.

Depuis près de quarante ans, une ghettoïsation progressive s’est installée, d’abord urbanistique, ensuite sociologique, enfin économique, avant de devenir idéologique et identitaire. Le « séparatisme » est une attitude qui amène certains milieux extrémistes, tantôt partisans d’un islam sectaire, tantôt militants pour un islam politique à refuser les lois de la République et à leur substituer leurs « interprétations » religieuses, voire des « lois coutumières ».

Ceux qui ont agi ou agissent de la sorte, il est nécessaire de le souligner, l’ont fait parce qu’ils ont pu le faire, parce qu’on leur a permis de le faire ou parce qu’on a, trop longtemps, fermé les yeux, au nom de la « politique de l’excuse », d’une attitude infantilisante qui promeut un discours victimaire, par ailleurs très méprisant à l’égard des musulmans qu’on voit trop souvent comme des musulmans seulement, au lieu de les voir comme des citoyens avec des droits et des devoirs. S’il est fondamental de mettre les représentants de l’islam de France face à leurs responsabilités, il est tout aussi fondamental de rappeler les défaillances de l’État.

Il est en effet important, si l’on veut établir un diagnostic juste, de souligner le désengagement de la puissance publique à l’échelle communale. Les services de l’Etat et certaines collectivités locales ont compensé cet abandon par des « ravalements de façade » et des subventions généreusement distribuées, souvent sans contrôle, à des associations, généralement clientèle d’élus locaux. Ce sont autant d’attitudes, je le dis, irresponsables, autant d’aventures qui ont livré une partie de notre jeunesse, sinon aux recruteurs islamistes, au monde de la délinquance, voire, depuis quelques années, au deux.

Quand l’État jacobin, censé jouer un rôle régulateur, organise lui-même la ghettoïsation ethnique et religieuse, quand il crée lui-même les conditions de l’échec scolaire, lorsqu’il accepte que dans certains quartiers la loi des gangs devienne la norme et qu’il tolère que des organisations extrémistes et des associations liées à l’islam politique s’occupent du « soutien scolaire », de la gestion des affaires de la cité, voire parfois de la paix sociale, quand il renonce à lutter contre les économies parallèles, il ne faut guère s’étonner du résultat. A terme, certaines populations s’autonomisent, s’affranchissent des lois de la République pour vivre selon des normes qu’elles se sont concoctées ou que des milieux extrémistes et communautaristes ont façonné pour elles. Dur est en effet le réveil, lorsque, des années durant, la poussière a été mise sous le tapis.

Il est évident que, sous l’impulsion de l’exécutif, nous devons agir. Mais nous devons le faire collectivement, sincèrement et autour d’un consensus national, car l’heure est grave. Je soutiendrai complètement l’action du président de la République face au « séparatisme islamiste » à condition que la démarche s’inscrive dans une politique volontariste, résolument républicaine et qu’elle s’éloigne de l’opportunisme politicien et des coups de communication qui s’invitent généralement dans le débat à la veille des échéances électorales.

Si le vœu du chef de l’Etat est bien, avant la fin de son mandat, de contrecarrer concrètement les tenants du « séparatisme islamiste, il trouvera en moi un partenaire sérieux, déterminé et engagé. Mais je veux être franc: s’il s’agit uniquement de mettre en place des mesures gadgets pour servir une communication politique sans lendemain, je préfère ne pas m’engager car ce serait tromper l’opinion publique.

Pour favoriser l’action concrète, je propose quelques pistes de travail. Il convient d’abord d’identifier ceux qui sont véritablement en mesure d’être des partenaires pour garantir une cohabitation digne, sereine et pacifique entre l’islam et la République. Depuis que je suis recteur, en lançant, aux côtés des imams rattachés à la Grande mosquée de Paris, un vaste programme de prévention de la radicalisation, je ne cesse de découvrir, notamment en régions, des partenaires fiables et sérieux qui tranchent complètement avec certains acteurs de l’islam de France qui ont fait du double discours et de l’hypocrisie une façon d’être.

Il y a en effet deux types de responsables : ceux qui défendent en France les intérêts d’États étrangers, parfois au détriment des intérêts nationaux, et ceux qui, attachés sentimentalement à un pays d’origine, sont fiers de tout ce qui constitue leur identité et loyaux à l’égard de la France.

S’il est important d’agir afin d’ériger des habitudes islamiques compatibles avec les lois et les usages de la République, il faut aussi amener les représentants de cette même République, et par prolongement les citoyens, à ne pas jeter la suspicion sur tout musulman souhaitant respecter sereinement les préceptes de sa religion. Dans le respect des règles de l’État de droit, il convient de redonner, en toutes circonstances, sa force à la loi, si une contradiction venait à s’installer entre la foi et la loi. Souvent, l’État a été défaillant, car tout simplement incapable de faire respecter ses propres lois.

Ensuite, il est fondamental de désenclaver les zones dans lesquels prospèrent des groupes islamistes. Permettre aux habitants des quartiers populaires de sortir de ce huis clos dévastateur qui profite aux milieux toxiques et antirépublicains. L’extrémisme et donc le « séparatisme » prospèrent souvent dans ces lieux où des « imams » autoproclamés font l’islam à leur guise, construisant à la fois des attitudes et un imaginaire non seulement hostiles à la République et à ses valeurs, mais à toute la société française. Un discours haineux s’y développe contre la France, la police, les juifs, les journalistes, les intellectuels, mais aussi contre les musulmans qui œuvrent pour le respect des lois. On rappelle souvent que les policiers, les médecins et les pompiers ne peuvent plus accéder à ces ghettos sans risquer une agression, mais on oublie que même les imams qui font la promotion d’un islam apaisé sont chassés, voire agressés.

Dans ces quartiers, un réseau d’« écoles », parfois clandestines, est constitué depuis plusieurs années. On y enseigne des logiques « séparatistes ». On y enseigne la haine du « mécréant », la haine du musulman qui ne se conforme pas aux principes extrémistes et on y enseigne la haine de la France. Qu’a fait l’État durant toutes ces années ? Rien. Que fera-t-il à la faveur d’une loi contre le « séparatisme islamiste » ? À voir.

Toujours dans ces ghettos, s’est constituée progressivement une société parallèle avec une « éducation » alternative, une économie parallèle, même une « médecine » clandestine basée sur des traditions moyenâgeuses, cela afin d’éviter les hôpitaux et empêcher toute forme de mixité. Dans les milieux salafistes, on est revenu aux séances d’exorcisme, aux plantes médicinales, à la saignée et aux superstitions. Sur les réseaux sociaux et des messageries cryptées, des usurpateurs vendent de « l’urine de chamelle» qui guérirait certaines pathologies, selon la propagande de ces milieux sectaires. Il appartient évidemment à chaque mosquée, à chaque imam de faire de la pédagogie face à ces agissements, mais qu’en est-il des actions des pouvoirs publics ? Si certaines associations musulmanes sont désespérées, c’est aussi parce qu’elles se retrouvent bien seules, trop isolées et souvent prises en tenaille entre une extrême droite stigmatisante, un discours populiste et raciste d’un côté et un islamisme excommunicateur et parfois violent d’un autre.

Sans être exhaustif, on ne peut pas faire l’impasse sur une certaine nocivité véhiculée à partir des réseaux sociaux, car, en effet, le « séparatisme » dont on parle est propagé au sein de la jeunesse par des figures se réclamant des musulmans – et qui en vérité ne représentent qu’eux-mêmes – qui cherchent à fracturer notre société. Ce sujet est fondamental, tant il touche à l’avenir. De récents sondages donnent un aperçu inquiétant sur l’état d’esprit d’une partie de la jeunesse française de confession musulmane. Sa perméabilité à des discours communautaristes, voire sectaires, son attrait parfois pour les postures apologétiques du terrorisme, sont autant d’éléments qui doivent nous interpeller. C’est l’une des raisons qui nous a amenés, au sein de la Grande mosquée de Paris, à élaborer, depuis plusieurs mois, une stratégie mettant en œuvre un contre-discours qui vise à la fois à porter la contradiction aux milieux extrémistes, à délivrer le vrai message islamique, y compris sur les réseaux sociaux, et à faire de la pédagogie afin de réenchanter la République et ses valeurs, en rappelant que celles-ci ne sont en rien en opposition avec l’éthique islamique. Bien au contraire.

Pour finir, on ne peut passer sous silence le rôle négatif et la responsabilité de certains États étrangers qui ont diffusé en France des idées contraires aux aspirations de la société, des musulmans et de l’État. Il n’est plus admissible que des organisations promotrices d’idéologies islamistes puissent s’immiscer dans la vie de Français de confession musulmane en s’appuyant sur des relais locaux qui gagneraient plutôt à défendre exclusivement les intérêts de la République. Les organisations islamiques françaises doivent s’affranchir de toute tutelle qui vise à diffuser des visions contraires aux mœurs et aux usages de la République. Dans un esprit de confiance mutuelle et de franchise, luttons ensemble contre le séparatisme islamiste et pour une vraie intégration du culte musulman dans la République.

Chems-eddine Hafiz

Recteur de la Grande Mosquée de Paris

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