PRÉSENCE OUZBÉKE EN FRANCE : ÉCHOS D’UNE RELATION ANCESTRALE APPELÉE À SE RENFORCER

Par Karim Ifrak
Docteur de l’École Pratique des Hautes Études (E.P.H.E).Karim IFRAK est islamologue et codicologue, spécialiste de géopolitique des mondes musulmans.

Bien qu’il s’agisse d’un pays encore peu connu du grand public en France, l’Ouzbékistan, pays ancestral niché au cœur de l’Asie centrale de presque 35 millions d’habitants, cultive ses relations diplomatiques avec la France, depuis la nuit des temps. Des relations de haut niveau qui plongent leurs racines au cœur du moyen-âge, précisément du temps de Tamerlan (m. 1405) et du roi Charles VI (m. 1422). De ces relations, entretenues jusqu’à nos jours, est née une collaboration de plus en plus étroite entre les deux puissances régionale et internationale. De ces relations qui ne cessent, au fil des jours, de se renforcer, est née la Constitution de l’Ouzbékistan, de même que le modèle de séparation des pouvoirs ; les deux ayant pris pour base la constitution de la Vème République française.

Certes, au regard de l’histoire moderne, les relations diplomatiques entre les deux pays n’ont repris qu’au lendemain de la chute de l’URSS en mars 1992. Un protocole diplomatique aussitôt renforcé par le Traité d’amitié et de coopération d’octobre 1993, ouvrant la voie à une visite officielle de François Mitterrand en avril 1994. Depuis, le nombre de visites officielles au plus haut sommet de l’État n’a fait que progresser. Des visites au nombre desquelles on peut citer les visites officielles des ministres des Affaires étrangères Laurent Fabius et Jean-Marc Ayrault qui se sont respectivement rendus en Ouzbékistan en mars 2013 et en avril 2017.

DES RELATIONS DIPLOMATIQUES AUX ÉCHANGES ÉCONOMIQUES

Entretien entre le Président Emmanuel Macron et son homologue le Président ouzbek Chavkat Mirziyoïev, lors de sa visite officielle en France, les 8 et 9 octobre.

Or, s’il est vrai que l’Ouzbékistan entretient soigneusement ses relations avec la France, il est également vrai que c’est au lendemain de la visite historique du président Ouzbek Chavkat Mirziyoïev en France, les 8 et 9 octobre 2018, que furent posées les bases d’une coopération de haut niveau qui ne cesse depuis de se renforcer. Et c’est dans la perspective d’entretenir cette flamme vivace que le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères français de l’époque s’est rendu en Ouzbékistan, les 16 et 17 avril 2019, spécifiquement habilité à suivre la mise en œuvre des accords conclus et des engagements pris. Une mission pendant laquelle il a saisi l’occasion d’ouvrir les portes du premier consulat honoraire de France à Samarcande.

Accordant une attention particulière aux questions économiques, rapidement, les échanges commerciaux de la France avec l’Ouzbékistan, se hissèrent à plus de 235 M€ (2020). Moteur indispensable à cette dynamique, le MEDEF International y prit alors une part importante en se rendant à Tachkent (capitale de l’Ouzbékistan), respectivement en mai 2017, mai 2019 et mai 2021.

Témoins de la vitalité de ces relations économiques, de nombreuses entreprises françaises de premier plan se lancèrent dans la conquête de ce nouveau marché aux perspectives prometteuses. Des entreprises au nombre desquelles on peut citer : Airbus, Total Eren, Eiffage, Thales, Vinci, Rungis, Orano, Suez, Leroy Merlin, Sanofi, Natixis, Credit Agricole et Bpifrance. Des opportunités qui sont à l’origine de plusieurs grands projets en cours d’étude, au nombre desquels l’organisation de la production de voitures Renault ou la construction d’une centrale nucléaire.

UN PARTENARIAT SCIENTIFIQUE DE HAUT NIVEAU

Cratère d’impact sur la face visible de la Lune portant le nom « Al-fraganus », en référence au célèbre astronome ouzbek Abou al-Abbas al-Farghânî (m. après 861).

Bien que naturellement éloigné de toutes les mers, l’Ouzbékistan ne manque pas d’importance en raison de sa position stratégique, notamment en tant que carrefour entre l’Europe et l’Asie. Fixé entre steppes, monts et vents, il n’a eu de cesse, à travers les âges, de contribuer aux développements des sciences, des techniques et des savoirs. Et à ce sujet, l’histoire des sciences ne laisse aucun doute. L’Encyclopédie des savants de l’Asie centrale, éditée au Caire sous la direction d’Abd-Allah Saâd, recense les noms de plus de 3000 savants, natifs de 900 villes et villages de cette région. Plus encore, elle précise que plus de 35% des savants musulmans, ayant vécu au cours des cinq premiers siècles de l’islam, étaient originaires d’Asie centrale. Comprenez par-là, natifs du grand Ouzbékistan.

Incontestablement, les penseurs d’Asie Centrale ont travaillé, presque comme personne, les mathématiques, l’astronomie, la philosophie, la musicologie, la médecine, la géographie, et jusqu’à l’art de la belle écriture (la calligraphie) qui permet de donner corps, par écrit, aux avancées scientifiques. Pour ne citer que quelques cas, on commencera par celui Abou al-Abbas al-Farghânî (m. après 861), était l’astronome personnel du grand Calife abbasside al-Mâmoun (m. 833). Auteur de plusieurs ouvrages de référence, il y développe de nouvelles valeurs pour l’inclinaison de l’écliptique, le mouvement de précession des apogées du soleil et de la lune, la circonférence de la Terre, ainsi que les distances des planètes par rapport à cette dernière. Rencontrant un grand succès, son ouvrage sera la base du célèbre ouvrage de Johannes de Sacrobosco, « La Sphère » (De sphaera mundi), qui connut plus de 200 éditions et servit d’ouvrage d’enseignement dans les universités européennes jusqu’au XVIIe siècle. Et afin de rendre hommage à cet esprit lumineux, l’Union astronomique internationale (UAI) octroya, en 1935, le nom « Al-fraganus » à un cratère d’impact sur la face visible de la Lune.

Seconde grande figure de l’Ouzbékistan, Ulugh Beg (m. 1449). Astronome et mathématicien, ce sultan de la dynastie Timouride dont les travaux continuent à faire l’objet de nombreuses publications en Europe et aux USA, est principalement connu pour avoir dirigé une équipe de 70 chercheurs qui collaborèrent à la réalisation des célèbres « Tables sultaniennes ». Un important catalogue astronomique qui a fait date, permettant notamment de répertorier 1018 étoiles, avant de passer dans les mains des cercles savants en Europe.

Citer ces deux grandes figures scientifiques de l’Ouzbékistan oblige à citer une troisième, et non des moindres. Il s’agit du grand philosophe, astronome, mathématicien, mais surtout celui que le monde des praticiens considère comme le « Prince des Médecins » : Avicenne. Un grand savant également grand spécialiste des humanités entre autres, connu dans l’ensemble du monde musulman sous le nom d’Ibn Sinâ (980-1037). Un grand nom qui fait encore parler de lui, notamment en France, à travers le Prix International Avicenne, organisé tous les ans par l’Association France-Avicenne, en collaboration avec l’Académie Nationale de Médecine.

Fort de ce passé scientifique exceptionnel, c’est naturellement que l’Ouzbékistan avait prévu d’organiser, au sein de sa capitale à Tachkent, le premier forum ouzbek-français de recteurs des universités. Certes, du fait de son enclavement, l’Ouzbékistan parfaitement conscient de la nécessité de collaborer avec les meilleurs instituts de recherches afin d’entretenir et de développer ses compétences tant scientifiques, techniques ou technologiques. C’est pourquoi, il n’hésite pas à s’appuyer sur des réformes structurelles et administratives visant à moderniser tous les secteurs de l’enseignement, à développer les champs des nouvelles technologies, à renforcer les compétences connexes et à créer un environnement plus favorable à l’innovation et à la recherche-développement. Ses politiques publiques s’orientent désormais, et de plus en plus, vers des stratégies de développement plus durables, notamment celles qui concernent les énergies renouvelables, la biotechnologie ou la préservation de la biodiversité. Pour ce faire, la priorité est accordée au développement des infrastructures permettant la promotion de l’innovation, à travers la mise en place de parcs scientifiques et technologiques et le soutien des entreprises innovantes, en particulier, les start-ups. Une stratégie globale qui s’exprime également par la mise en place de véritables économies du savoir, notamment des écoles d’ingénieurs hautement spécialisés et donc qualifiés. De façon plus concrète, au cours des plans quinquennaux prévus jusqu’en 2050, l’Ouzbékistan compte développer de nouvelles industries dans les domaines des technologies mobiles, multimédias et spatiales, des nanotechnologies, de la robotique, du génie génétique et des nouvelles énergies. Un défi auquel ce grand pays d’Asie centrale va devoir faire face et pour lequel la France aura certainement à jouer un rôle majeur.

DES RELATIONS QUI FONT GRANDE PLACE À LA CULTURE

Riche en monuments historiques, Samarcande, pour ne citer que cette ville ouzbèke parmi les plus anciennes villes habitées d’Asie centrale, a été proclamée en 2001, par l’Unesco, carrefour de cultures et site du patrimoine mondial, avant de célébrer, un peu plus tard (2007), son 2750e anniversaire. Ville mythique, célèbre pour avoir été, depuis des millénaires, un carrefour de la route de la soie reliant la Chine à l’Europe, Samarcande a connu bien des voyageurs de renom, Marco Polo (m. 1324) et Ibn Battûta (m. 1368) en tête. Et c’est donc afin de célébrer cette ville ancestrale que seront exposés dans le mondialement célèbre musée du Louvre, du 23 novembre au 6 mars prochain, les trésors les mieux cachés de ce pays plurimillénaire. Un ensemble unique qui quittera, pour le grand bonheur du public parisien et international, le temps des « Splendeurs des Oasis d’Ouzbékistan », son berceau natal. Retraçant 17 siècles d’histoire artistique et culturelle, pas moins de 130 œuvres choisies au cœur des collections de Samarcande et de Boukhara, auront la délicate mission de témoigner de ce passé glorieux qui ne cesse de fasciner jusqu’à nos jours.

Et c’est dans la perspective de faire écho à l’exposition « Splendeurs des Oasis d’Ouzbékistan » que le film documentaire « Sur les routes éternelles de Samarcande », produit par Sophie Goupil, y sera également projeté. Produit en partenariat avec La Fondation pour le développement des arts et de la culture (Ouzbékistan), le ministère de la Culture (France), la chaîne nationale Arte, la chaîne National Geographic et le musée du Louvre, ce film fait découvrir les objets, ornementations et monuments qui ont marqué les différentes époques de de l’histoire de l’Ouzbékistan. De même, il prend sur lui de rendre hommage au travail des archéologues, restaurateurs et conservateurs de musée, grâce auxquels ce patrimoine exceptionnel est découvert et mis en valeur. Pour le bonheur du grand public en France, la chaîne de télévision Arte se chargera également de sa diffusion le 27 novembre prochain.

Dans la même veine, « Sur les routes de Samarcande : merveilles de soie et d’or » est une exposition réalisée, cette fois-ci, en collaboration avec l’Institut du Monde arabe. Soutenue par La Fondation pour le développement des arts et de la culture (Ouzbékistan), cette exposition, prévue du 23 novembre au 04 juin prochain, retrace l’histoire des trésors artisanaux ouzbek du XIXe et du XXe siècle pays. Arts vestimentaires, joaillerie, tapisserie, céramiques et broderies, autant de collections exceptionnelles qui plongera les visiteurs attendus nombreux au cœur des traditions, des cultures et de l’identité plurielle ouzbèke.


Ce sont là quelques échos de la présence ouzbèke en France que le grand public découvrira avec bonheur. Des échos qui reflètent, une partie et non pas tout, de la solide relation bilatérale que s’emploient à cultiver étroitement les deux républiques.

Lire notre article : Deux expositions pour découvrir l’Ouzbékistan

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