La proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », déposée par la députée Caroline Yadan, qui devait être discutée le 16 avril à l’Assemblée nationale, a été retirée de l’ordre du jour par le groupe Renaissance qui la présentait. Une pétition « Non à la loi Yadan » avait rassemblé 700 000 signatures sur le site de l’Assemblée. Le gouvernement a annoncé un projet de loi « transpartisan » sur la lutte contre l’antisémitisme avant la fin de l’été.
Voir notre article : « Yadan, le « projet de loi de la honte »
L’une des premières réactions à ce retrait a été celle de LICRA , qui, bien naturellement, regrette cette décision, en la mettant sur le dos de l’antisémitisme qu’elle était destinée à combattre : « Si ce texte n’a pas été discuté dans l’hémicycle, la séquence qu’il a ouverte a profondément marqué le pays. Présentée comme un débat de fond sur la liberté d’expression, elle a en réalité été largement nourrie par la désinformation et l’instrumentalisation du débat public, donnant lieu à des polémiques où se sont conjuguées confusions, amalgames et banalisation de discours hostiles aux juifs, révélant combien l’antisémitisme demeure un ressort puissant de mobilisation, y compris lorsqu’il se dissimule derrière des revendications de principe. »
Faisant mine de ne pas mettre de côté les autres formes de racisme, elle justifie son discours sur l’antisémitisme par un sondage qu’elle a elle-même commandé à l’IFOP. Celui-ci révèle que « 46 % des Français déclarent avoir déjà subi une agression raciste au cours de leur vie, soit près d’un Français sur deux ». Ce que la LICRA oublie de dire, c’est que le sondage révèle en réalité, malgré le flou et l’orientation des questions, ainsi que la manière biaisée dont sont présentés les résultats, dénoncés à la fois par les sociologues et les spécialistes des sondages, que l’antisémitisme est minoritaire par rapport aux discriminations affectant les autres communautés (noires, asiatiques, et arabes), et que ce sont les musulmans qui sont les plus nombreux à être la cible des actes et discours ségrégationnistes.
En réalité, le fait a été largement démontré, y compris au sein même des juifs de France, que la loi Yadan visait à pénaliser le soutien à la Palestine et le simple fait de s’en prendre à la politique israélienne et à son meneur, Benyamin Netanyahu. Pour répondre à cette accusation, les partisans de la loi Yadan n’ont rien trouvé de mieux qu’utiliser le vieux procédé de l’inversion des faits. Selon eux, « La loi Yadan révèle un état de l’opinion où toute répression de la parole antisémite équivaut à une censure » (Danny Trom, sociologue , Le Monde, 24 avril 2026). Cela rappelle naturellement l’argument du soi-disant « racisme anti-blanc » avancé par l’extrême droite en réponse aux accusation de discrimination raciale, ou bien celui qui explique sans vergogne que la notion d’islamophobie a été inventée pour interdire toute critique de l’islam. Le sociologue insiste : le texte doit se comprendre « comme une extension de la loi Gayssot, du 13 juillet 1990, sur la négation de la Shoah, élargie à sa relativisation, pour saisir une parole antijuive nouvelle, qui se déclare antisioniste. »
Un argument spécieux qui a fait bondir les militants de l’Union Juive Française pour la paix, qui déclare, par la voix d’Etienne Balibar : « Bien loin d’universaliser la défense des Juifs et de garantir leurs droits égaux, elle les essentialise et les soumet de nouveau à l’emprise des vieux préjugés de l’antisémitisme historique. C’est une redoutable perversion du sens des mots au service d’intérêts communautaires ou diplomatiques qui ne s’avouent pas comme tels. ». De nombreux intellectuels juifs comme Rony Braumann ou Sophie Bessis, se sont également élevés contre ce projet aberrant.
Non, l’amalgame antisioniste-antisémite est l’un des sophismes politiques contemporains les plus tordus. Son seul objectif est de soutenir la politique de conquête de Netanyahu et des colons extrémistes israéliens. En parlant d’incitation « implicite » aux actes terroristes, le texte installe un flou propice aux interprétations les plus outrancières. Quant à la pénalisation des propos appelant « à la destruction d’un État reconnu par la République française », elle ferait presque sourire, puisque l’État palestinien, reconnu par la France est toujours empêché d’exister par Israël. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les soutiens au projets, politiques, organisations sionistes, ou journalistes, ne font jamais état de la Nakba ou nient le génocide des Palestiniens, pourtant reconnu par les principales organisation humanitaires mondiales. Amnesty International est particulièrement explicite à ce sujet, puisqu’elle déclare, le 15 avril 2026 : « Les mesures injustifiées visant à restreindre et à sanctionner les expressions de solidarité envers le peuple palestinien – alors qu’il continue de subir un génocide à Gaza, l’apartheid, une occupation illégale et une oppression croissante – sont devenues de plus en plus fréquentes en France et dans toute l’Europe. Cette proposition de loi constitue une énième tentative de museler et de criminaliser la solidarité avec la population palestinienne. Elle risque de conduire à une autocensure des journalistes, universitaires et militant·es, et de réduire au silence des voix légitimes, en particulier de critique de la politique et des violations de l’Etat d’Israël. La proposition de loi « Yadan » est une grave menace pour la liberté d’expression et doit être rejetée ».
Par ailleurs, comme le rappelle la CNDH, la loi Yadan nourrit l’idée d’une solidarité entre les Juifs de France et la politique menée par le gouvernement actuel d’Israël, ce qui nuit à la lutte même contre l’antisémitisme.
Mais attention. Le projet n’est pas totalement enterré. Il va être «réécrit » et proposé à nouveau à l’Assemblée Nationale, cette fois « élargi à toutes les formes de racismes ». Or, la révision du texte est portée par Aurore Bergé, championne du négationnisme du génocide palestinien, partisane de la suprématie de l’antisémitisme sur toute autre forme de racisme, et cliente privilégiée des voyages tous frais pays en Israël organisés par le lobbyiste Elnet. Dans ce circonstances, on peut craindre que l’objectivité et l’humanisme ne soient pas au rendez-vous. Quelle astuce la ministre va-t-elle trouver pour développer sa théorie du « nouvel antisémitisme » et réprimer tout soutien au peuple palestinien ? Va-t-on trouver le moyen de dénaturer la loi de 1881 sur la liberté de la presse ? Va-t-on maintenir l’idée mortifère que « l’antisionisme est une forme d’antisémitisme » ?
La mobilisation sera encore de mise pour empêcher la promulgation d’une nouvelle loi scélérate.
Jean-Michel Brun
Musulmans en France L'actualité des musulmanes et musulmans en France