LE GÉNOCIDE ALGÉRIEN : LA MÉMOIRE COURTE

Par Jean-Michel Brun

Souvent, le devoir de mémoire s’est invité à la table de l’Histoire. Le 7 décembre 1979, le chancelier allemand Willy Brandt s’agenouillait devant le mémorial des morts du ghetto de Varsovie. Par ce geste, l’Allemagne demandait officiellement pardon pour les crimes perpétrés par les nazis. En rendant les honneurs aux victimes de la shoah, l’Allemagne recouvrait le sien.


La France ne semble pas souhaiter faire preuve de la même grandeur. Loin s’en faut même, puisque jusqu’en 1999, la guerre d’Algérie fut considérée comme n’ayant jamais existé, l’Histoire officielle n’admettant que le terme pudique d’«événements ».


Les assassinats, exécutions sommaires et tortures survenues pendant les dits « événements » n’émurent pas non plus la Cour de cassation qui, en 2003, leur refusa la dénomination de « crimes contre l’humanité». Depuis, les choses évoluèrent et, en 2017, le candidat Macron sembla oser remettre l’Histoire à l’endroit : «La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes».


Une première pour un futur président, qui subit évidemment les assauts de la droite, laquelle osa, de son côté, évoquer des « aspects positifs de la colonisation ». Pendant que les allemands saluaient le courage de leur chancelier, les Français dénonçaient une «repentance permanente». Une position en ligne avec la déclaration d’Antoine Pinay, qui dirigeait la délégation française à l’ONU au moment où la question algérienne fut mise à l’ordre du jour, le 29 septembre 1955 : « La France ne peut tolérer ni l’injure ni la calomnie contre son œuvre civilisatrice ». Déjà, en 1885, Jules Ferry, le « père » de « l’école laïque », déclarait devant les députés : « Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures […][Remous sur plusieurs bancs à l’extrême gauche] parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures. »


Toutefois, le courage du candidat ne survit pas à son élection. Dès 2017, probablement sous la pression de la droite qui a largement contribué à son élection, il accorde à la colonisation des circonstances atténuantes. : «Oui, en Algérie, il y a eu la torture , mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie».


Circonstances atténuantes ? Difficile à admettre lorsqu’on regarde les faits en face.

ENTRE 1830 ET 1872, LA FRANCE EXTERMINE 58% DE LA POPULATION ALGÉRIENNE


La colonisation de l’Algérie par la France débute en juin 1830.
Après la capitulation du Dey d’Alger le 5 juillet 1830, la résistance du peuple algérien provoque une véritable folie meurtrière de la part des « pacificateurs » français, notamment le général Lamoricière et le Général Bugeaud qui invente la politique de la « terre brûlée » et pratique un nettoyage ethnique d’une cruauté sans précédant, exterminant sans état d’âme hommes, femmes, et enfants.
René Vautier, le réalisateur de « Avoir 20 ans dans les Aurès », essaya, dès la fin de la guerre d’Algérie, de diffuser un documentaire sur le génocide algérien dans les écoles françaises. Mais à l’époque, il n’était pas question pour l’Etat français d’informer sa jeunesse des crimes perpétrés par ses ainés

René Vautier parle du génocide algérien

En 1839, l’Algérie comptait entre 5 et 3 millions d’habitants. Elle tomba à 2 millions en 1872. Un véritable génocide. Bugeaud inventa les chambres à gaz en enfermant des familles entières dans des grottes avant de les asphyxier en allumant des brasiers à l’entrée. « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, fumez-les à outrance comme des renards » avait-il ordonné à ses soldats. Comme plus tard à Oradour sur Glane, des villageois furent enfermés dans des mosquées qui furent incendiées. Exécutions sommaires, décapitations furent le lot quotidien de ces populations massacrées. Les monstruosités nazies furent ainsi d’abord expérimentées en Algérie.

Jean-Michel Apathie parle du Général Bugeaud

Dès de début de la colonisation, la France pilla systématiquement les terres et les richesses algériennes, invitant d’autres européens, les espagnols en particulier à leur prêter main forte dans cette entreprise. Considérés comme des demi-citoyens, les populations autochtones furent soumises à un régime discriminatoire. Un passeport interne leur fut imposé et, malgré la demande des chefs algériens, les lois de 1905 ne leur furent pas appliquées, ce qui met dans une perspective interessante les déclarations du gouvernement d’aujourd’hui à propos de la laïcité.

Jean-Michel Apathie et la colonisation algérienne

Ces exactions furent enterrées sous une chappe de plomb, afin que l’image de pays de la Liberté, de l’Egalité et de la Fraternité, si patiemment construite au fil des siècles, ne soit pas entachée. Mais on ne cache pas si facilement les cadavres. C’est à une véritable entreprise de réhabilitation, de devoir mémoriel que s’est attachée l’association « Le Grand Maghreb », présidée par Brahim Mabrouki, en révélant la présence de crânes de suppliciés algériens au Musée de l’Homme et en militant pour leur rapatriement en Algérie.

Voir notre article sur les crânes algériens du Musée de l’Homme à Paris

LE RAPPORT STORA

Benjamin Stora

Afin de faire la démonstration que ses déclarations sur la question algérienne n’étaient pas des promesses électorale, Emmanuel Macron a demandé à Benjamin Stora de rédiger un rapport sur “les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie.”
La compétence et la notoriété de l’historien devaient être un gage de qualité et de sérieux. Pourtant, ce grand spécialiste de l’histoire algérienne a choisi de faire l’impasse sur les éléments les plus accablants de la colonisation française, notamment le génocide de 1830-1870.
Autre oubli, ou édulcoration, les conséquence du décret Crémieux de 1870 qui, en n’attribuant la citoyenneté française qu’à la seule communauté juive, relégua les algériens musulmans au statut infâme « d’indigènes ». Une décision qui fut d’ailleurs aussi mortifère pour les juifs que pour les arabes, car la discrimination n’épargne personne.
Travail de commande, le rapport de Benjamin Stora devait à tout prix éviter de froisser l’électorat de droite que vise le Président en quête de réélection. Un électorat majoritairement nostalgique de l’époque coloniale. C’est pourquoi l’historien n’ose pas parler de « crimes de guerre » ou de « crimes contre l’humanité », préférant à cela le terme « d’exactions ».
« Exactions ?», s’indigne l’universitaire Olivier Lacour Grandmaison, dans un article paru dans Mediapart, « la torture, les disparitions forcées, les exécutions extra-judiciaires et la déportation de plus de deux millions de civils « musulmans » ? »
 « Les « indigènes » assassinés et exécutés sommairement – près de 40 000- à partir de 1945, l’ont été pour des motifs politiques et raciaux » rappelle-t-il, « et en vertu d’un plan concerté, soit très exactement les éléments constitutifs d’un crime contre l’humanité tel qu’il est défini par l’article 212-1 du Code pénal. », pour conclure sur cette belle citation d’Albert Camus « Mal nommer les choses  c’est  ajouter au malheur de ce monde ».


Oui, il est temps pour la France d’avouer son passé. Car, comme la nature lorsqu’on la maltraite, l’Histoire se venge, et un jour ou l’autre, les morts finissent toujours par se relever, plus radieux que jamais.

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