Ce samedi 31 octobre 2026, le Centre Culturel Méditerranéen de Marseille invitait le Pr. Sadek Sellam pour une conférence, animée par Cheikh Azzedine Aïnouche, sur le thème « Malek Bennabi et l’histoire intellectuelle de l’Islam de France » à l’occasion du 53ème anniversaire de la mort du penseur algérien Malek Bennabi.
Malek Bennabi (مالك بن نبي), né le 1er janvier 1905 à Constantine et mort le 31 octobre 1973 à Alger, a consacré sa vie à l’étude des problèmes de civilisation en général et ceux du monde musulman en particulier. Il est le représentant d’un double courant culturel, francophone et arabophone, marqueur d’une éducation passée à la fois par l’école républicaine française et la médersa. On lui doit le concept, en sociologie, face à la culture dominante occidentale, de « colonisabilité », qu’il introduit dans son ouvrage Vocation de l’islam paru en 1954. Ce concept recouvre l’idée que les sociétés en décadence, c’est-à-dire qui ont perdu leur dynamique sociale, se retrouvent dans un état de faiblesse structurelle qui agit comme un appel à la colonisation étrangère.
Il a également, en 1938, fondé, à Marseille, au 16 rue Fauchier, une école pour les analphabètes adultes parmi les travailleurs algériens en France. Mais devant le succès de son entreprise, les autorités françaises le convoquèrent et lui interdirent de continuer à enseigner dans cet établissement arguant qu’il n’avait pas de diplôme d’enseignant !
En 1947, Malek Bennabi publie à Alger, en français, Le Phénomène coranique, une analyse méthodique du Coran, destinée à fournir une preuve scientifique de son caractère divin, réfutant ainsi les thèses l’attribuant à une œuvre humaine. Il publie également en 1948 le roman Lebeik, ayant pour cadre le pèlerinage à La Mecque, et de nombreuses études comme Les conditions de la renaissance en 1949, ou Vocation de l’Islam en1954.
En 1956, il se rend au Caire, coupant totalement avec la France qu’il ne reverra qu’en 1971.
Contre le sophisme de la perfection islamique
Si l’on veut résumer le travail de Malek Bennabi, on peut dire qu’il s’est fixé comme objectif d’éveiller les consciences musulmanes et relancer une renaissance de la société musulmane. En d’autres terme, pourquoi les civilisations déclinent-elles et comment peuvent-elles renaître ?
Dans son engagement politique, il n’a jamais accepté la colonisation de l’Algérie par la France et le statut d’indigène octroyé par l’administration de l’époque aux autochtones. Il s’est violemment opposé à l’administration coloniale française, notamment par ses écrits et ses conférences.
Dans son ouvrage Vocation de l’Islam, il fustige la « paralysie morale » qui s’exprime par le sophisme, hérité de la conscience post-almohadienne, selon lequel puisque « L’islam est une religion parfaite. Voilà une vérité dont personne ne discute », alors « Nous sommes musulmans donc nous sommes parfaits ». Le résultat est une négation de toute nécessité de perfectionnement. En conséquence, le monde musulman s’est affranchi de toute remise en question.
« Parmi les classes dirigeantes règne la plus grande quiétude morale », remarque Bennabi, « On ne voit aucun dirigeant faire son mea culpa. C’est ainsi que l’idéal islamique, idéal de vie et de mouvement, a sombré dans l’orgueil et particulièrement dans la suffisance du dévot qui croit réaliser la perfection en faisant ses cinq prières quotidiennes sans essayer de s’amender ou de s’améliorer : il est irrémédiablement parfait. Parfait comme la mort et comme le néant. Tout le mécanisme psychologique du progrès de l’individu et de la société se trouve faussé par cette morne de satisfaction de soi. Des êtres immobiles dans leur médiocrité et dans leur perfectible imperfection deviennent ainsi l’élite d’une société morale où la vérité n’a enfanté qu’un nihilisme. La différence est essentielle entre la vérité, simple concept théorique éclairant un raisonnement abstrait, et la vérité agissante qui inspire des actes concrets. La vérité peut même devenir néfaste, en tant que facteur sociologique, lorsqu’elle n’inspire plus l’action et la paralyse, lorsqu’elle ne coïncide plus avec les mobiles de la transformation, mais avec les alibis de la stagnation individuelle et sociale. Elle peut devenir l’origine d’un monde paralytique que Renan et Lamennais dénonçaient en disant que l’islam « pourrait devenir une religion de stagnation et de régression. »
Il reproche aussi au penseur égyptien Sayd Qutb d’avoir modifié le titre de son livre Vers une Société islamique Civilisée pour celui de Vers une Société islamique, comme si une société musulmane est nécessairement civilisée.
La colonisabilité
Bennabi considère l’an 1369 comme un tournant décisif dans l’histoire de la civilisation musulmane, celui de la chute de la dynastie almohade, qui a entraîné le déclin de la civilisation musulmane, et de l’homme post- almohade, celui ayant succédé à l’homme issu de la civilisation musulmane, et qui portait en lui les facteurs de la «colonisabilité».
Selon Bennabi, l’équation fondamentale est : Civilisation = Homme + Sol + Temps. En d’autres termes, l’homme, le sol et le temps constituent un bloc inaliénable dans le fondement d’une nouvelle civilisation. Quand ce bloc se fissure, apparaissent les paralysies morale, sociale, et intellectuelle, impliquant ainsi la perte de tout pouvoir civilisateur incarné par l’homme post-almohade à l’esprit décadent.
Les facteurs de la décadence sont multiples : la lutte idéologique qui est une véritable guerre utilisée contre nos valeurs et nos idées, la foi dévote sombrant dans le maraboutisme, la négligence des sciences et de la technique, l’enseignement figé, l’absence de toute action positive, l’absence de vision sur l’avenir. Ces facteurs définissent le concept de colonisabilité, par lequel les pays musulmans sont devenus des terres d’invasion coloniale, laquelle n’est pas une cause, mais une conséquence : «Il n’y a pas de colonisation sans colonisabilité», affirme Bennabi. «Pour cesser d’être colonisé, il faut cesser d’être colonisable», Il appelle ainsi une «révolution scientifique et d’idées». Sadek Sellam rappelle d’ailleurs que, face aux offres d’aides présentées par le plan Marshall, Bennabi, lui-même ingénieur, plaidait au contraire pour des solutions utilisant les ressources locales, l’aide extérieure étant une autre forme de colonisation.
Il construit d’ailleurs sa pensée autour du verset coranique 13-11 : إِنَّ ٱللَّهَ لَا يُغَيِّرُ مَا بِقَوْمٍ حَتَّىٰ يُغَيِّرُوا۟ مَا بِأَنفُسِهِمْ «En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple tant que les hommes qui le composent n’auront pas modifié ce qui est en eux-mêmes».
Malek Bennabi insiste aussi sur le rôle d’essentiel de l’école, y compris pour la petite enfance, dans le but de cultiver la science, la technique et la création d’esprits innovateurs. Sadek Sellam se souvient d’une conversation qu’il a eue avec Bennabi alors qu’il était hospitalisé à la Salpétrière à Paris, quelques jours avant sa mort : « Nous étions en pleine guerre du Kippour, en octobre 73. Il m’a dit : le problème des arabes, c’est qu’ils ne lisent pas. Ils sont restés dans une tradition orale, y compris les dirigeants. »
Frantz Fanon et les Frères musulmans
Sur le plan politique, Bennabi, se prononce pour le pluralisme politique et le multipartisme en Algérie.
Il critique de manière acerbe les « Frères Musulmans », à qui il reproche, dans Vocation de l’Islam de renoncer à leur rôle « civilisateur » pour mieux s’engager dans une course pour le pouvoir.
Bennabi critique également la pensée de Frantz Fanon et son influence sur les nouveaux responsables de l’Algérie indépendante. Il reproche à ce psychiatre qui, après découvert chez ses patients de l’hôpital de l’hôpital de Blida les ravages psychiques de la violence coloniale, d’avoir conceptualisé et, même, sacralisé la violence anticoloniale. Selon lui, l’indépendance acquise, la société exige une culture plus élaborée que celle de la Violence.
En conclusion, Sadek Sellam invite à lire et relire Malek Bennabi, ainsi que les autres intellectuels musulmans comme Ismaÿl Urbain ou Mohammed Arkoun.
Qu’est-ce qu’un intellectuel musulman ?
Le débat qui a suivi la conférence a mis en lumière plusieurs interrogations. Un participant a suggéré que les intellectuels musulmans ne devraient pas se contenter de penser, mais s’engager fortement dans l’action.
En réalité, a-t-il été répondu, Bennabi s’est fortement engagé dans l’action, parfois au péril de sa vie. Par ailleurs, écrire, publier, faire des conférence est une forme d’action, la plume étant parfois plus meurtrière que les balles.
Mais finalement qu’est-ce qu’un intellectuel ? Ne sommes-nous pas tous des intellectuels ? L’essentiel étant de ne pas se contenter de penser pour soi. L’engagement, quel qu’il soit, est précisément l’une des missions qui incombe à chacun de nous. Notre mission c’est aussi de transmettre. Malek Bennabi insistait sur le rôle déterminant de l’éducation pour bâtir le futur. C’est à nous de transmettre l’enseignement des auteurs musulmans contemporains, comme Malek Bennabi, mais aussi des penseurs historiques de l’islam, notamment les auteurs de langue perse du XIIème siècle, comme Farid eddine Attar, l’auteur du « Langage des oiseaux » qui a fortement influencé la pensée contemporaine, Nizami Ganjavi qui, cinq siècles avant Rousseau, a jeté les bases de la philosophie des lumières, Ibn Tufayl, l’auteur du « Philosophe sans maître » dont s’est inspiré de nombreux auteurs occidentaux comme R.L. Stevenson, ou encore Rumi ou Omar Khayyam.
Tous ces grands auteurs font la démonstration que les statuts d’intellectuel et de religieux ne sont pas incompatibles, au contraire, ils sont complémentaires. Il y a peut-être un gros effort à faire auprès des imams, qui eux aussi une mission de transmission, et dont beaucoup devraient enrichir leur culture profane. On pourrait sans doute les aider en ce sens.
Jean-Michel Brun
Ouvrages de Malek Bennabi
Le Phénomène coranique (1947)
Lebbeik, pèlerinage de pauvres : roman (1948)
Les Conditions de la renaissance (1949)
Vocation de l’islam (1954)
L’Afro-Asiatisme (1956)
Le Problème de la culture (1957)
SOS Algérie (1957) — Brochure politique (en arabe et en français)
Discours sur la nouvelle édification (1958)
La Lutte idéologique en pays colonisé (1958)
Idée du Commonwealth islamique (1959)
Réflexions (1959)
Naissance d’une société (1960)
Dans le souffle de la bataille (1961)
Islam et démocratie (1965)
Mémoires d’un témoin du siècle, 2 tomes (1965)
Perspectives algériennes (1965)
L’œuvre des orientalistes : son influence sur la pensée islamique moderne (1965)
Le Problème des idées dans le monde musulman (1970)
Le Musulman dans le monde de l’économie (1972)
Le Rôle du musulman dans le dernier tiers du XXe siècle (1972)
Ouvrages de Sadek Sellam

La France et ses musulmans : un siècle de politique musulmane (1895-2005), Fayard, 2006.
L’Islam et les musulmans en France, éditions Tougui (1987)
Être musulman aujourd’hui
Ahmed Boumendjel (1908-1982) De la conquête morale coloniale à la reconquête de la souveraineté nationale.
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