AZERBAÏDJAN : LE FRANÇAIS MARTIN RYAN GRACIÉ PAR LE PRÉSIDENT ALIYEV

Le président Ilham Aliyev a gracié ce mercredi 23 septembre le Français Martin Ryan, emprisonné en Azerbaïdjan depuis fin 2023. La fin d’une histoire rocambolesque dont a été victime, bien malgré lui, un jeune entrepreneur français à Bakou.

Martin Ryan, le «cave» et les «barbouzes»


Martin Ryan était le PDG de la société Merkorama qu’il avait fondé à Bakou et qui était spécialisée dans le négoce de vin et de produits français. Il s’était fait connaître en adressant au président de la République française une lettre ouverte datant du 26 mai 2023 et publiée sur Youtube ainsi que dans le magazine français « Causeur ». Cette lettre demandait à la France de changer sa politique de dénigrement à l’égard de l’Azerbaïdjan, insistait sur le fait que celui-ci était non l’agresseur, mais l’agressé, pointait les menaces que les activistes arméniens faisaient peser sur la presse française qui n’adoptait pas leur point de vue, rappelait que la France et l’Azerbaïdjan étaient deux pays de grande culture que tout devait rapprocher, fustigeait les calomnies proférées par certains politiciens à l’égard de l’Azerbaïdjan, et appelait à reconstruire les liens d’amitié entre les deux pays. Il indiquait en outre que les Français vivant en Azerbaïdjan étaient traités de la meilleure façon et que la politique inconditionnellement pro-arménienne de la France leur portait un préjudice évident.

Le jeune français apparaissait donc à l’évidence comme un soutien à l’Azerbaïdjan. Mais fin 2023, Martin Ryan est approché par deux agents français de la DGSE (Direction Générale de la Sécurité Extérieure) qui lui demandent de se livrer à des opérations de renseignement. Par son métier, Martin Ryan a en effet accès à des restaurants dont il est le fournisseur, et qui sont régulièrement fréquentés par des officiels azerbaïdjanais. Poser des micros ou prendre des photos ne devrait donc ps poser de problème. Selon les agents français, la France aurait besoin d’informations sur la déclaration de Choucha de juin 2021 concernant les liens entre l’Azerbaidjan et la Turquie, sur les relations de Bakou avec le Royaume-Uni, l’Iran, le Pakistan, l’Algérie et la Somalie, sur les armements livrés à Bakou par le Pakistan, ainsi que sur des entreprises liées à la Russie et à la Chine. On lui demande également d’obtenir des informations sur l’équipement de l’armée azerbaïdjanaise pendant la guerre de 44 jours. On lui demande aussi de se renseigner sur les Azerbaïdjanais ayant étudié en France, et les ressortissants et personnes morales français opérant en Azerbaïdjan, des informations que tout le monde à Bakou connait. L’Azerbaïdjan est en petit pays en terme de population, qui ne cultive guère le goût du secret.
L’entrepreneur ne voit pas d’inconvénient à travailler pour son pays, mais refuse de trahir celui qui l’a accueilli de manière si chaleureuse et qu’il aime comme sa seconde patrie. Alors les agents passent aux menaces implicites, évoquant les difficultés qui pourraient entraver l’octroi des licences nécessaires à l’exportation de ses produit, et sur sa famille restée en France. De véritables pieds nickelés, qui oublient qu’un agent qui a peur ne peut être un bon agent. N’importe quel personne un peu aguerrie et connaisseuses des pratiques de renseignement, aurait renvoyé les deux charlots dans les cordes, mais le novice Ryan a pris peur. Et naturellement, il se fait prendre, et les agents de la DGSE, qui travaillent sous couverture à l’ambassade, sont immédiatement identifiés.
Comme le faisait remarque le spécialiste français François Heisbourg sur LCI : « Les activités de renseignements des ambassades sont choses courantes et implicitement admises d’ailleurs. L’essentiel est de ne pas se faire prendre les mains dans le pot à confiture, ce qui semble avoir été le cas cette fois-ci. »
Martin Ryan est donc arrêté le 4 décembre 2023, poursuivi pour espionnage sur le fondement de l’article 276 du Code pénal de la République d’Azerbaïdjan.

Pendant que la France protège ses espions, Martin Ryan va en prison


Les bras cassés de la DGSE, protégés par leur statut diplomatique, sont déclarés personae non gratae le 26 décembre, et priés de retourner gentiment en France, tandis que Martin Ryan, lui, le dindon de la farce, est conduit en prison. Le ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères, Djeyhoun Baïramov, déclare, lors de la conférence de presse qui a suivi l’expulsion des diplomates : « Deux employés de l’ambassade de France en Azerbaïdjan ont été déclarés persona non grata. Mais, deux jours avant cela, nous avons envoyé une note verbale à l’ambassade de France. La présence de faits graves liés à ces personnes dans les organismes étatiques de l’Azerbaïdjan, l’importance et la nécessité de mener une enquête sur eux ont été exprimées. Mais ils ont refusé d’effectuer une enquête. »
La France expulse aussitôt deux diplomates azerbaïdjanais par « mesure de réciprocité », une procédure habituelle dans la comédie diplomatique, destinée finalement à remettre les compteurs à zero : « Tu me prends un pion, je t’en prends un. On est quitte et on oublie cette affaire ». Mais s’il a été facile de désigner comme persona non grata un diplomate chevronné de l’ambassade d’Azerbaïdjan à Paris, il a été plus compliqué d’en trouver un deuxième, tant, contrairement à ce que prétendent les lobbyistes anti-azerbaïdjan, les activités de renseignements de l’ambassade sont limitées. On a donc un tiré au sort le plus jeune, un peu comme dans la chanson « Il était un petit navire ».

Cet « échange de bons procédés » illustre les tensions entre les pays à propos du soutien inconditionnel de la France à l’Arménie, ou du moins aux groupes séparatistes revendiquant une « République d’Artsakh », puisque les gouvernements de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan ont décidé de s’engager dans un processus de normalisation de leurs relations.
Évidemment, comme il est de coutume dans ces circonstances, le gouvernement français déclare que l’arrestation et la détention de Martin Ryan, sont « arbitraires » et demande la « libération sans délai » du ressortissant français. Il est bien rare qu’un pays avoue ses activités d’espionnage et dénonce ses agents. Mais Bakou n’apprécie pas du tout l’attitude française : « Si l’État français était convaincu de l’innocence de ses employés, il pourrait le faire. On n’a reçu aucune réponse de leur part. Hier, la France a déclaré persona non grata deux employés de notre ambassade. Il y a une différence entre les mesures prises par nous et celles qui sont prises par la France. Nous parlons avec des preuves et des faits. Cet acte de la partie française, qui est tout à fait infondé, était une autre démarche fautive effectuée par ce pays », déclare Djeyhoun Baïramov.
Le Quai d’Orsay publie immédiatement sur sa page internet relative aux pays étrangers un avertissement déconseillant aux ressortissants français de se rendre en Azerbaidjan u risque d’être victime de « détention arbitraire ». A l’appui de cette note, l’exemple de Martin Ryan et celui de Théo Clerc, arrêté pour avoir recouvert de tags les wagons du métro de Bakou. Il a été depuis libéré suite à la demande personnelle d’Emmanuel Macron au président azerbaidjanais.
Martin Ryan, de son côté, avoue tout aux autorités azerbaïdjanaises, et assure avoir agi sans être conscient que ses activités pouvaient être utilisées à des fins d’espionnage. «Je ne suis pas un espion » plaide-t-il, reconnaissant qu’il se considère «seulement coupable» d’avoir eu des contacts avec des employés de l’ambassade française sans en avoir averti les autorités azerbaïdjanaises.
Il est finalement condamné à 10 ans de prison pour espionnage en mars 2026. Un coaccusé azerbaïdjanais, Azad Mamedli, est, lui, condamné à 12 ans de prison pour « haute trahison ».

Otage de la politique française au Caucase

Cette affaire d’espionnage est à placer dans le cadre de la tension qui existait entre les deux pays. Nous étions au paroxysme du soutien inconditionnel de la France à l’Arménie, ou du moins aux séparatistes arméniens qui, venus majoritairement du Liban, avaient déclaré l’indépendance de Karabakh, un territoire situé en Azerbaidjan, mais possédant d’importantes richesses minières, de l’or notamment. Les multiples voyages de représentants de la France à Erevan, les aides financières apportées à l’Arménie avaient exaspéré les autorités azerbaïdjanaises.
De son côté, la France, fortement implantée dans les Antilles et dans le Pacifique, était extrêmement agacée de voir l’Azerbaïdjan, qui présidait alors l’organisation des pays non alignés, héberger le « Groupe d’initiative de Bakou » dont la mission est de donner la parole aux territoires qui sont, ou s’estiment être, en situation de colonisés. Par ailleurs, la France avait donné asile un jeune repris de justice azerbaïdjanais se faisant passer pour un influenceur persécuté, tandis que Bakou reproche à la France de laisser les activistes arméniens menacer de mort les journalistes, comme la reporter Liseron Boudoul, qui démentent leurs allégations.

Fin de l’histoire, on passe à autre chose.


Le 23 décembre 2026, un décret du président azerbaïdjanais Ilham Aliev accorde la grâce présidentielle à 20 personnes au nombre desquelles figure Martin Ryan. Quatre autres ressortissants étrangers figurent parmi les personnes libérées : un Russe, un Pakistanais et deux Turcs. Martin Ryan est le seul ressortissant français à en bénéficier.

Que s’est-il passé ?

En premier lieu, le pouvoir azerbaidjanais commençait à trouver cette histoire d’espionnage au petit pied bien embarrassante pour pas grand chose. Le président Aliyev est un chef d’État pragmatique, qui considère qu’entretenir de bonnes relations avc les autres pays est plus important, pour l’Azerbaidjan, qu’entretenir des discordes ou des rivalités inutiles. C’est pourquoi il a souhaité pacifier ses relations avec l’Arménie de Pachinian, et parvient à conserver des relations normales avec des pays dont il ne partage pas forcément la politique. L’affaire Martin Ryan représentait un obstacle à un rapprochement avec la France, et le jeu n’en valait pas la chandelle. D’ailleurs Martin Ryan a toujours bénéficier d’un régime, sinon confortable, du moins clément.
Mais dans ce genre d’affaire, il y a toujours quelque chose à négocier.
Paris souhaitait que l’Union Européenne lève les sanctions visant l’oligarque russe d’origine ouzbèke Alicher Ousmanov, en échange de la libération de prisonniers, notamment français, détenus en Azerbaïdjan. Le Luxembourg souhaitait que les sanctions visant un autre oligarque Mikhaïl Fridman soient annulées car ce dernier réclame devant un tribunal près de 15 milliards d’euros au Grand-Duché, soit la moitié de son budget. L’un et l’autre ont finalement été absous par l’UE. Naturellement aucun des pays concernés n’a confirmé ces tractations.
Désormais libérés de ces poids, la France et l’Azerbaidjan vont pouvoir poursuivre leur rapprochement, même si un autre Français, l’homme d’affaires Anass Derraz continue de purger une peine de 12 ans de prison dans une affaire de pot-de-vin versé à un oligarque russe, et si la diaspora arménienne française ne veut pas entendre parler d’une réconciliation arméno-azerbaïdjanaise.

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