Edouard Beigbeder est le directeur régional de l’UNICEF pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord.
Depuis plus de 20 ans, Edouard Beigbeder œuvre à l’amélioration des droits des enfants et des femmes à travers le monde. Avant sa nomination au poste de directeur régional pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord en novembre 2024, Edouard Beigbeder a exercé les fonctions de représentant de l’UNICEF au Liban (2022–2024), en République démocratique du Congo (2019–2022), au Bangladesh (2014–2019) et en Haïti (2012–2014). De 2009 à 2012, il a dirigé les 13 bureaux locaux de l’UNICEF en Inde. Auparavant, il a contribué à la mise en œuvre des interventions d’urgence de l’organisation en Indonésie, au Rwanda, en République démocratique du Congo, au Kenya et en Somalie, ainsi qu’au sein du bureau régional de l’UNICEF pour l’Afrique orientale et australe.
Il était l’un des invités et intervenants du Sommet mondial pour l’investissement dans le bien-être des enfants qui s’est tenu les 21 et 22 septembre 2026 à Samarcande, en Ouzbékistan. Nous l’avons interrogé sur la politique mondiale en matière de protection de l’enfance.
MEF : Quel est le sens de l’intervention de l’UNICEF durant ce sommet ?
EB : L’UNICEF travaille pour le bien-être des enfants d’une façon générale, naturellement lorsque le projet est né ‘organiser ce sommet, nous en avons été le co-organisateur.
L’idée du sommet, c’est d’investir dans le bien-être de l’enfance depuis la naissance, c’est à dire le développement des enfants depuis la maternité jusqu’à l’âge des 1000 premiers jours, où ils commencent à apprendre, à interagir avec les autres. C’est là aussi où il est possible de faire une détection de certains soucis et d’envisager comment les accompagner, leur propose un suivi particulier, notamment sur tout ce qui concerne le handicap.
Nous nous intéressons également à tout ce qui concerne le préscolaire, puis le scolaire, en cherchant notamment à assurer l’entrée dans une école de qualité, puis l’accès ultérieur à des formations professionnelles ou avec des formations qui soient soit professionnelles ou à l’université. C’est un chemin qui, dans beaucoup de pays, est malheureusement semé d’embûches car il se perd souvent dans le dédale des différents ministères, comme l’éducation, la santé., etc. Dans les pays qui en ont la capacité financière, c’est un investissement urgent, comme est urgente la priorisation des questions liées à l’enfance, qui passe par une démarche plus intégrée. Les difficultés de parcours ne sont pas toujours liées à des questions financières. C’est le plus souvent une question de structure. Il faut que les ministères concernés travaillent ensemble sur certains domaines. L’objectif de ce sommet a été finalement de rappeler la nécessité d’intégrer et coordonner ces différents services.
Et enfin, les investissements ne doivent pas se faire uniquement sur les infrastructures ou les équipements, mais aussi sur la qualité du personnel qui entoure ces différents services au niveau de l’État.
MEF : Après deux jours de débats, quelle est votre perception générale de ce sommet ?
EB : Ce sommet a permis de faire une sorte de photographie de la situation. Il a également permis d’échanger les bonnes pratiques de différents pays. Au lieu d’agir de façon isolée, il est beaucoup plus efficace d’échanger, les bonnes idées, de s’inspirer du courage qui motive d’autres pays. On constate concrètement des effets accélérateurs lorsqu’un pays a une volonté politique d’investir dans l’enfance. L’Ouzbékistan, par exemple, est passé de 36 à 80 % d’entrée dans le pré-scolaire en seulement 4 ans. . C’est juste une volonté politique, qui doit servir d’exemple aux pays qui ont pris du retard dans ce domaine.
MEF : À ce propos, avez-vous pu apprécier ce que faisait l’Ouzbékistan en matière d’enfance ?
EB : Nous avons eu connaissance de plusieurs projets, programmes gouvernementaux qui constistent à partir de formules pilotes et d’essayer de les mettre à l’échelle. J’ai notamment vu un programme très intéressant pour combattre la mortalité maternelle et infantile, avec des matériels performants, des infirmières compétentes et des centres de références pour l’accouchement. Il y en a actuellement 220 dans le pays.
J’ai vu aussi le programme « INSON »de protection sociale qui a permis en 3 ou 4 années, d’appliquer un programme unifié de protection sociale grâce à la coordination entre les différents ministères. Il y a actuellement 208 centres INSON, qui travaillent avec l’aide 9000 travailleurs sociaux gérés par les mahallas. L’Ouzbékistan a parfaitement réussi à assurer l’unicité des services dans ces domaines.
MEF : C’est un peu une vérité de Lapalisse que de dire que les enfants sont l’avenir des nations, mais il semble que beaucoup de pays n’en aient pas tout à fait conscience, notamment la France, où on est plutôt bon en matière de mortalité infantile et maternelle, mais où on n’est pas bon en atière de maltraitance – on a vu tous les scandales qui ont eu lieu ces temps-ci, de harcèlement, d’éductation, et aussi d’accueil des enfants handicapés, contrairement à des pays comme l’Italie. Alors, comment voyez-vous l’avenir du bien-être de la petite enfance en France ?
EB : C’est vrai, il faut savoir regarder les choses en face, voir ce qui marche et, effectivement, ce qui a besoin d’avoir un support plus important. Il peut être financier, mais la solution est peut-être de travailler différemment.
À la fin, c’est toujours une volonté politique qui doit se transformer soit en budget, soit en volonté de faire travailler les administrations ensemble. Nous avons de bons exemples en France avec la Maison des adolescents. C’est quelque chose qui n’existait pas il y a quelques années. Au fur et à mesure, avec le Haut défenseur des enfants, Claire Brisset à l’époque, on avait mis en place un certain nombre de structures qui sont amenées à être disséminées dans les différents départements.
Le problème récurrent, c’est que les ministères et les administrations ne se parlent pas entre eux. Cela conduit à une perte de temps, une perte d’énergie, et par conséquent d’efficacité. Et dans les cas les plus extrêmes, effectivement, il y a des alertes ne sont pas données suffisamment à temps. Le problème de la France, c’est la dilution des responsabilités.
MEF : Je me demande si, finalement, ces pays qui se disent extrêmement évolués, comme les pays européens et la France en particulier, n’a pas à apprendre justement de pays comme l’Ouzbékistan. Ne sont-ils pas plus audacieux que nous le sommes ?
EB : Il est vrai que ces pays ont plus de libertés pour mettre en place un nouveau système que nos pays qui sont freinés par un modèle qu’il faut d’abord réformer pour répondre aux besoins qui se posent. Je fais confiance à la France pour régler ces questions, mais il faut avoir la volonté de faire évoluer les systèmes.
Propos recueillis par Jean-Michel Brun
Musulmans en France L'actualité des musulmanes et musulmans en France