MEDIAS ET DÉCOLONISATION : UNE CONFÉRENCE INTERNATIONALE À BAKOU

Le 11 juillet 2026 s’est tenu à Bakou, en Azerbaïdjan, dans le cadre du forum mondial de la presse er des medias, une conférence, organisée par le Groupe d’Initiative de Bakou, sur le thème : « Médias et décolonisation : faire entendre sa voix, porter les récits ».

Cet événement a réuni des représentants des communautés touchées par les politiques coloniales ou néo-coloniales, et les discriminations raciales et religieuses, ainsi que des journalistes, des
experts des médias, des universitaires, des défenseurs des droits humains et des acteurs de la
société civile.

Le Groupe d’Initiative de Bakou

Le Groupe d’Initiative de Bakou (GIB) a été créé par les participants de la conférence internationale intitulée « Vers l’élimination complète du colonialisme », tenue à Bakou le 6 juillet 2023, dans le cadre de la réunion ministérielle du Bureau de coordination du Mouvement des non-alignés, présidée par la République d’Azerbaïdjan pour la période 2019–2023. 
Le GIB est une organisation non gouvernementale internationale dédiée au soutien de la lutte des peuples souffrant du colonialisme et du néocolonialisme, pour la liberté, l’indépendance et l’égalité des droits, y compris la protection des droits des peuples autochtones et des minorités ethniques opprimées par les autorités gouvernantes, conformément aux normes et aux principes du droit international. Il n’apporte pas d’aide matérielle, mais, à travers la recherche, le plaidoyer et l’engagement international, il cherche à faire entendre la voix de ces communautés et à promouvoir des politiques garantissant leur dignité, leur représentation et leur développement à long terme, dans le respect du droit international. 
Les activités de l’organisation couvrent principalement l’océan Pacifique, l’océan Indien, la région des Caraïbes, l’Amérique du Sud, le continent africain et les zones environnantes. Le GIB opère dans ces régions dans les domaines suivants:
Mettre en lumière et documenter les politiques coloniales et néocoloniales, ainsi que les droits des peuples autochtones et des minorités ethniques réprimés par les autorités;
Organiser des initiatives de solidarité avec les pays affectés par des politiques coloniales;
Préparer des rapports pertinents sur les violations des droits de l’homme survenant dans des pays soumis à des politiques coloniales et les soumettre aux institutions internationales;
Sensibiliser l’opinion publique mondiale à travers des conférences internationales, des forums et des campagnes d’information;
Soutenir la lutte pour l’indépendance et le droit à l’autodétermination conformément aux normes et aux principes du droit international;
Élaborer des recommandations et des propositions afin d’assurer la justice, l’égalité et les droits de l’homme dans les sociétés postcoloniales.

Les objectifs de la conférence

Les politiques coloniales et assimilationnistes menées contre les peuples autochtones et les minorités ethniques dans divers pays et territoires ne se sont pas lilités à l’occupation militaire, à l’exploitation des ressources naturelles ou à la privation des droits fondamentaux des populations locales. Elles s’accompagnaient également de mécanismes politiques, sociaux, éducatifs et culturels plus vastes visant à remodeler les identités, les institutions et les modes de pensée locaux.

À l’ère moderne, les médias jouent un rôle déterminant dans la formation de l’opinion publique, l’influence sur l’agenda international et la construction des perceptions des peuples, des nations et des mouvements politiques. Pour les puissances coloniales et assimilationnistes, les canaux d’information ont souvent servi non seulement d’outils de communication, mais aussi d’instruments de légitimation, de contrôle et d’influence idéologique. Bien que les systèmes coloniaux aient été formellement abolis, de telles approches persistent sous diverses formes dans l’espace médiatique contemporain.
Les revendications de certains peuples en matière d’autodétermination, de droits humains, de
représentation politique et de protection de leur identité culturelle sont souvent soit sous représentées dans les médias internationaux, soit interprétées à travers le prisme d’intérêts géopolitiques spécifiques.
Ce traitement différencié d’événements similaires témoigne de l’existence de deux poids, deux mesures dans le domaine de l’information.
Les puissances coloniales ont souvent cherché à imposer de nouveaux systèmes politiques, économiques et culturels aux territoires sous leur contrôle. Pour légitimer ces systèmes et s’assurer la loyauté ou la soumission des populations locales, elles s’appuyaient non seulement sur la force coercitive, mais aussi sur des instruments d’influence idéologique, tels que la politique administrative, l’éducation, la réglementation linguistique, les institutions religieuses et culturelles et les médias. Par ces mécanismes, les autorités coloniales et assimilationnistes ont tenté de promouvoir leurs propres normes et valeurs, d’influencer la perception du public et d’affaiblir les formes existantes d’identité autochtone ou minoritaire.

Parallèlement, si les technologies numériques et les plateformes de médias sociaux ont ouvert de nouvelles voies aux peuples autochtones et aux minorités ethniques pour présenter leurs expériences, la sphère numérique n’a pas totalement éliminé les inégalités d’information.
Ces outils permettent certes aux communautés marginalisées d’exprimer leurs revendications et de
communiquer directement avec les publics internationaux, sans dépendre uniquement des médias
traditionnels. Ils leur permettent également de documenter les violations, de mobiliser des soutiens,
de préserver leur mémoire culturelle et de contester les récits dominants en temps réel.
Cependant, les campagnes de désinformation, la visibilité algorithmique inégale, les biais de modération de contenu, les barrières linguistiques et la marginalisation systématique de certaines problématiques continuent de limiter la capacité des communautés autochtones et minoritaires à atteindre un public mondial sur un pied d’égalité. De ce fait, les plateformes numériques peuvent servir à la fois d’instruments d’émancipation et d’espaces où les déséquilibres de pouvoir existants se reproduisent sous de nouvelles formes.

L’objectif principal de la conférence été d’examiner le rôle des médias dans les processus de
décolonisation, d’analyser l’impact des récits coloniaux dans l’espace informationnel moderne et
de contribuer à une représentation plus équitable dans les médias des peuples qui ont souffert et
souffrent encore du colonialisme.
Les principaux thèmes abordés furent l’histoire des médias coloniaux et leurs formes modernes ;
la représentation des peuples autochtones et des mouvements d’indépendance dans les médias ;
le rôle des journalistes et des médias indépendants dans les processus de décolonisation ; les
conséquences politiques et culturelles du contrôle de l’information ; la préservation des langues,
des cultures et de la mémoire historique autochtones par le biais des médias ; l’impact de la
désinformation et des stéréotypes sur les processus de décolonisation ; et les défis rencontrés par
les journalistes travaillant dans les territoires coloniaux.
À l’issue de cet événement, des recommandations ont été élaborées afin d’assurer
une représentation plus objective des peuples touchés par le colonialisme dans les médias
internationaux et de renforcer la coopération entre les médias.

Le cas de la France 

La colonisation est un crime, n’en déplaise à certains candidats à l’élection présidentielle française. Comment alors commettre sans risque un crime contre l’humanité ? En le rendant acceptable auprès du public. Et cela a été, dans tous les pays coloniaux, en France en particulier, le rôle de la presse, qui n’a pas été d’informer, de raconter la colonisation dans sa vérité, mais de la justifier et de construire un imaginaire colonial.
Entre 1830 et 1880, la presse française, à de très rares exceptions, s’est ingéniée à présenter la colonisation comme une “mission civilisatrice”, avec une France apporteuse de “progrès”. On montrait des écoles, des hôpitaux, une police censée assurer l’ordre et la sécurité, ce qui a permis de masquer ou minimiser les violences, l’exploitation, le racisme colonial et la dépossession des populations. Les journaux, revues illustrées et même la presse enfantine ont participé à former cet imaginaire colonial.
La presse coloniale existait aussi dans les colonies elles-mêmes : des journaux paraissaient notamment en Algérie, aux Antilles, à La Réunion, en Guyane, en Nouvelle-Calédonie et à Tahiti. Ces journaux ont contribué à créer une identité coloniale et à donner une image française des territoires colonisés. 
Quant à la parole des colonisés, elle a été absente, filtrée ou déformée. Les peuples colonisés ont été décrits comme des “indigènes”, des figures exotiques ou des populations à “éduquer”. Pour la presse française, leurs cultures c’était du folklore, et leurs spiritualités, des superstitions.
Mais comme l’a souligné un des participants à la table ronde sur le colonialisme belge qui a été organisé ici même il y a quelques mois, « c’est par la culture que nous avons été colonisés c’est par culture que nous nous décoloniserons. » et la presse a eu, a et aura un rôle déterminant à jouer dans les divers processus de décolonisation.
Déjà, à l’époque de l’Empire français, ont émergé des presses anticolonialistes, syndicales ou militantes, qui sont aussi devenues des espaces de résistance, notamment pendant les luttes d’indépendance. La presse algérienne, par exemple, a exprimé après 1946 soit une critique, soit un refus de l’Union française.   
La question à savoir, c’est : est-ce que, aujourd’hui,  la presse peut accompagner une décolonisation démocratique des outre-mer français en donnant la parole aux populations concernées, ou bien risque-t-elle au contraire de reproduire un regard métropolitain dominant ?
Une presse, animée par des journalistes honnêtes, mettant en pratique une véritable déontologie journalistique, devrait se rendre capable d’informer les citoyens locaux et métropolitains en rendant visibles les revendications locales. Elle devrait expliquer les statuts, les référendums, les débats sur l’autonomie, l’indépendance, les inégalités sociales, la mémoire de l’esclavage ou du colonialisme.
La presse peut favoriser le débat public, enquêter sur les inégalités, déconstruire les stéréotypes et rappeler l’histoire coloniale. Mais à l’inverse, elle peut aussi polariser les opinions, simplifier les revendications ou présenter les mouvements de décolonisation comme une menace. C’est particulièrement sensible dans des territoires comme la Nouvelle-Calédonie, où les tensions politiques et sociales restent fortes. 
La presse peut aussi participer à une décolonisation des imaginaires. Cela signifie qu’elle peut déconstruire les clichés sur les territoires ultramarins : paradis touristiques, territoires dépendants, espaces lointains ou violents. Elle peut au contraire montrer leur histoire, leurs blessures, leurs cultures, leurs langues, leurs mémoires de l’esclavage et de la colonisation, mais aussi leurs initiatives politiques, économiques et sociales.
En réalité, la presse a un rôle de contre-pouvoir. Elle peut et doit enquêter sur les responsabilités de l’État, les discriminations, la vie chère, les crises sociales, les conséquences des essais nucléaires, les questions foncières ou les rapports de domination entre la métropole et les territoires ultramarins.
Ainsi, dans les processus de décolonisation, la presse peut être un outil démocratique majeur. Elle peut informer, donner la parole, enquêter et transformer les représentations.
Mais voilà. La presse française, qu’elle soit écrite, radiophonique ou télévisée, et même travaillant au sein des réseaux sociaux. a été largement rachetée par une poignée d’oligarques, partisans d’un capitalisme débridé, ou qui ont même été, comme Vincent Bolloré, des profiteur de la colonisation et des acteurs de la néo-colonisation.
S’il y a une solution pour qu’une presse libre puisse exister et s’exprimer, c’est de la construire nous mêmes. Créons des journaux, des magazines, écrits ou online, des chaînes de télévision par câble, produisons des reportages, pour nous donner nous-même les moyens de nous exprimer. Mais cela exige des moyens. Et il n’y a pas de raison que seuls les investisseurs colonialistes s’engagent dans le secteur des medias. Il est essentiel que l’ensemble des acteurs constituant la dynamique anti-colonialiste (associations, ONG, entrepreneurs, banques éthiques, mécènes) investissent dans les medias afin que leur parole soit enfin entendue.

Jean-Michel Brun

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