LES MUSULMANS FRANÇAIS À L’ÉCOLE DE LA PATIENCE

Par Jean-Michel Brun

L’ahurissant rapport du sénat sur le « radicalisme islamique », dont les auteurs et les auditionnés pourraient signer sans complexe un « Dictionnaire amoureux de l’islamophobie »; Gérald Darmanin, qui, lors de son premier discours de ministre de l’intérieur désigne « l’Islam politique » comme l’ennemi public de la France, et enfonce le clou le 31 décembre au siège de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) en affirmant que « Le risque terroriste d’origine sunnite demeure la principale menace à laquelle est confronté notre pays»; Emmanuel Macron, qui, lors du 150ème anniversaire de la 3e république, brandit la menace du séparatisme… … voici plusieurs semaines que les musulmans sont la cible des politiques pour lesquels ils font figure de bouc émissaire idéal.

Ces ambassadeurs de la peur s’offusqueraient certainement de s’entendre taxer d’intentions anti-musulmanes ! Ce ne sont pas les musulmans qu’ils visent, mais ceux qui instrumentalisent l’islam à des fins politiques… On y croirait presque si on oubliait, ou faisait semblant d’oublier, que ce qui compte, ce n’est pas l’intention (si tant est qu’elle soit réellement innocente), mais ce qui est entendu. Et il faudrait être incroyablement naif ou cynique, pour imaginer qu’à ce discours, les français n’entendent pas : « le danger c’est l’islam ». Madame Razika Adnani se défendait, lors d’une interview au Figaro, repris par le site suprémaciste Riposte Laïque, de vouloir interdire l’enseignement de la langue arabe. Mais lorsqu’elle prétend que «l’apprentissage de la langue arabe pour les musulmans de France réduira la distance entre eux et le discours salafiste et fondamentaliste s’exprimant majoritairement en langue arabe et accentuera le problème de leur intégration.» il faut faire preuve d’une sacrée distanciation pour ne pas comprendre : « enseigner l’arabe, c’est former de futurs djihadistes ».

Bref, lapidés par les uns, caricaturés par les autres, les nouveaux porteurs de virus, ce sont les musulmans. Des musulmans qui devront, encore une fois, s’agripper au verset 153 de la sourate 2

“إِنَّ ٱللَّهَ مَعَ ٱلصَّٰبِرِينَ”

« Dieu est avec les patients », et tenir bon malgré le flot d’injures dont ils sont la cible.
Suivant le conseil de Shakespeare « on ne lave pas le sang avec du sang », ils devront résister à la tentation de la colère, se rire des moqueurs, rester de marbre face à la boue, « laisser les choses basses mourir de leur propre poison », selon le mot de Giscard d’Estaing lorsqu’il fut accusé à tort dans l’affaire des diamants de Bokassa. Peut-être aussi user de ce que la République met à la disposition des citoyens ; le jugement des tribunaux.
Car le calvaire des musulmans ne fait que commencer.

L’affaire Charlie Hebdo

Cinq ans après les attentats de janvier 2015 où des journalistes furent assassinés dans les locaux de Charlie Hebdo, le procès des 14 accusés s’est ouvert mercredi 2 septembre devant le jury de la cour d’assises spéciale de Paris. Une tragédie, un acte immonde et lâche, expression de la violence d’une société anxiogène, incapable de faire vivre, et a fortiori transmettre, ses valeurs, impuissante à maîtriser l’emballement d’un progrès déshumanisé, qui précipite ses enfants dans l’ignorance et le fanatisme. Et plus encore qu’un acte immonde : l’expression de la bêtise érigée en idole.
Aucune circonstance atténuante ne saurait justifier une telle ignominie, et surtout pas le fait qu’elle ait eu pour prétexte une série de caricatures.

« Les caricatures font partie de notre culture française, c’est à prendre ou à laisser » lance à l’antenne d’Europe 1 Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux, après que Charlie Hebdo a republié les dessins qui furent à l’origine du drame. A-t-il eu raison de dire cela ? Mais oui ! En France, la liberté d’expression est (en principe ) sacrée, et c’est tant mieux. On a le droit de se moquer de la religion, comme de tout le reste. On peut rire de tout, et de tout le monde, c’est un droit… normalement.
Doit-on pour autant rester coi devant l’injure ? Non. Car, comme le rappelle l’imam lui-même, la justice fixe une limite à la moquerie : celle de l’insulte. Et les tribunaux sont là pour en juger.

Dans cette perspective, il est bon de regarder de plus près qui est à l’origine de ces caricatures, et pourquoi elles ont été publiées.

Charlie ou pas Charlie ?

Reprenons l’historique : ces caricatures ont été publiées en 2005 par le journal ultra-conservateur danois Jyllands-Posten. Parmi elles, celles du dessinateur Kurt Westergaard, proche du Parti Populaire Danois, populiste et violemment islamophobe. Son dessin montre le Prophète Mohammad coiffé d’un turban en forme de bombe sur laquelle est inscrite la chahada.
Faisant suite à une longue liste de couvertures islamophobes, et probablement pour compenser un baisse patente d’inspiration et des ventes en chute libre, Charlie Hebdo décide de publier à son tour les caricatures de Jyllands-Poste. Ensuite, les musulmans seront régulièrement pris pour cible, soit en couverture, soit à l’intérieur du journal, jusqu’à cette horrible journée du 7 janvier 2015, qui fit de Cabu, Wolinski et les autres, des martyrs du journalisme.

Mais fallait-il, pour autant sanctifier le journal lui-même ? C’est ce que semblait considérer la doxa qui fit du slogan « Je suis Charlie » un gage d’esprit républicain. Au point que des élèves furent exclus de leur classe pour avoir refusé de répéter « Je suis Charlie ». Pour les musulmans, leur demander d’ être « Charlie », ce n’est pas seulement les inviter à manifester leur empathie avec les victimes, c’est aussi cautionner l’esprit d’un journal qui les prend systématiquement pour cible. Et à l’humiliation s’en ajoute une autre : celle d’être accusés de soutenir les terroristes s’ils refusent d’arborer le fameux badge au revers de leur veste.

Charlie HebdoCharlie Hebdo a toujours justifié sa ligne éditoriale en se posant en défenseur inconditionnel, en bouclier de la liberté d’expression. On peut, on doit rire de tout. D’ailleurs le 26 septembre 2012, face aux critiques qui jugent ses unes insultantes et de mauvais goût, l’hebdo publie le même jour deux version de son numéro. A côté de sa une normale, il propose à la vente une édition entièrement vierge, avec juste les titres et les signatures. Le message : la liberté totale ou rien. La liberté d’expression ne peut se nuancer, ni souffrir d’exception.

Sauf que le 15 juillet 2008, le Charlie Hebdo avait licencié le dessinateur Siné pour avoir plaisanté sur le fait que le fils de Nicolas Sarkozy s’était converti au judaïsme pour épouser une héritière « Il ira loin ce petit… ». Un humour jugé offensant pour le chef de l’Etat et… antisémite !
Un droit à la liberté très sélectif donc. Il faut dire que Philippe Val, en reprenant la direction du journal, lui imprime une direction droitière très Hara-Kiri hebdoéloignée du Charlie originel, héritier de l’Hara-Kiri du Pr Choron, qui fut interdit à la vente après une Une consacrée à la mort du Général de Gaulle. Les musulmans, bêtes noires de Sarkozy, devient alors l’une des cibles préférées de Philippe Val. Un zèle que le Président de la république récompensera en le plaçant à la tête de France Inter, où il poursuivra sa mission de nettoyage en licenciant les humoristes vedettes de la radio, Stéphane Guillon et Didier Porte, trop caustiques à l’égard de son ami.
Charlie Hebdo sera finalement condamné pour licenciement abusif et devra verser à Siné 90 000 euros de dommages et intérêts. Suite aux attentats, le journal, alors proche de la faillite, recevra 12 millions d’euros de recettes et de dons, qui feront d’ailleurs l’objet d’un dépôt de plainte pour détournement de fonds par des familles de victimes.

Les musulmans face à l’humiliation

Le procès des accusés de l’attentat de janvier 2015 aurait pu être, pour Charlie Hebdo, une formidable occasion de favoriser un recueillement collectif et contribuer à une union sacrée contre l’extrémisme. Au lieu de cela, le journal préfère publier à nouveau les humiliantes caricatures.
La réaction des musulmans français reste pourtant parfaitement dignes. Outre la déclaration de Tareq Oubrou, Hafiz Chems Eddine, le recteur de la mosquée de Paris, souhaite malgré tout «Que Charlie Hebdo continue d’écrire, de dessiner, d’user de son art et surtout de vivre». Mohammed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman, constate : « Les caricatures, nous avons appris à les ignorer et nous appelons à garder cette attitude en toute circonstance ». Ces réactions reflètent l’attitude globale des musulmans mais pas leur réel sentiment d’être perpetuellement l’objet de calomnies et d’agressions, pas seulement verbales, mais aussi physiques, comme en témoignent les incendies dont viennent d’être victimes des mosquées de la région de Lyon.

Le secrétaire général de la Ligue Islamique Mondiale, Mohammad Al-Issa, trouve les mots justes pour exprimer à la fois le ressentiment et la sagesse des musulmans français (lire l’intégralité de son intervention) :
« On ne peut reprocher aux lecteurs musulmans de cette publication d’y voir une nouvelle humiliation […] Ignorons-les (ces journaux, NDLR), car ils n’existent que par l’importance que nous leur donnons. […]Au mensonge, à la calomnie, à la propagande, à la volonté de nous discréditer à l’égard de l’opinion publique, nous répondrons par la sagesse, la raison, et une indéfectible bienveillance. »

Les politiques prennent le relais

30 ans après l’affaire des jeunes voilées de Creil, le procès Charlie Hebdo tombe à pic pour des politiciens empêtrés dans la question des retraites, des élections municipales catastrophiques, les violences policières, et une crise sanitaire, humaine et économique dont ils ne savent comment se sortir. Alors, une fois de plus, la vieille tradition française du bouc émissaire, fondée sur le procès d’intention, refait surface. Le ministre de l’intérieur préfère brandir le spectre de « l’islam politique » le président de la République celui du fantasme du « séparatisme », comme si les musulmans devaient à ses yeux rester une population exogène. « Nous ne voulons plus un euro d’argent public aux associations qui sont les ennemies de la République » clame Marlène Schiappa, suivie par Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, qui renchérit en répandant le venin du soupçon sur les associations musulmanes chargées de soutien scolaire « Aujourd’hui, l’Etat n’a aucune, ou très peu de possibilités de contrôler ce qui s’y passe, ce qui s’y dit. Vous avez pourtant parfois du lavage de cerveau qui se fait sur des enfants ou des familles ».
Où est le candidat à la présidence de la République qui disait, dans son livre « Révolution » (1) « Comment peut-on demander à nos concitoyens de croire en la République si certains se servent de l’un de nos principes fondateurs, la laïcité, pour leur dire qu’ils n’y ont pas leur place ? »

Accréditer la folle thèse du complot musulman, « Je suis partout » ne faisait pas autre chose lorsqu’il s’en prenait au culte israélite. Peut-être nos politiques seraient-ils avisés de chercher ailleurs leurs sources d’inspiration.

On ressort également le vieux refrain du « Droit au blasphème » comme si ce mot avait un sens dans notre pays laïc, et comme si cela avait un sens pour les musulmans eux-mêmes.

Enfin, face aux souhaits exprimés par mouvements anti-racistes à la suite de l’affaire George Floyd, de ne plus voir nos avenues baptisées au nom de ceux qui ont opprimé, torturé, assassiné. Le président français demande, de façon contradictoire, la mémoire et l’oubli. “la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statues… on ne choisit pas une part de France, on choisit la France, toute la France ! »
Mais que demandent les victimes de la colonisation et de l’esclavage, sinon qu’on se rappelle des pages noires de notre Histoire ? Que fit Willy Brandt, sinon rendre à l’Allemagne sa dignité en se recueillant devant les victimes de la barbarie nazie ? Accepterait-on qu’en France on statufie Pétain ou Laval, qui, pourtant, appartiennent aussi à l’Histoire de France ? Alors, pourquoi devrait-on continuer d’honorer des personnages comme le Maréchal Bugeaud, et oublier que celui-ci a imaginé les chambres à gaz en asphyxiant par le feu des femmes et des enfants, inventé la politique de la terre brûlée « Le but n’est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile ; il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer, […] de jouir de leurs champs […]. Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes […], ou bien exterminez-les jusqu’au dernier.  […] Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards.» Et lorsqu’Eric Zemmour affirme, sans rire « Quand le général Bugeaud arrive en Algérie, il commence par massacrer les musulmans, et même certains juifs. Et bien moi, je suis aujourd’hui du côté du général Bugeaud. C’est ça être Français”, on se dit que, véritablement, les musulmans français devront s’armer de patience. C’est ce qu’il font, et c’est tout à leur honneur.

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  1. Révolution – Emmanuel Macron – XO Éditions 2016

Lire également l’article de Mediapart sur le projet de loi sur le séparatisme

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