LE FIASCO DES MUNICIPALES, LES MUSULMANS, ET LA POLITIQUE

Par Jean-Michel Brun

Avec près de 60% d’abstentions, une campagne électorale calamiteuse, des tractations de dernière minute entre politiciens ambitieux, les élections municipales exhalent un inquiétant parfum d’échec pour la démocratie.

Les musulmans ne se sont pas plus mobilisés que le reste de la population, et pourtant, des questions, comme la construction de mosquées ou des carrés musulmans dans les cimetières, relèvent des décisions municipales et ont d’ailleurs, comme à l’habitude, souvent servi de prétexte aux candidats désireux de s’attirer les voix de la droite.

Le manque d’implication des musulmans dans la vie politique est un frein au fameux « vivre ensemble ». Les musulmans français sont des citoyens comme les autres, et à ce titre, devraient répondre lorsque les urnes les sollicitent. Non pas autant, mais plus que les électeurs non musulmans, car, ciblés par les propos et décisions islamophobes – oui, osons le mot – de certains élus, c’est précisément grâce aux scrutins, qu’ils peuvent, dans tous les sens du terme, faire entendre leurs voix.

Le spectre du communautarisme

Conscients de cette situation, certains ont voulu s’engager dans la vie politique en créant des partis rassemblant des électeurs musulmans. C’est ainsi que l’Union des Démocrates Musulmans, fondée en 2012, a participé aux élections européennes, puis municipales. Ce qui n’a pas manqué d’éveiller, au sein de la droite, mais pas seulement, helas, la psychose du « vote communautaire ». Même le modéré Xavier Bertrand, président des Hauts-de-France, s’est pris à pousser de hauts cris : “L’islam politique est en train de s’implanter. Jamais ça ne doit avoir lieu en France. Il faut empêcher ces listes par tous les moyens juridiques”, s’est-il exclamé lors de l’émission “Vous avez la parole”, immédiatement relayé par le chantre du parti « Les Républicains » Bruno Retailleau, qui propose de museler “tous ceux qui portent les revendications d’une partie de la population à raison de son appartenance religieuse ou ethnique”, puis par Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics “Je pense qu’il faut que la République se défende“, et Édouard Philippe qui affirme que la présence de listes musulmanes « posent un problème ».

Ah bon ? Parce que le Parti Chrétien Démocrate de Christine Boutin, lui, ne pose pas de problème ? Et l’Union Démocratique Bretonne ne défend-elle pas les intérêts du « peuple breton » ?

Naturellement, l’idée d’interdire un parti sous des prétextes religieux est une aberration constitutionnelle, mais on voit bien, par ces réactions, que les mots « Islam » et « Musulman » font peur. Et la peur est la fille de l’ignorance. “Nous n’avons pas vu d’antisémitisme ou d’appels à la haine, mais nous restons vigilants”, indiquait à France Info un conseiller ministériel à  propos de l’UDM. Comme si une organisation musulmane était par défaut haineuse et antisémite ! C’est d’ailleurs le même sophisme (Daech se réclame de l’islam, Daesh appelle à la haine, donc ceux qui se réclament de l’Islam appellent à la haine)  qui pousse les ténors de la droite à exiger des musulmans qu’ils se démarquent publiquement des attentats.

Quant au vote «communautaire », c’est évidemment une absurdité. Les musulmans votent comme les autres citoyens, en fonction de leur affinités, à droite, à gauche, au centre, pour l’écologie, sachant qu’on ne peut tout de même pas leur interdire d’appuyer un parti qui les défend du racisme anti-musulman.

S’agissant du spectre de l’Islam politique, (“L’ombre de l’islam politique plane sur les municipales”, titrait l’Express à propos de la présence de listes “musulmanes” aux municipales, Ghaleb Bencheikh, le Président de la Fondation de l’Islam de France, et Mohammad Al-Issa, le Secrétaire Général de la Ligue Islamique Mondiale, ont bien raison de vouloir y faire écran. Mais ce qui est désigné par ce terme, c’est l’instrumentalisation de la religion à des fins criminelles, et non la légitime  défense des droits des citoyens français de confession musulmane. Vouloir interdire un parti sous prétexte qu’il défend le droit des citoyens de pratiquer leur religion, alors que l’on autorise un parti qui défend les droits des chasseurs, est tout simplement anti-démocratique, et humiliant pour nos concitoyens musulmans.

Comme le rappelle Mohammed Moussaoui, président du CFCM : « Soyons vigilants face aux forces de l’humiliation, qui peuvent se mettre en place par les inégalités sociales et économiques, par le défaut de représentation politique, par les discriminations d’ordre ethnique ou religieux et notamment celles amputables aux détenteurs de la puissance publique, par les amalgames et les mises à l’index qui peuvent viser injustement nos forces vives. Des forces extrémistes peuvent instrumentaliser cette humiliation, radicaliser les plus fragiles d’entre nous et les pousser à se détruire ou à tenter de détruire ceux qu’ils pensent être les responsables de leurs difficultés. »

Musulmans, citoyens actifs  et responsables

Maintenant, la création d’un parti musulman est-elle vraiment la bonne solution ?

La discrimination à l’égard des musulmans n’a pas vocation à être combattue par les seuls musulmans. Ce sont tous les partis qui devraient se dresser contre les propos et les actes racistes quels qu’ils soient. Quant aux musulmans, ils ne sont naturellement pas concernés seulement par les problèmes qui les touchent en tant que musulmans, mais aussi par toutes les questions qui les concernent en tant que citoyens. Ceci explique d’ailleurs le peu d’intérêt que les électeurs musulmans accordent aux partis politiques se réclamant d’eux.

C’est en participant activement à la vie politique, en s’engageant politiquement, quel que soit le mouvement qui les attire, qu’ils deviendront des acteurs de cette Nation auxquels ils donnent déjà tant par leur travail, et leurs engagements culturels et sociétaux. C’est par leur présence et leurs actions, en tant que musulmans, dans les conseils municipaux, au parlement, dans les ministères, qu’ils pourront faire changer les comportements et faire de la laïcité un vecteur, non de censure, mais de liberté.

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