POURQUOI WASHINGTON COMMENCE À S’INQUIÉTER SÉRIEUSEMENT DU JEU TROUBLE (POUR LES ÉTATS-UNIS) D’ABU DHABI AVEC MOSCOU

Par Sébastien Boussois

Nul ne peut ignorer que les Emirats Arabes Unis n’ont suivi aucun des trains de sanctions internationales contre la Russie depuis le début de la guerre en février 2023. Abu Dhabi, et surtout Dubaï, sont des repères idéaux depuis des années pour d’anciens dirigeants déchus chassés de leurs pays, des leaders politiques accusés de corruption, d’anciens dictateurs en fuite, et désormais de nombreux oligarques russes qui se sont empressés de faire sortir leurs fonds le plus rapidement possible en 2022 avant que ce ne soit plus possible. Dubaï, la ville du Golfe idéale pour blanchir ses capitaux, les a accueilli à bras ouverts.

Partenaire majeur avec l’Arabie Saoudite des Etats-Unis dans le Golfe, Mohamed Ben Zayed joue pourtant un jeu bien trouble, puisqu’il cherche à normaliser le régime de Bachar Al Assad depuis des années, y a beaucoup investi pour la reconstruction du pays, profite du vide temporaire ou pas laissé par Moscou en Syrie, et qu’il ne se prive désormais pas de fournir Moscou en semi-conducteur, indispensables aux armes de pointe et donc à la guerre actuelle : « Nous sommes particulièrement préoccupés par l’augmentation du commerce avec la Russie du type de biens pouvant être utilisés sur le champ de bataille et de ceux qui aident des entités russes désignées », déclarait récemment Elizabeth Rosenberg, secrétaire adjointe au Trésor pour le financement du terrorisme et les crimes financiers, lors d’une conférence de presse.

Certes, les Américains sont un modèle et un partenaire de choix pour les EAU mais le recul américain de la région a poussé largement Abu Dhabi à renforcer son alliance avec Moscou. Avec le conflit qui s’est ouvert le 24 février 2022 en Ukraine après l’invasion russe, les EAU ont été pris au piège de leur ambiguïté permanente, « une neutralité de façade », ou un « non alignement circonstancié », un classique des pétromonarchies qui cherchent par tradition à ne se fâcher avec personne, et certainement pas avec des grands pays et nouent des partenariats stratégiques avec de grands pays. Ainsi, les EAU se sont abstenus lors du vote de condamnation de l’invasion russe de l’Ukraine aux Nations Unies. D’autant que Abu Dhabi a des relations privilégiées avec Moscou, et la Russie, sa porte d’entrée sur la Syrie depuis des années, et des relations fortes avec les Etats-Unis leur parrain, plutôt soutien de l’Ukraine. Le départ de Trump, grand ami de Mohamed Ben Zayed et Mohamed Ben Salmane, a poussé le dirigeant émirati à renforcer sa relation avec Poutine.

En ce sens, Washington, qui sait que les pétromonarchies sont en général des soutiens mais très pragmatiques, craint qu’Abu Dhabi devienne comme Ankara, un allié de poids pour Moscou, en fournissant notamment missiles et drones. Cela passe déjà par les composants essentiels que sont les semi-conducteurs mais également les armes in fine. Un article paru dans Middle-East Eye[1] revenait sur la manière dont Abu Dhabi parvient à clairement tirer parti de la guerre en Ukraine : envoi de drones vers la Russie, augmentation des exportations de semi-conducteurs émiratis vers Moscou, explosion du commerce de brut provenant de Russie dans le port de Fujairah, etc. L’article résume parfaitement le bénéfice tiré : « Le commerce non pétrolier entre la Russie et les Émirats arabes unis a augmenté de 57 % au cours des neuf premiers mois de 2022, battant tous les records. En décembre, le ministre émirati du Commerce, Thani bin Ahmed al-Zeyoudi, s’est engagé à « pousser le commerce vers des sommets encore plus élevés. Dubaï s’est imposée comme un centre d’affaires international où « les affaires l’emportent sur les idéaux » et a bénéficié du tumulte de la guerre en Ukraine. »

Les sanctions n’ont jamais été un frein au commerce pour la confédération émiratie, qui a cela dans le sang. Depuis 2011, elle détourne celles contre la Syrie, en ayant envoyé depuis plus de dix ans, des milliers de chefs d’entreprises, d’hommes d’affaires pour négocier l’après-guerre et les contrats de reconstruction. Il en a été de même pour plusieurs entreprises émiraties qui ont aidé l’Iran à contourner les règles internationales. C’est maintenant le tour de la Russie. Washington est assez démunie mais a pourtant sanctionné une banque russe, MTS, qui agissait aux Emirats. Et l’Union européenne une compagnie maritime russe, Sun Ship, opérant à Dubaï. Tout cela est très timide. C’est surtout très peu par rapport à la manne que représente désormais tous ces pays[2] pour Abu Dhabi, disposant désormais d’une expertise unique dans la région pour contourner le droit international, et manifestement sans craindre grand-chose pour sa propre existence et sécurité. [

[1] https://www.middleeasteye.net/news/UAE-country-focus-US-effort-target-sanctions-evasion-russia
[2] Et désormais la Chine de qui les EAU se rapprochent de mois en mois militairement parlant.

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