OÙ VA LA NOUVELLE ARABIE SAOUDITE ?

Karim IFRAK

Docteur de l’École Pratique des Hautes Études (EPHE), Karim IFRAK est islamologue. Chercheur au CNRS, il est spécialiste de l’histoire des Textes et des idéologies contemporaines. Comptant à son actif plusieurs contributions écrites, il est l’auteur de : « Faut-il réformer l’islam ? Quelques clés de lecture », éd. Bouraq, Paris, 2017. « Liberté, Égalité, Fraternité : Valeurs Spirituelles, valeurs Républicaines », (préfacé par le Premier Ministre M. Édouard PHILIPPE), Olivétan, Lyon, 2018.  « Ibn Achour, sa vie, son œuvre et sa pensée », aux éditions de l’IMA, 2020.

« Le dialogue civilisé a pour vocation de s’efforcer de comprendre au mieux l’autre, d’approfondir les dénominateurs communs, de surmonter les obstacles à la coexistence, de surmonter les problèmes, car cela incite à reconnaitre l’autre ainsi que son droit à exister, de reconnaitre ses droits légitimes ».

Charte de la Mecque, n°6.

Une révolution “royale”

Mohammad ben salmane
Prince Mohammad bin Salman Al Saud

Mohammed ben Salmane, actuel prince héritier de l’Arabie Saoudite, a prouvé, et ce à bien des occasions, qu’il était un personnage des plus singuliers. Représentant d’une jeune génération déterminée à faire bouger les lignes, il a mené de front plusieurs réformes d’ordre politique, économique et sociale qui lui valurent, du dire des observateurs internationaux, le titre de « nouvel homme fort du Moyen-Orient ».

Contrairement à l’élite du pays qui part, généralement, étudier aux États-Unis ou au Royaume-Uni, ce jeune prince, a été formé à Riyad (capitale du Royaume). Une « opportunité » qui l’aida à prendre pleinement conscience des réalités de son pays et qui lui permit de savoir, précisément, par où il devait commencer. Ainsi, en à peine quelques années, il est parvenu à révolutionner son pays, de l’intérieur comme de l’extérieur, en le poussant à s’ouvrir sur le monde, à se détourner du passé et à regarder vers l’avenir. En bref, à lui éviter une implosion programmée, néfaste pour la région et pour le monde. Une détermination qui l’a forcé à heurter, de plein front, la nomenklatura saoudienne et à faire plier le genou au système traditionnel religieux, pourtant tout deux extrêmement puissants.

Vision 2030 : la nouvelle Arabie Saoudite

À l’attention de la classe politique, le discours fut simple mais efficace : l’argent est le nerf de la guerre. En termes plus explicites, la priorité sera accordée à la revigoration de l’économie nationale, notamment à travers la mise en place d’un programme de développement économique sans commune mesure. “Vision 2030”, nom de code d’un projet ambitieux qui a pour objectif final l’affranchissement du royaume des Saoud du “tout pétrole”. À l’attention de la classe religieuse, Mohammed ben Salmane affirma, haut et fort, sa volonté de mettre fin à l’influence des milieux conservateurs qu’il invita sans ménagement à changer de camp, convaincu que le leur est frappé d’obsolescence. Dans cette veine, il déclara, en marge de la conférence internationale Future Investment Initiative, tenue en octobre 2017, que l’Arabie Saoudite se devait de retourner à un islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde, mais également sur toutes les autres religions. Sans ambages, il déclara qu’il ne laisserait pas son pays passer les 30 prochaines années de son existence à s’accommoder d’idéologies extrémistes, mais que bien au contraire, il allait faire le nécessaire pour y mettre fin. Et pour gage de cette ouverture, il ouvrit, au grand dam des passéistes, la porte grande aux femmes saoudiennes afin qu’elles puissent participer à la vie sociale, économique, intellectuelle, culturelle et même politique. Désormais, tout leur sera accessible : créer et gérer leurs propres entreprises, occuper des fonctions militaires, et même « conduire leurs propres voitures ». Des droits fondamentaux pourtant totalement inaccessibles auparavant.

La Ligue Islamique Mondiale change de cap

Autre gage de cette grande réforme, le virage de presque 360° opéré au sein de la puissante Ligue Islamique Mondiale. Considérée comme le « bras religieux » du Royaume, autrefois investie dans la diffusion d’une vision particulière de l’islam, elle se veut désormais la porte-parole d’un islam tolérant, éclairé et inclusif. Un outil puissant que l’homme fort de la nouvelle Arabie Saoudite confie à un des hommes en lesquels il a pleinement confiance : Mohammad bin Abdul Karim Al-Issa.

Mohammad Al-Issa à Notre-Dame

Homme d’expérience aux multiples talents, Mohammad Al-Issa s’emploie depuis à faire du dialogue inter-religieux et interculturel, de la lutte contre l’extrémisme et la promotion de la paix, la priorité absolue de la nouvelle LIM. Une nouvelle orientation assumée sans langue de bois par ce nouveau Secrétaire Général qui affirma, lors d’un entretien avec le pape François, que « l’islam appelle au respect, notamment, le respect par les musulmans des lois et des institutions des pays et territoires où ils vivent».

Une grande première suivie rapidement par d’autres : la signature de « La Charte de la Mecque ». Une rencontre mondiale qui fit grand bruit, rendue possible grâce aux 1 200 savants musulmans, toutes obédiences confondues, venus de 139 pays à travers le monde. Une charte inédite qui mit la femme à l’honneur en appelant au respect de tous ses droits, que ce soit dans les domaines religieux, scientifique, politique, social ou autre, sans discrimination aucune. Une charte qui définit les droits et les devoirs des musulmans ainsi que l’attitude à avoir à l’égard des non-musulmans, croyants et non-croyants compris. Et c’est dans cette veine que Mohammed al-Issa signa, à New York, avec David Harris, président de l’American Jewish Committee, un Mémorandum d’amitié et de coopération. Une signature clôturée par un voyage à Auschwitz où les deux hommes se rendirent afin de commémorer, ensemble, la libération des camps nazis. Du jamais vu.

Autrefois instrument de promotion d’une vision étriquée et égocentrique de l’islam, la LIM, désormais placée sous l’autorité de ce nouveau S.G, se veut un point de confluence, un espace de dialogue, une source d’apaisement. Des valeurs humanistes qui la poussent à se consacrer, entre autres, à l’aide humanitaire, sans condition de religion, à la promotion de la paix partout dans le monde et à la lutte contre toutes les formes d’extrémisme et de violence.

Conférence Internationale de Paris pour la paix et la Solidarité

Et c’est conformément à ce bel idéal qu’elle a organisé, à Paris, une “Conférence Internationale pour la Paix et la Solidarité” à laquelle furent conviées de nombreuses personnalités nationales et internationales, notamment, Haïm Korsia, Grand Rabbin de France, François Clavairoly, Président de la Fédération Protestante de France, Mgr Gérard Defois, Archevêque émérite de Lille, et Mgr Emmanuel Adamakis, Metropolite orthodoxe grec de France. Une rencontre de haut niveau organisée dans les règles de l’art, mais qui, au grand regret de son commanditaire, et ce en raison de certaines sensibilités locales, n’a pas pu atteindre les résultats escomptés.

Cependant, malgré tous ces efforts qui rompent totalement avec le passé, il n’en demeure pas moins que la LIM reste décriée, victime de sa mauvaise réputation qui lui colle à la peau : celle d’organe d’une propagande passéiste et rétrograde. Un lourd passif qui n’est pas sans poser question : la nouvelle LIM parviendra-t-elle à remporter son grand pari, celui de changer l’image que l’on se fait d’elle, notamment, en appellent à davantage de tolérance et d’inclusivité et à lutter contre toutes les formes d’extrémisme et de violence ?

Incontestablement, l’avenir nous le dira avec ses mots, mais surtout avec ses preuves. Néanmoins, avec Mohammad Al-Issa à la tête de la nouvelle LIM, tout semble indiquer que les choses bougent dans le bon sens… pour le moment.

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