EDGAR MORIN : UN JUSTE NOUS A QUITTÉS

Il s’appelait Edgar Nahoum. Né le 8 juillet 1921 à Paris, il était sociologue, philosophe, écrivain, scénariste et réalisateur. Il vient de nous quitter le 29 mai 2026, à l’âge de 104 ans. Il était surtout un penseur iconoclaste, un apôtre du doute, un infatigable défenseur des humiliés, des oubliés, des méprisés.

En 1936, pendant la guerre d’Espagne, il s’engage dans une organisation libertaire et antifasciste. En 1942, il entre dans la résistance et prend le nom d’Edgar Morin. En 1955, il est l’un des quatre animateurs du Comité contre la guerre d’Algérie.
Conscient de la complexité de l’être, il s’extasiait de la capacité des hommes à créer, imaginer, construire, tout exprimant le désespoir et le dégoût que lui inspirait leur puissance de destruction de la nature et des peuples. Il prêchait la fraternité mais n’hésitait pas à condamner avec rage les atteintes à la liberté, les aspirations à la la dictature et à l’anéantissement des peuples.

Voici ce qu’il disait en 2024 dans l’émission « La grande librairie » :

« Nous sommes, vous et moi, des individus singuliers, nous sommes tous différents les uns des autres, mais en même temps, nous sommes tous semblables en tant qu’humains.
D’abord, l’humain ne se réduit pas à l’individu. C’est une véritable trinité : il est à la fois un individu, une partie de l’espèce humaine, et une partie de la société. La nature est autant en nous que nous sommes dans la nature.

Ensuite, il nous faut comprendre à quel point un individu humain est potentiellement complexe. Il est à la fois homo sapiens et homo demens. c’est à dire doué de raison en même temps que de passion, mais aussi capable de folie. Il est à la fois pratique et transcendant : la société technique la plus évoluée, comme les États-Unis est aussi profondément religieuse, il agit dans son propre intérêt mais peut aussi se livrer à des activités gratuites ou ludiques. Enfin, il a besoin de son milieu naturel, mais il tend de plus en plus à le dégrader. L’humain est complexe et multidimensionnel, il y a en lui le meilleur et le pire, ce que nous révèle l’histoire de l’humanité.

Chacun d’entre nous fait partie de l’aventure propre et inouïe de l’humanité, chacun participe à cet infini, à cette réalité tissée de douleur, de joie et d’incertitude. Aujourd’hui que l’humanité est menacée comme jamais de périls mortels, le fanatisme, le nucléaire, la dégradation accélérée de la biosphère, il est capital que la jeunesse prenne conscience de notre communauté de destin. »

Son incessant combat aux côtés du peuple palestinien, sa condamnation sans appel de la politique israélienne à Gaza lui vaut un torrent de critiques de la part du lobby pro-israélien français. En 2002, il s’exprime ainsi : « les juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. […] On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs, issue du peuple le plus persécuté de l’histoire de l’humanité […] soit capable de se transformer, en deux générations […] à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier ».

Le 4 juin 2002, Edgar Morin publie dans le journal Le Monde, avec Sami Naïr et Danièle Sallenave, une retentissante tribune libre intitulée « Israël-Palestine : le cancer », où il juge que « c’est la conscience d’avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. Le terme Shoah, qui singularise le destin victimaire juif et banalise tous les autres (ceux du Goulag, des Tsiganes, des Arméniens, des Noirs esclavagisés, des Indiens d’Amérique), devient la légitimation d’un colonialisme, d’un apartheid et d’une ghettoïsation pour les Palestiniens ».

Cet article vaut à Edgar Morin un procès pour « diffamation raciale et apologie des actes de terrorisme » intenté par la France-Israël et l’association Avocats sans frontières de G.W. Goldnael. Edgar Morin est alors condamné par une cour d’appel complaisante, mais ce jugement est cassé par un arrêt définitif de la Cour de cassation. Vouloir condamner pour antisémitisme un juif, résistant, et humaniste est bien l’expression de ce qui arrive lorsque la sottise s’affranchit de la honte. Mais au fond, pouvons-nous en vouloir au « sayanims », puisqu’ils sont précisément payés pour cela ?
Un « juste » nous a quitté ? Non, puisque son oeuvre reste, et qu’elle continuera d’éclairer le chemin vers la justice des générations à venir.

A lire ou relire :

Edgar Morin a écrit une centaine de livres, qui ont été traduits en vingt-huit langues et dans quarante-deux pays. Parmi eux :

1951 : L’Homme et la Mort, Paris, Éditions Corrêa ; réédition, Paris, Le Seuil, 1976[85]
1977-2004 : La Méthode, six volumes, Paris, Le Seuil :
1977 : La Nature de la nature, t. 1, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1977, 414 p. (ISBN 978-2-02-005771-4).
1982 : Science avec conscience, Paris, Fayard ; Prix Halphen de l’Académie française
1990 : Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF ; réédition : Paris, Le Seuil, 2005
2000 : Sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, Le Seuil
2019 : Les souvenirs viennent à ma rencontre, Paris, Fayard[
2023 : Mon ennemi c’est la haine, dialogues avec Véronique Châter et Jean-Claude Perrier, Paris, L’Aube
2023 : Edgar Morin : les cent premières années [archive], sous la direction de Pascal Ory, Claude Fischler, avec la participation d’Edgar Morin, Hermann, coll. « Colloque de Cerisy », 352 p.
2024 : Cheminer vers l’essentiel, Albin Michel

Et peut-être surtout :
2021 : « Leçons d’un siècle de vie », Denoël

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