MACRON EN ALGÉRIE : SIMPLE VISITE OU LUCRATIF PASSAGE À LA CASE DÉPART ?

Ce samedi 27 août s’achevait la visite officielle d’Emmanuel Macron en Algérie.

Après les  « petites phrases » maladroites d’Emmanuel Macron à l’égard de l’Algérie et des Algériens, après le controversé rapport Stora, organiser une visite destinée à « recoller les morceaux » avec un pays si proche, était au départ une bonne idée, même si elle n’était pas exempte d’arrière-pensées en pleine crise d’approvisionnement énergétique.

Sauf que lorsqu’on n’a pas de vision à long terme, pas plus qu’une « certaine idée de la France », on se retrouve forcément à réagir plutôt qu’à agir, et essayer de ménager les susceptibilités des uns et des autres, au risque de mécontenter tout le monde.

C’est un peu ce qui arrive au Président français. A force de ne pas savoir quel parti prendre entre ceux qui souhaitent que les atrocités commises par l’armée française en Algérie depuis le XIXe siècle soient enfin reconnues et fassent l’objet d’une demande de pardon, et ceux qui croient encore avoir « civilisé » un peuple sauvage, Emmanuel Macron est pris en tenailles entre deux visions incompatibles de l’Histoire. Et rester entre les mâchoires d’une tenaille n’est pas une situation confortable.

Une étrange équipe

Pour quelqu’un qui souhaite renouer avec l’Algérie et panser les blessures du passé, la composition de la délégation avait déjà de quoi étonner, notamment en raison de la présence, en tant qu’invités personnels de Macron, de l’incontournable Jacque Attali, dont la seule légitimité à faire partie du voyage semble être le fait d’être né en Algérie, ou Nicole Guedj, dont on connaît les liens très étroits avec Israël, ce qui n’est peut être pas très habile de la part de l’Elysée quand on connaît la sensibilité de l’Algérie à ce sujet.

En revanche, on note l’absence du Grand Rabbin de France Haïm Korsia, qui, lui, aurait été tout à fait légitime à participer à ce voyage. La raison invoquée a été son contrôle positif au Covid. Maladie réelle ou diplomatique ? En tout cas cela a évité à Haïm Korsia de se trouver peut-être dans une situation ambigüe s’il avait participé à ce voyage.

Grande surprise de la composition de la délégation : le refus de l’Algérie d’y accueillir le recteur de la Grande Mosquée de Paris Chems Eddine Hafiz. Le journal « Algérie patriotique » avance l’explication suivante : « accueillir le recteur de la Grande Mosquée de Paris parmi une délégation officielle française accompagnant le chef de l’Etat équivaudrait à considérer ce lieu de culte comme appartenant à la France et son recteur comme une autorité religieuse française. Or, les autorités algériennes n’ont eu de cesse de répéter que l’institution dont la fondation remonte aux années 1920 est un bel et bien algérienne, preuve en est le financement de ses activités et des imams qui lui sont rattachés par les ministères algériens des Affaires étrangères et des Affaires religieuses. ». Soit. Mais on peut peut-être y voir une défiance de l’État algérien à l’égard de son ex-protégé Hafiz.

En tous cas, c’est Ghaleb Bencheikh, président de la Fondation de l’Islam de France, d’ailleurs accompagné de son prédécesseur Jean-Pierre Chevènement, qui représente les musulmans français. Après tout, ce n’est pas une si mauvaise nouvelle, car fort peu de responsables musulmans, hormis ceux de la Mosquée de Paris, contestent à Ghaleb Bencheik sa compétence et sa légitimité. Tous ne sont pas en plein accord avec l’ensemble des positions, mais chacun s’accorde à reconnaître son érudition et sa droiture, ce qui n’est pas si mal.

Pas grand chose à reprocher en revanche à la délégation universitaire, si ce n’est de regretter que ne soient pas présents des gens comme Pascal Boniface, ou Alain Gresh.

La délégation comprenait naturellement de nombreux invités du monde économique, comme Xavier Niel, président du groupe Iliad, Catherine MacGregor, Directrice générale d’ENGIE et plusieurs chefs d’entreprise d’origine algérienne.

« Quand on veut enterrer une question, on crée une commission. » (Georges Clemenceau)

On a le sentiment qu’Emmanuel Macron ne parvient pas à se détacher de la vision « orientaliste » du monde arabe. Par exemple, vendredi soir, un dîner privé était prévu avec l’écrivain Kamel Daoud, dont on connaît les positions laïcistes et sa répugnance à évoquer la notion d’islamophobie. On aurait préféré voir à ses côté l’un des meilleurs écrivains de langue française, Yasmina Khadra. Il est vrai que celui-ci n’est pas en odeur de sainteté auprès du gouvernement algérien, qu’il ne se prive pas de critiquer.

Samedi, Macron, imaginant sans doute se rapprocher ainsi des jeunes algériens, rend une visite à un disquaire oranais, considéré comme le « temple du Raï ». Sauf que le Raï de Macron est plus celui de Cheb Khaled que celui de Cheikha Remitti. Un Raï occidentalisé. D’ailleurs, le bain de foule espéré à l’occasion de cette visite a tourné court, perturbé par les slogans hostiles lancés depuis l’assistance.

La pierre d’achoppement des relations franco-algériennes reste la reconnaissance mémorielle des atrocités commises par la France depuis les débuts de la colonisation jusqu’à la guerre d’indépendance. La droitisation de la politique intérieure d’Emmanuel macron, et le poids de la communauté « pieds-noirs », ne permet pas au président français d’adopter une position claire à ce sujet. Ses propos sur la qualification de « crimes contre l’humanité » de ces exactions avait soulevé un tollé en France, et Macron avait dû battre en retraite, avec des propos outranciers à l’égard de l’Algérie. Ce fut le début d’une brouille qui risquait d’avoir des conséquences économiques fort dommageables dans les circonstances actuelles.
Dans le même temps, le président algérien ne souhaitait pas remettre de l’huile sur le feu, au risque de compromettre cette visite de « réconciliation ». Pour ce sortir de l’impasse, Emmanuel Macron a extrait de son chapeau deux bonnes vieilles recettes : la langue de bois, et la procrastination.

Ainsi, plutôt qu’une déclaration franche qui aurait été à l’honneur du président français, celui-ci a préféré annoncer qu’une « commission mixte d’historiens » allait être créée afin d’étudier les archives sur la colonisation et la guerre d’Algérie, comme si on ne les connaissait pas déjà.
« Nous avons un passé commun (qui) est complexe, douloureux (…) nous avons décidé ensemble (de créer) une commission mixte d’historiens pour regarder l’ensemble de cette période historique (…) du début de la colonisation à la guerre de libération, sans tabou, avec une volonté (…) d’accès complet à nos archives », a -t-il précisé au cours d’une déclaration commune avec son homologue Abdelmadjid Tebboune au premier jour de sa visite en Algérie.

Une illustration exemplaire de la boutade de Georges Clémenceau : « Quand on veut enterrer une question, on crée une commission ».

Il ne peut pas s’en empêcher

il semble qu’à chaque visite, Emmanuel Macron ne peut s’empêcher de glisser une critique sur tel ou tel pays qu’il a dans le collimateur.

Cette fois, c’est la Turquie qui trinque – une fois de plus. Le président français a appelé les jeunes Algériens et Africains à « ne pas se laisser embarquer » par « l’immense manipulation » de « réseaux » téléguidés « en sous-main » par des puissances étrangères qui présentent la France comme « l’ennemie ». Il a désigné la Turquie, la Russie et la Chine, leur attribuant un « agenda d’influence, néo-colonial et impérialiste » et la volonté de répandre une propagande antifrançaise en Afrique.

Naturellement, la réponse d’Ankara ne s’est pas faite attendre. Le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères Tanju Bilgic a dénoncé des commentaires « extrêmement malvenus » : « Il est inacceptable que le président français Macron, qui a des difficultés à faire face à son passé colonial en Afrique, particulièrement en Algérie, tente de s’affranchir de ce passé colonial en accusant d’autres pays, dont notre pays », a-t-il protesté, concluant : « Nous espérons que la France atteigne aussi tôt que possible la maturité nécessaire pour faire face à son passé colonial sans accuser d’autres pays ».

Pas certain d’ailleurs que ces déclarations contribuent à convaincre les Africains que la France a définitivement abandonné l’esprit « Françafrique » qui lui colle à la peau. On n’aimerait pas être à la place des diplomates français en poste en Afrique qui vont maintenant devoir ramer pour tenter d’apaiser la tempête. Il suffira peut-être d’improviser vite-fait une série de visites de « réconciliation ». Peut-être…

Un bilan pour cette « visite de réconciliation » ?

Ce samedi 27 août 2022, les deux président ont signé une déclaration qui « renouvelle leur engagement à inscrire leurs relations dans une dynamique de progression irréversible ».

Enfin la réconciliation ?

Il est vrai que, pendant toute cette visite, les deux homologues se sont répandus en gestes et paroles d’amabilité. Trop beau pour être vrai ?

Pour Emmanuel Macron, la déclaration d’Alger va permettre de faire en sorte que « l’intimité se renforce en ayant un dialogue permanent sur tous les sujets. Y compris les sujets qui nous empêchaient d’aller de l’avant, car ils revenaient sans cesse, la mémoire par exemple» .

 Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, s’est quant à lui félicité de « résultats encourageants » qui permettent de « tracer des perspectives prometteuses dans le partenariat spécial qui (les) lie ». Il souligne la détermination commune d’« aller de l’avant » et d‘« intensifier les efforts afin de rehausser les relations entre les deux pays ». Cette visite, estime-t-il, marque « une reconnaissance du rôle axial de l’Algérie dans la région » et un « retour en force de la diplomatie algérienne sur la scène internationale ». Elle a été « l’occasion d’évoquer la situation sécuritaire et politique d’intérêt commun sur le plan régional et international. […] Nous avons échangé nos points de vue, particulièrement sur la situation en Libye, au Mali, au Sahel et au Sahara occidental qui requièrent des efforts conjugués pour consolider la stabilité dans la région », a précisé le président algérien.

Concrètement, il est prévu la relance de plusieurs comités intergouvernementaux, dont le comité de haut niveau CHN, le comité mixte économique franco-algérien, le comité de dialogue stratégique algéro-français. Comme il est précisé dans communiqué final, Il est prévu d’«intensifier la coopération à tous les niveaux et les échanges commerciaux ».

Cette visite d’Emmanuel Macron en Algérie aura sans doute permis de relancer la relation entre les deux pays. Dans son discours final, Abdelmajid Tebboune s’est adressé à Emmanuel Macron en ces termes : «Aujourd’hui nous avons écrit des mots et signé des mots et je veux ici vous dire, cher président, combien cela vous doit. Nous avons le même entêtement à réussir ensemble parce que nous avons la même conviction qu’au fond, la relation n’est pas qu’une simple relation bilatérale comme les autres, c’est une relation d’intimité profonde pour l’Algérie, pour la France et pour nos deux pays »

Il faut pourtant, encore une fois, songer à ce que faisait remarquer Georges Clémenceau :

«  Il faut savoir ce que l’on veut .
Quand on le sait , il faut avoir le courage de le dire.
Quand on le dit, il faut avoir le courage de le faire » .

Et là, on ne peut qu’afficher un certain scepticisme sur les aboutissements réels de cette rencontre. Car, finalement, aucune promesse concrète ni chiffrée n’a été avancée.

Des questions essentielles, comme la délivrance des visas par la France, n’ont eu pour réponse qu’une vague déclaration de principe : « Les deux parties conviennent d’engager une réflexion pour bâtir des solutions », alors qu’au même moment où le président français parle de coopération économique et a emmené dans ses bagages une délégation de chefs d’entreprises, la France n’accorde toujours pas de visa aux entrepreneurs algériens qui souhaitent venir en France pour conclure des contrats avec des entreprises françaises.

Aucun engagement non plus de la part de l’Algérie sur la fourniture de gaz, alors même que ce pays est le premier producteur de gaz en Afrique et l’un des dix premiers au monde, qu’il a passé des accords concrets avec l’Italie, et qu’était présente Catherine MacGregor, la patronne d’ENGIE. Il est vrai que l’Italie n’a pas, avec l’Algérie, de conflit mémoriel.

Il est toutefois probable que ce tour de passe-passe diplomatique, qui permet de mettre, provisoirement, de côté, les sujets qui fâchent, va laisser le champ libre à un accord sur la fourniture de gaz algérien. Après tout, c’est dans l’intérêt des deux pays

Reste que, à part quelques déclarations purement diplomatiques, rien a véritablement été réglé entre l’Algérie et la France.

Il est donc à craindre qu’entre Paris et Alger, il y ait, pour longtemps encore, de l’eau dans le gaz.

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