NIZAMI GANDJAVI ET LE ROMAN DE LA ROSE : AUX SOURCES DE L’HUMANISME EN EUROPE

Nizami Gandjavi

Par Lucie Philip 

L’année 2021 fut celle du 880ème anniversaire du grand poète et penseur azerbaidjanais Nizami Gandjavi. Il a influencé la littérature azerbaidjanaise et mondiale en défendant des principes humanistes qui ont fleuri en Europe à partir du XIVème siècle.
En France, à partir de la fin du XVème siècle les écrivains, scientifiques, philosophes et peintres firent de l’homme le sujet central de leurs créations, recherches et réflexions. Nizami défendait déjà les valeurs qui devinrent préoccupantes dès le début de l’ère moderne en Europe (fin XVème, début XVIème) :  la place de la femme dans la société et la question de l’égalité des sexes, le sens de la justice, le respect de la nature ou encore la liberté de penser par soi-même. Le thème de l’amour dans les poèmes de Nizami n’en est pas moins important puisqu’il participe à la construction de l’homme. Dans l’œuvre du poète, les personnages ne peuvent trouver l’amour qu’à la suite d’un rite initiatique, composé d’épreuves les guidant vers la maturité du corps et de l’esprit. Un parallèle va se dessiner entre les idées humanistes de Nizami et l’Amour courtois, fleur de l’Europe médiévale au XIIème siècle en France.
Nous allons nous intéresser au poème de Nizami Les Sept portraits composé en 1197, et au Roman de la rose dont la première partie fut composée entre 1230 et 1235, et la seconde entre 1275 et 1280 par Guillaume de Loris et Jean de Meung.

Gandja, mère patrie de Nizami  

Gandja fut l’un des plus grands centres culturels et commerciaux de l’ensemble du Proche et Moyen-Orient et l’une des plus anciennes villes du Caucase, son histoire remonte à 494 avant JC. Gandja est aujourd’hui la deuxième plus grande ville de la république d’Azerbaïdjan, elle est située à l’ouest du pays dans la région de l’Aran.  Nizami y naquit en 1141 et y mourut en 1209.

Le XIIème siècle, époque où notre poète a vécu, est considéré comme l’âge d’or de l’histoire du peuple azerbaïdjanais. Les poèmes de Nizami comportent des éléments qui figurent dans les légendes du peuple azerbaïdjanais comme le château de Derbent situé au Daghestan, république du Caucase nord.  Dans son poème Khosrow et Shirin, Nizami évoque explicitement son intention d’utiliser ces légendes.   

« En réalisant dans une belle légende, j’ai transformé en paradis le feu de l’enfer. »  

Les études ont occupé une place centrale dans l’éducation du jeune poète qui a fait de brillantes études à la médrésé de Gandja. Il a étudié le coran, les mathématiques l’astronomie, la géographie et les langues étrangères. Nizami écrivait ses œuvres en persan dont il maîtrisait la langue, mais il savait l’arabe et le syriaque. La principale œuvre de Nizami Gandjavi s’intitule le « Khamseh », elle se compose de cinq poèmes écris entre 1173 et 1203. Il s’agit des « Trésorerie des mystères », de « Khosrow et Shirin », de « Leyli et Madjnoun », du poème « Les Sept portraits » et de « Iskandernameh ».    

Les sept portraits ou les sept miroirs  

L’intrigue du poème « Les sept portraits » s’inspire de la légende du roi de l’empire Sassanide Shah Bahram Gur qui a régné de 420 à 438. A partir de vieux mythes sassanides Nizami imagine sept soirées au cours desquelles sept princesses, filles des rois des sept climats passent une soirée avec Bahram. Les princesses vivent dans sept pavillons, dont chacun, conformément à la science astrologique est dédié à une planète, à un jour de la semaine et à une couleur. Chaque intrigue s’avère être une expérience humaine où le héros lutte contre ses propres obsessions. 

« Jusqu’à quand ces songes illusoires ? », « Jusqu’à quand ces rêveries fantasques ? » 

Nous assistons à la transformation de Bahram qui au début du poème possède un caractère très masculin, puis, d’un tyran il devient un souverain plus juste envers son peuple. L’humanisme de Nizami consiste à « acquérir la sagesse et la raison. » Bahram va déchirer le voile de l’illusion pour accéder à la connaissance vraie. Chacune des princesses incarne une idole à laquelle l’homme doit se confronter pour ne pas se laisser piéger par des images séduisantes que nous montrent seulement ce que nous voulons croire. Il figure sur la célèbre inscription au seuil du temple de Delphes :  

« Connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les Dieux » 

La connaissance est symbolisée par la quête du Graal dans le roman de Chrétien de Troyes Perceval. La quête de la connaissance est la même pour Bahram, qui passe par des chemins initiatiques pour se dépouiller de ses certitudes et ses illusions. Il va reconquérir son royaume. 

« Si tu veux suborner le ciel élèves-toi : pose le pas vers le haut, fuis le bas. » 
« Avance toujours, ne regarde pas en arrière afin, du ciel, de ne pas choir à terre. »

(Vers 357-360)   

Bahram sur son cheval devant les 7 palais

De l’amour courtois à l’amour divin 

L’Art d’aimer est né en France sous la cour d’Aliénor d’Aquitaine.  Guillaume IX, duc d’Aquitaine de 1071 à 1127 fut l’un des précurseurs. Son activité poétique naquit de la croisade qu’il mena en Orient et de son séjour à Antioche entre 1101 et 1102.  Les troubadours qui ont succédé à Guillaume IX ont cultivé et célébré ce que l’on désigne par « l’amour courtois » pour parler de cet art d’aimer. Ils chantent la femme aimée, la noblesse des sentiments, la politesse dans le langage et les manières, le respect et l’honnêteté.
Le Roman de la rose en est l’incarnation la plus emblématique. Ce poème en octosyllabes constitue l’itinéraire d’une éducation sentimentale qui aboutit à une grande réflexion autour de l’amour. Il a été composé par deux auteurs, le premier Guillaume de Loris dont on sait très peu de choses et le second Jean de Meung qui continua l’histoire après la mort du premier. Cette œuvre fait suite aux romans de Chrétiens de Troyes qui relatent les exploits guerriers des héros médiévaux.
Le Roman de la rose raconte l’histoire d’une initiation amoureuse, en retraçant sous la forme d’un songe les différentes étapes de la conquête amoureuse. Les allégories telles que Raison, Amour, Envie, Tristesse ou Bel Accueil représentées au début du poème interagissent avec le jeune homme. Elles sont peintes telles des portraits de femmes qui séduisent, conseillent ou mettent en garde le jeune rêveur. Dans ce sens nous pouvons les comparer aux sept princesses par lesquelles Bahram va être attiré. Entre illusions et intuitions, quelle voix écouter ? Quel chemin prendre ?

L’amour courtois conduit à la sagesse.

Le héros du Roman de la rose doit sortir de la rêverie pour y accéder. De même que Bahram doit abandonner ses rêves utopistes et son esprit de conquête s’il veut devenir maître de son destin. Après avoir fait l’expérience de l’obscurité, Bahram parvient à la maîtrise de soi, à l’amour et donc à la connaissance.    

Le jeune homme s’approchant des roses dans le verger. Est-ce le Dieu amour qui se tient debout derrière lui ?

Le jardin représente l’endroit où l’on retrouve la connaissance. En entrant dans les palais comme dans le verger, nous entrons dans un autre lieu qui est accompagné d’une épreuve dont les personnages n’ont d’abord pas conscience.
L’humanisme de Nizami est principalement tourné vers le cœur qui doit se débarrasser de toutes les impuretés pour devenir bon. Les héros vivent une ascension spirituelle où l’expérience amoureuse est divinisée.
Dans le poème Leyli et Madjnoun, troisième poème de Nizami écrit en 1188 à la demande du chirvanchah Akhsitan Ter, Nizami s’inspire d’une vieille légende arabe sur l’amour malheureux d’un jeune homme nommé Madjnoun amoureux de la belle Leyli. Dans l’un des épisodes du poème intitulé « Printemps », Leyli se rend dans un jardin où elle voit un narcisse qui s’éveille en sursaut. Les yeux de la jeune fille sont comparés à des boutons de rose. Le rossignol se trouve lui aussi dans le jardin. On trouve fréquemment le motif du rossignol dans la littérature persane accompagné d’une rose qui incarne la femme inaccessible dont il est éperdument amoureux. Leyli incarne la rose et Madjnoun le malheureux rossignol dont elle est séparée. Ils devront vivre leur union séparés pour s’unir spirituellement.

Dans le Roman de la rose le jeune homme entre dans le verger qu’il nomme « espiritel ». Les murs du verger lui semblent infranchissables, ils s’inscrivent dans la tradition du Locus amoenus qui n’est autre que le jardin d’Eden dans la genèse. Le jeune homme passe devant la fontaine où est mort Narcisse, mais derrière la promenade insouciante il y a une intention d’Amour de le préparer à une épreuve. L’objet de son désir va se fixer sur une rose dont il va tomber amoureux mais la quête ne va pas aboutir.

Leyli et le jeune homme du Roman de la rose sont laissés seul face à eux-mêmes dans une réalité qu’ils doivent transcender. Les deux œuvres sont complémentaires, le Roman de la rose se présenterait comme le début de la quête initiatique où le héros tombe dans les filets d’Amour pour vaincre son narcissisme. Leyli et Madjnoun en serait l’aboutissement, symbolisée par le don de soi. Dans les deux poèmes, le jardin est décrit comme un lieu fermé où l’on se nourrit d’espoir, d’attente et d’illusions. Ils cherchent le jardin originel, le retour à une pureté de leur âme.  
L’humanisme de Nizami Gandjavi est tourné vers une harmonie entre les peuples. Nizami met en avant la rencontre entre deux polarités, l’une masculine représentée par le roi Bahram et l’autre féminine incarnée par les princesses pour aboutir à une complémentarité présente dans chaque individu. Les miroirs que nous tendent les sept portraits des princesses nous montrent notre propre reflet, le reflet de notre civilisation. Ils nous poussent à sortir de l’ignorance, sources de conflits entre les êtres humains, pour aller vers la connaissance.
L’enseignement de Nizami et les valeurs et qualités de l’amour courtois incarnées  par le jeune homme du Roman de la rose tendent à faire de l’homme un être complet, conscient de sa place dans le monde tout en la cherchant.            

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