L’INGRATITUDE NE TUE PAS

Par Omar Dourmane

Nous assistons presque paralysés à un nouveau phénomène que l’on pourrait appeler «l’ingratitude qui ne tue pas ».

Hier c’était le ridicule qui était inoffensif, mais ce dernier a muté en donnant un nouveau variant. Celui-là par contre se passe totalement de masque .Il n’entraîne aucune rougeur ni maux de tête, aucun symptôme visible, mais se reconnait à l’odeur nauséabonde qu’il dégage à son simple contact, et une perte de connaissance brutale que l’on espère de courte durée, en attendant le vaccin magique à base d’échanges culturels et de respect.

De quoi s’agit-il ? De l’amnésie occidentale sur l’apport du monde musulman à l’humanité tout entière, dans tous les domaines. Une sorte d’Alzheimer qui se transmet de génération en génération, entraînant, chez nos jeunes notamment, un complexe d’infériorité aigu, le sentiment d’être des mal aimés, de se voir refuser la reconnaissance des bienfaits apportés à l’édification du monde d’aujourd’hui.

À présent un rafraîchissement de la mémoire collective sur la contribution musulmane à la civilisation actuelle s’impose, ne serait-ce que pour ramener à la raison les excités de tous bords. D’un côté les xénophobes qui préfèrent l’ombre à la vérité et qui, comme dit Platon « sont dans cette grotte depuis l’enfance, les jambes et le cou ligotés de telle sorte qu’il restent sur place et ne peuvent regarder que ce qui se trouve devant eux, incapables de tourner la tête à cause de leurs liens » 1 et de l’autre les intégristes, incapables de regarder devant eux, les yeux rivés sur le rétroviseur pour contempler le passé, sans savoir qu’il donne de celui-ci le reflet d’un miroir déformant.

Laissons donc la parole à des personnes éclairées qui ont su se soustraire à la pression dogmatique, et qui ont eu l’honnêteté intellectuelle de reconnaître ce que leur ont apporté des gens qui ne leur ressemblaient pas. « L’Europe est débitrice à l’égard de l’islam. Elle lui doit quelque chose d’essentiel, qui se confond avec ce qu’elle s’est arrogé (attribuer) en caractère exclusif : LA RAISON. »

C’est Alain de Libera, professeur au Collège de France, et spécialiste de la philosophie médiévale qui parle. Il poursuit, conscient de l’ingratitude de certains donneurs de leçons, en précisant « Cela peut surprendre un monde qui a fait de la grécité2, le point de départ de son roman familial. Pourtant, le fait est là : c’est l’islam d’Andalousie qui a transmis aux latins non seulement la philosophie des grecs, mais celles que les musulmans avaient produites ou laissé produire en terre d’islam. »

LA RAISON : l’outil avec lequel certains croient pouvoir juger une partie de population française, juste parce qu’elle a choisi l’islam, au nom de la liberté de conscience. Ceci me rappelle fort le poète arabe Ma3an bin Aws, mort en 683 qui disait :

أُعَلِّمُه الرمايَة كُلَّ يَومٍ فَلَمّا اشتدَّ ساعِدهُ رَماني

Chaque jour je lui enseignais le tir à l’arc, Et lorsque son bras devient vigoureux, il me tira dessus.

Souvent, nous dit le philosophe français Michel Malherbe, « la seule invention d’un mot ou d’un symbole fait considérablement avancer la science : par exemple, le passage des chiffres romain aux chiffres arabe que nous employons aujourd’hui a bouleversé les opérations arithmétiques – allez donc faire une multiplication avec les chiffres romain ! »4

Chose bien sûr impossible à réaliser. Mais malgré cette contribution inestimable, qui profite aux humains de toutes religions confondues, comme aux incroyants, et ce jusqu’à la fin des temps j’imagine, certains persistent à refuser ces apports, et continuent à stigmatiser l’islam et les musulmans.

La langue française elle-même contient considérablement plus de mots d’origine arabe, que grecque ou latine. Le « grand remplacement » a déjà commencé il y a longtemps par la langue, dirait l’ineffable Renaud Camus…

A ces fanatiques de la supériorité fantasmée de l’Occident, j’aimerais poser une question : comment se fait-il que l’Espagne andalouse fut la seule à ne pas subir la décadence médiévale européenne ?

En résumé, nous rappelle Gustave le Bon : « ils (les arabes) furent supérieurs par l’étendue de leurs connaissances scientifiques et artistiques, D’une façon générale, nous pouvons dire qu’ils occupèrent un rang élevé dans l’histoire, mais nous devons tâcher de déterminer exactement quel fut ce rang. Pour l’apprécier avec justesse, il faudrait posséder une échelle permettant de mesurer exactement la valeur d’un individu ou d’un peuple ; or cette échelle nous manque totalement. Faute de la posséder, nos jugements reposent beaucoup plus sur nos sentiments personnels que sur la raison : et leur variété suffit pour prouver leur incertitude. »

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