LE FORIF… QUAND C’EST FLOU, C’EST QU’IL Y A UN LOUP

Illusion et désillusion

Le 16 février 2023, l’Elysée recevait les représentants du FORIF, le Forum de l’Islam de France, créé par Gérald Darmanin pour se substituer, à terme, au CFCM, dont le fonctionnement, pourtant défini par l’État, ne semble plus lui convenir.

L’idée était de dresser un premier bilan des travaux de cette structure qui se veut indépendante de « l’islam consulaire », et souhaite refléter la position des musulmans de base.

Beaucoup des représentants présents avouaient en coulisse avoir accepté de participer à l’aventure « pour voir », considérant qu’après tout, il valait mieux accepter la main tendue des autorités, plutôt que de se cantonner dans un refus aveugle et systématique.

A l’issue de cette réunion, les sourires affichés lors des traditionnelles séances photo cachaient mal un sentiment d’avoir été floués.

Déjà, dès les premières paroles d’Emmanuel Macron, le ton était donné. La première personnalité invoquée fut celle d’Ernest Renan, fervent défenseur du colonialisme, inspirateur de Jules Ferry dans la « mission civilisatrice de la France », et qui affirmait que les pays musulmans représentaient « la nullité des races », et considérait que « l’islam n’est pas une religion révélée mais un mouvement politique ». Décidément, l’esprit sectaire et condescendant qui présidait aux relations entre l’État français et les musulmans des régions colonisées a la vie dure.

Voir l’interview de Sadek Sellam

S’en suivit un long satisfecit des fermetures de mosquées, écoles et associations arbitrairement décidées par son ministre de l’intérieur, une reprise de la thèse du séparatisme qui suscite l’ébahissement des autres pays, y compris nos proches voisins, et enfin l’annonce surprise de la décision « de mettre fin au CFCM de manière très claire et à son activité». Pratiquement rien ensuite, à part quelques clichés lénifiants, notamment sur un « islam des Lumières » que le Président semble avoir laissés rédiger par un conseiller apparemment pressé de boucler un discours dont il n’avait que faire.

Rien sur l’organisation de l’islam, rien sur la gestion et le financement des associations, rien de concret sur le statut et la formation des imams. Le Président s’est tout de même fendu d’un petit mot à l’égard de la Fondation de l’Islam de France, histoire de faire oublier à Ghaleb Bencheikh qu’il n’a jamais reçu les 10 millions d’euros promis pour la création d’un institut d’études islamiques, attendu depuis plus d’un siècle. Lyautey s’y était déclaré défavorable car, selon ses propres termes, il était dangereux d’éduquer les jeunes musulmans. Les choses n’ont guère changé, apparemment. La création d’un Institut d’islamologie, plus virtuel que réel, aux contours flous, en est l’illustration.

Ainsi que le fait remarquer Sadek Sellam, on constate, avec le FORIF, un glissement sémantique. Jusque là, les responsables des mosquées et associations du CFCM se voyaient comme les représentants de l’islam de France. Avec le FORIF, on parle désormais simplement d’interlocuteurs de l’Etat. Et l’État est libre de choisir ses interlocuteurs.

Comme au joli temps des colonies, ce sont les préfets qui décident. L’État veut ainsi contrôler les musulmans, et même le contenu du discours religieux, en contradiction avec la loi de 1905. On se souvient pourtant que la France coloniale avait refusé les bénéfices de la loi de 1905 aux « indigènes ». De même, Ismayl Urbain, auquel on avait confié la création du consistoire israélite dans les colonies s’est vu refusé la création d’un consistoire musulman.

Les discours sur un soi-disant refus des musulmans de se conformer à la laïcité a finalement quelque chose d’assez sournois, puisque c’est la République française elle-même qui leur a refusé l’application de la laïcité.

« Quand on veut enterrer une question, on crée une commission »

La première édition du FORIF en 2022 a été composée de quatre groupe de travail autour de quatre thématiques : sécurité des lieux de culte et lutte contre les actes antimusulmans, organisation et gestion des aumôneries musulmanes, droit et gestion des associations du culte musulman (application de la loi CRPR dite « loi séparatisme »), et professionnalisation et recrutement des imams. En lisant les comptes-rendus des différents groupes de travail, on s’interroge sur les raisons profondes de la mise en place du FORIF. Rien de ce qui est sorti n’apporte de solution nouvelle, notamment sur le statut ou la formation des imams, sur les imams détachés qui sont en principe supprimés, mais continuent à être embauchés par certaines mosquées, comme le GMP, sur le financement du culte. Les rapports publiés ne font finalement que rabâcher ce que l’on sait déjà. Par ailleurs, comme le souligne Abd al-Wadoud Gouraud dans une interview donné au magazine online mizane.info « le FORIF n’est pas une instance de décision. Ces propositions seront soumises aux acteurs du culte musulman».

Sur les problèmes les plus délicats, des sous-groupes ont été créés, et, entre ces groupes de travail, les réunions des Assises Territoriales de l’Islam de France, on se demande si le ministère de tutelle n’est pas tout simplement en train d’appliquer la fameuse maxime de Clemenceau : « Quand on veut enterrer une question, on crée une commission ». En tous cas, le FORIF a, eu moins, pour le gouvernement, une qualité : celle de resserrer davantage les liens de subordination entre les acteurs locaux de l’islam et les préfets.

L’annonce de la fin du CFCM

Comme le constate Azzéedine GACI , ancien Président du CRCM Rhône-Alpes, après l’annonce de la fin du CFCM, « C’était la stupéfaction dans la salle et les responsables musulmans, échangeaient des regards interrogateurs. Ils n’ont retenu du discours du président de la république que cette annonce à laquelle personne ne s’attendait».

A vrai dire, on ne comprend pas bien cette « sortie » d’Emmanuel Macron. Il n’ignore pas en effet qu’on ne peut dissoudre d’un trait de plus cette association légalement constituée, à moins de ficher « S » tous les membres du CFCM…

Alors que cela signifie-t-il ? Simplement que le gouvernement cherche à changer d’interlocuteur, et ne considère plus le CFCM comme son partenaire privilégié.

Mais cela empêche-t-il le CFCM de continuer à exister et de conserver l’ambition de représenter les musulmans ? Sûrement pas. D’ailleurs, dès le 19 février, le CFCM se réunissait en AGE, dans le but d’adopter de nouveaux statuts amenant à un fonctionnement plus démocratique de l’instance. En supprimant notamment le système de la cooptation et en redonnant la parole aux « acteurs locaux élus par leurs pairs », le CFCM entre directement en concurrence avec le FORIF, avec la même différence. : l’un se voulant représentant des musulmans, l’autre être simplement un interlocuteur de l’Etat. En cas d’échec du FORIF, le CFCM se pose ainsi en recours, et par là même le seul partenaire légitime et pérenne des pouvoirs publics.

L’État instrumentalise-t-il la bonne volonté des muulmans ?

On comprend bien les motivations de ceux qui participent à l’aventure FORIF. Toujours dans son interview à mizane.info, Abd al-Wadoud Gouraud qui est rapporteur du groupe de travail sur l’imam, justifie ainsi sa participation : « Nous sommes au service de la communauté et ce service passe par cette organisation de travail, cette relation avec les pouvoirs publics, et l’amélioration des conditions de transmission de l’islam dans les mosquées, à travers l’imam. Clarifier et consolider et le statut professionnel de l’imam nous permettra d’apporter une contribution utile à tous et à nos enfants».

Reste à savoir si l’affaire n’est pas un marché de dupes.

Toute l’histoire des rapports entre l’état et les musulmans démontre la volonté des autorités d’éviter que les musulmans ne s’organisent. Si la crainte d’un réveil anti-colonial pouvait motiver Lyautey ou Guy Mollet, ils semble que cette crainte d’un islam organisé soit toujours présente, cette fois pour d’autres raisons.

La contagion de radicalisation droitière d’une partie de l’Europe a également touché la France, de nouveau dirigée par des nostalgiques de « l’Empire français ». Les vieux refrains de Renan et Ferry sur la « mission civilisatrice de la France » refont surface. Et à cet égard, les discours présidentiels en Algérie ou, actuellement en Afrique, restent particulièrement ambigus.

Au sein de la communauté, des voix s’élèvent pour mettre en garde les participants au FORIF qui risquent, par leur seule présence, de cautionner la politique gouvernementale de « criminalisation » de l’islam. Avec sa « charte », le ministère de l’intérieur avait déjà établi une sorte de segmentation entre les « bonnes associations » qui avaient signé la charte, et les « mauvaises », considérées dès lors comme des ennemies de la France et susceptibles d’être dissoutes.

On se retrouve aujourd’hui devant cette même distinction, entre ceux qui acceptent de se placer sous la tutelle du pouvoir, se laissent charmer par les ors de la Républiques et les autres, dès lors qualifiés de « d’ennemis de l’islam des Lumières », ou de « séparatistes ».

On retrouve également cette idée, encouragée par la droite extrême, que les musulmans peuvent être tolérés, à la condition qu’ils se fassent discrets, presque invisibles, comme l’avait parfaitement défini Eric Zemmour face à Tariq Ramadan : « A Rome, habille-toi comme les Romains »

C’est oublier que les racines de la France ne sont pas seulement romaines ou grecques, mais aussi arabes, et que la civilisation arabo-musulmne a fait faire à la France des bonds dans la connaissance de la médecine, l’architecture, la philosophie, entre autres. Les musulmans doivent être fiers de cela.

En réalité, compter sur la bienveillance des autorités françaises à l’égard des musulmans relève d’une naïveté presque attendrissante. Combien ont lu « Le séparatisme islamiste » de Gerald Darmanin ? Tout est dans cette confession prémonitoire. Il est important de connaître ce qui anime véritablement ses interlocuteurs. Je me souviens de la réaction effarée d’une amie responsable de la communauté juive à qui j’en avais conseillé la lecture.

Alors quelle solution pour les musulmans de France qui comptent aujourd’hui en leur sein, n’en déplaisent aux travestisseurs de statistiques, les jeunes entrepreneurs les plus dynamiques, de brillants universitaires et chercheurs, des penseurs et auteurs inspirants, des artistes remarquables ? Ne compter que sur elle-même, s’organiser, faire entendre sa voix. Cela est possible. L’avenir de ce pays réside grandement dans cette jeunesse, heureuse et fière de contribuer à l’essor de leur pays, et qui a prendra les rênes un jour, quoiqu’en puissent dire les sinistres hérauts d’une France rétrograde et rabougrie.

Jean-Michel Brun

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