LA MAUVAISE CROISADE

Par Jean-Michel Brun

S’il est une « mauvaise » croisade, dans la mesure où une croisade peut être bonne, c’est bien celle que certains propagandistes mal intentionnés essaient de faire croire qu’ils sont en train de mener en soutenant, dans le conflit qui les oppose, une Arménie, soit-disant chrétienne, et un Azerbaïdjan soit-disant musulman.

Mauvaise car, l’Azerbaïdjan est un pays laïc et multi-culturel, avec, notamment d’importantes communautés chrétiennes, et parce que l’Arménie n’a, par conséquent, pas le monopole de la chrétienté d’Orient.

L’importance numérique de l’influente communauté arménienne de France lui donne une visibilité considérable aussi bien dans les milieux politiques que dans les medias, qui deviennent de véritables armes de propagande en faveur des nationalistes arméniens.

Agdham-Azerbaidjan
Après 30 ans de présence arménienne, il ne reste plus rien d’Aghdam. Photo © Maya Baghirova

Pourtant ce sont bien ces derniers qui ont occupé, pendant 30 ans, le territoire azerbaïdjanais, ont été à l’origine d’impressionnantes destructions de villages et de patrimoine, avant d’être finalement obligés de rentrer chez eux en 2021.

Il convient donc de prendre avec beaucoup de prudence la façon dont le conflit est présenté en France. L’échange, par articles interposés, dans le magazine latribune.fr, en est un excellent exemple.

« Il faut dénoncer d’urgence et condamner le soutien de l’Arménie à la Russie dans la guerre contre l’Ukraine« 

Le 11 avril 2022, Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques belge, cherche à attirer l’attention sur le soutien apporté par l’Arménie à son puissant voisin et protecteur russe dans son action en Ukraine. Il pointe notamment les aides militaires et les manifestations pro-russes à Erevan ainsi que dans l’enclave azerbaïdjanaise sous protection russe.

Aussitôt, une contre-tribune est publiée dans le même journal, dénonçant une « propagande anti-arménienne » et qualifiant de « fake news » les informations publiées par Stéphane Boussois.

« Soutenir l’Arménie pas la diffamer« 

On peut aisément comprendre que, dans un conflit, chacun essaie de défendre sa position. Cela ne peut qu’enrichir le débat, à condition que la réponse soit argumentée, et se situe sur le terrain de l’échange et non du déni et de l’invective.

Depuis le début de la guerre de 44 jours qui a vu la victoire de l’armée azerbaïdjanaise sur les forces arméniennes, les lobbies de soutien aux nationalistes arméniens inondent les medias et usent de leur influence auprès de la sphère politique pour composer une sorte de légende des pacifistes chrétiens arméniens face aux appétits féroces des musulmans azéris dopés aux pétrodollars.

Tout cela est à l’image de ces scènes de pugilats au parlement arménien, où l’on a pu voir les députés faire le coup de poing au lieu de confronter leurs arguments, comme il sied à une assemblée représentative. La violence de l’occupation trentenaire justifiée par la violence des mots.

Qui sont les auteurs de la tribune arménienne ?

Ara Toranian, qui aime à se montrer aux côtés d’Emmanuel Macron et des parlemenrtaires français, était, dans les années 80, le porte-parole du Mouvement National Arménien, qui soutenait l’ASALA (Armée Secrète Arménienne de Libération de l’Arménie). Cette organisation commit de nombreux attentats meurtriers dans le monde entier, et notamment la pose d’un bombe à l’aéroport d’Orly en 1983 qui tua 8 personnes.
Suite à cet attentat et à sa mise en garde à vue par la police française, Ara Toranian prit alors ses distances vis à vis de l’ASALA.

Alexandre del Valle est un essayiste identitaire bien connu pour ses positions anti-musulmanes et anti-turques. Le MRAP le qualifie d’« islamophobe forcené », et l’essayiste Xavier Ternisien estime dans un article du Monde que le parcours d’Alexandre del Valle illustre « la façon dont un certain discours hostile à l’islam s’est répandu comme un poison » et peut rendre l’opinion française « plus perméable au racisme et à l’islamophobie ».

Éric Denécé est un politologue, également de la mouvance identitaire, qui a notamment écrit des articles dans le blog d’extrême droite Riposte Laïque.
Il est surtout connu pour ses positions pro-russes, notamment à propos du conflit avec l’Ukraine. Pour Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique, Eric Denécé et son organisme sont « une officine qui se prétend « Centre français de recherche sur le renseignement », [qui] fait de la désinformation délibérée avec des publications utilisant les éléments de langage du Kremlin. L’hypothèse la plus généreuse est celle de la naïveté »

Bref, un trio qui voit dans les mots « musulman », « turc », ou « Azerbaïdjan », les piliers de l’effondrement supposé du monde chrétien. Jolie brochette…

N’en déplaise aux auteurs du billet, les soutiens à l’Ukraine sont bien réels et les manifestations pro-russes et pro-ukrainiennes se sont multipliées dans tout le pays.

Face au puissant lobby arménien français, lequel fait d’ailleurs peu cas des véritables Arméniens, ceux qui vivent en Arménie et au Caucase, et qui n’en peuvent plus de cette bobo-diaspora, l’Azerbaïdjan a bien du mal a faire entendre sa voix, malgré l’excellent travail d’information de son ambassadeur en France, lui-même historien. Et lorsqu’elle le fait, elle est immédiatement l’objet d’insultes, de rapports frelatés sur de prétendus « arrosage de pétrodollars », et « caviargate » dont bénéficieraient ses défenseurs.

Cela va sans dire, mais cela va encore mieux en le disant, que musulmansenfrance.fr n’a jamais reçu le moindre centime ni le moindre oeuf d’esturgeon de la part de l’Azerbaïdjan. Au contraire, le pays consacre très peu de moyens financiers à sa communication, ce qui est sûrement un tort face aux millions de la diaspora. Mais la reconstruction du pays coûte cher. Ceci peut expliquer cela. Il peut en revanche compter sur l’énergie des journalistes, politologues et historiens qui gardent la tête froide face aux sollicitations des lobbyistes arméniens. Nous ne défendons pas l’Azerbaïdjan, nous ne combattons pas l’Arménie. Nous nous en tenons aux faits. Et le droit international, les réalités vécues sur le terrain, notamment les destructions observées dans les territoires anciennement occupés, parlent pour l’Azerbaïdjan.

Lire : « Les sénateurs français encouragent-ils des crimes contre l’humanité »

Tout finit par se savoir, et l’écran de fumée qui cache ce qui s’y passe réellement sera bientôt balayé par le désinterêt post-électoral de la classe politique pour ces régions bien lointaines pour notre microcosme hexagonal. Ce sera alors le moment de renouer, avec le Caucase et l’Asie Centrale, ces pays dont nous sommes, en partie, les héritiers, de riches relations culturelles et économiques.

Espérons…

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