DARMANIN, LE NOUVEAU MACCARTHYSME FRANÇAIS

De la « peur rouge » à la « peur verte »

La maccarthysme fut l’une des périodes les plus noires des Etats-Unis. Appelée également « chasse aux sorcières » ou « peur rouge », elle débuta en 1950 lorsque Joseph McCarthy, un sénateur obsédé par le danger communiste, se mit en tête de faire la traque des citoyens américains supposés collaborer avec l’Union Soviétique pour détruire la démocratie américaine.

Senateur McCarthy

McCarthy voyait des communistes partout, Notamment chez les intellectuels démocrates, et les stars d’Hollywood en qui il imaginait en suppôts de Lénine, en « séparatistes », comme on les appellerait aujourd’hui.

S’appuyant sur des dénonciations, son activité inquisitoriale destinée à débusquer d’éventuelles infiltrations d’agents communistes dans l’administration s’étend bientôt aux laboratoires de recherche et au monde du cinéma. Les employés fédéraux doivent faire la preuve de loyauté et la carrière de certains d’entre eux est brisée. Le climat de paranoïa est d’autant plus lourd que les faits étaient plus ou moins volontairement déformés et amplifiés, et que le simple fait d’être suspecté ou cité à comparaître suffit souvent pour perdre son emploi. Des personnes sont incarcérées parce qu’elles déclarent que la commission viole la liberté d’expression. Refuser de comparaître à une commission parlementaire est un délit. Des artistes sont placées sur une liste noire et interdits de tourner. De nombreux citoyens sont accusés – évidemment – à tort, et certain s se suicident.

Enfin, des voix commencent à s’élever contre le maccarthysme. Ainsi en 1953, on joue la pièce Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller, un biais pour stigmatiser la politique en cours. Albert Einstein dénonce le maccarthysme comme « un danger incomparablement plus grand pour notre société que ces quelques communistes qui peuvent être dans notre pays », ajoutant que « ces investigations ont déjà largement miné le caractère démocratique de notre société »

Finalement, en 1954, Mc Carthy et son inquisition sont condamnés par le Sénat, qui adresse un blâme à McCarthy. Déconsidéré, il sombre dans l’alcoolisme et meurt en 1957.

Un avertissement pour Gérald Darmanin ?

Car, finalement, entre la chasse aux sorcières américaine et celle qui pousse les services du ministère de l’intérieur à chercher à tout prix des éléments de subversion dans les prêches, et à procéder à des expulsions arbitraires, la marge est ténue. Une sorte de passage de témoin, de la « peur rouge », couleur du communisme, à la « peur verte », couleur de l’Islam.

Mobilisation générale contre l’expulsion de Hassan Iquioussen

Hassan Iquioussen

L’expulsion du territoire français, décidé par le Préfet du Nord sur l’ordre du ministre de l’intérieur, de l’imam et conférencier Hassan Iquioussen procède exactement de cette « peur verte » que tente d’instiller le pape du « séparatisme » dans l’esprit des Français.Il ne s’attendait sans doute pas à une telle levée de boucliers. Certes, quelques « collaborateurs » de l’inquisition préfectorale ont bien tenté d’apporter à la décision leur approbation servile, mais les condamnations pleuvent, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la communauté musulmane.

La « lettre de cachet » contre Hassan Iquouissen a indigné le conseil théologique des imams du Rhône, représenté par Mohamed Minta et Azzedleine GACI, et le conseil des mosquées du Rhône, sous la direction de son président Kamel KABTANE qui jugent que « Les motivations qui accompagnent cette décision ne nous semblent pas conformes à l’esprit de justice et d’équité qui sont la clef de voûte de nos institutions. » Le contenu conférences qu’il a donnés dans les mosquées du département du Rhône, « a toujours été dans une ligne de respect des principes et des lois qui fondent notre république. Il a toujours défendu les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité en considérant que la laïcité est une chance pour le vivre ensemble entre toutes les religions et toutes les philosophies, qui peuplent notre pays. » rappellent les deux institutions.

Comme le souligne le site mizane.info, Grenoble, le Centre culturel musulman (CCMG) exprime sa « profonde inquiétude et stupeur au sujet de la décision administrative d’expulser du territoire français le conférencier Hassan Iquioussen pour des accusations qui sont complètement à l’opposé de ce nous avons toujours connu de lui. » Une décision qualifiée de « mauvais service rendu à notre pays ». « Depuis plus de trois décennies, Hassan Iquioussen est engagé publiquement, avec constance et sans la moindre ambiguïté, en faveur de la fraternité, de l’ouverture, du dialogue, et de l’engagement citoyen responsable (…) L’accuser du contraire nous semble relever de l’erreur manifeste. »

A Nice, Otmane Aissaoui président de l’Union des musulmans des Alpes Maritimes évoque sa « sidération face aux accusations que l’on a pu entendre à son encontre car elles nous semblent être à l’opposé de ce qu’est réellement monsieur Iquioussen »

A Limoges, l’AMLF (association des Musulmans de Limoges pour la Fraternité) manifeste sa « stupeur » devant l’oukase préfectoral : « Notre incompréhension est d’autant plus grande que le fondement de cette décision – propos haineux et discriminatoires ne concordent pas avec ce que nous connaissons du discours de M. Iquioussen. Au nom de notre association nous témoignons de l’engagement sans faille de M. Iquioussen dans le respect des valeurs de notre nation. »

A Besançon, le Centre Culturel Islamique de Franche-Comté, rappelle que « M. Hassan Iquioussen est une personnalité connue et reconnue par les Français de confession musulmane. Son engagement est sans faille depuis plusieurs décennies : il a en effet toujours été animé par cette volonté de donner une compréhension intelligente, éclairée de l’islam, notamment en direction des jeunes. »

Dans le Nord, 26 mosquées ont publié un communiqué commun exprimant leur « incompréhension et stupeur » face à cette décision d’expulsion qualifiée « d’erreur manifeste ».

Dans l’Oise, le conseil départemental des associations musulmans de l’Oise évoque « une décision surprenante en vue de la situation et de la personne de Mr Iquioussen ». « Nous l’avons toujours connu fidèle à son engagement rejetant la haine de l’autre, condamnant le racisme, l’antisémitisme, l’extrémisme, l’obscurantisme et le terrorisme ».

A Ozoir-la-Ferrière, l’association culturelle et cultuelle Musulmane Ozoirienne exprime le désarroi des citoyens français de confession musulmane face aux multiples persécutions dont elle est l’objet . « Des années durant, la communauté musulmane française resta silencieuse et fit preuve de patience face aux épreuves qui la touchaient, trop de temps s’est écoulé sans que sa voix ne s’élève devant les injustices qui la visaient (…) Nous trouvons donc injuste le traitement médiatique qui lui (Hassan Iquioussen) est réservé, et indigne l’expulsion qui paraît actée. Nous considérons même cette décision comme une entrave à la bonne cohésion nationale par le climat de suspicion qu’elle fait régner sur l’ensemble de la communauté musulmane. »

Le conseil départemental du culte musulman de la Loire qui a déclaré apporter tout son soutien à Hassan Iquioussen et sa famille et proteste contre « cette décision qui nous paraît injuste et disproportionnée. »

A Bourg-en-Bresse, le conseil départemental du culte musulman parle d’une décision « partiale et partielle ».

Mêmes réactions de stupeur et d’indignation à Marseille, Mulhouse, Clermont-Ferrand; Villeneuve d’Asq.

Des voix citoyennes s’élèvent contre l’intolérance et l’intolérable

La section Hauts de France de la Ligue des Droits de l’Homme, sous la plume de son président Alain Vantroys, rappelle le ministre de l’Intérieur au respect de la loi et du droit : « Il existe un principe clair dans une société laïque et démocratique : les seules limites à la liberté d’expression sont la possibilité pour autrui d’exercer la même liberté, et l’ordre public. Ce principe doit être respecté. Il est dommageable pour tous qu’un ministre, Gérald DARMANIN, se sépare ainsi de ce principe au nombre de ceux qui fondent les valeurs de notre République. Nous demandons qu’il soit fait droit au renouvellement du titre de séjour d’Hassan IQUIOUSSEN. »

L’Union juive française pour la paix fustige ce nouveau détournement politicien de la laïcité et du climat de racisme qui s’institutionnalise en France.« Une grande partie de la presse, loin de défendre les libertés, ressort une vieille déclaration de 2003 à connotation antisémite, sur laquelle l’imam Iquioussen est revenu et a présenté des excuses. Vingt ans après, la manœuvre politique est grossière. Si des déclarations de cet imam sont répréhensibles, qu’il soit jugé pour cela ! La loi séparatisme, on le voit ici clairement, est une loi de confusion des pouvoirs où le ministre de l’Intérieur s’institue pouvoir judiciaire (…)Nous nous inquiétons de cette dérive liberticide, qui en dit long sur l’extrême-droitisation du pays par Macron et ses alliés. Rien ne saurait justifier une expulsion pour des motifs politiques ou idéologiques, si ce n’est le racisme inhérent à cette affaire. Il faut à tout prix lutter contre ce symbole de la fragmentation de la société entre les « Français de souche », à qui tous les conservatismes sont permis, et les autres, qu’on pourrait maltraiter et expulser selon les intérêts politiques bien compris du moment. »

David Guiraud, députes NUPES de la 8e circonscription du Nord (Roubaix, Wattrelos). déplore également dans un communiqué un « fait du Prince », « une aventure politique de Gérald Darmanin », des procédures « douteuses » et des « décisions arbitraires ».

Jusqu’où iront-ils ?

Selon des renseignements confidentiels qui nous ont été communiqués, au moins 8 autres expulsions, tout aussi arbitraires, sont actuellement en cours.

Après la dissolution du CCIF, il n’existe plus, sans doute à dessein, d’organisation susceptible de défendre les injustices à l’égard des musulmans. Sauf que cette affaire, comme le seront les probables suivantes, va servir de catalyseur à une nouvelle mobilisation de la communauté musulmane de France.

Et pas seulement. Comme on l’a vu, d’autres voix sont en train de s’élever contre ce qu’il faut bien appeler, malgré l’interdiction des autorités d’évoquer ce terme, une « islamophobie d’état ». Le rabbin Gabriel Hagai , de la « Maison pour la paix » », fait d’ailleurs part de sa consternation : « Depuis quand une opinion religieuse est-elle coupable aux yeux de la loi française ? Il y un principe qui devrait s’appliquer ici : la laïcité, non ?! J’ai l’impression que nous sommes encore face à du deux poids deux mesures systémique dès qu’il s’agit de musulmans. »

Les représentants des cultes juif, catholique et protestant, ont récemment attaqué la loi « séparatisme » devant le Conseil d’État. En vain, car celui-ci partage la même conception de la laïcité exclusive que le gouvernement.

Cette situation peut-elle durer ? L’avenir le dira. En tous cas, diviser les français, les dresser les uns contre les autres n’a jamais rien donné de bon. La chasse aux sorcières américaine a duré 4 ans.

Gérald Darmanin subira-t-il le même sort que Joseph McCarthy ? Nous ne le lui souhaitons pas, à la condition que son obsession cède enfin la place à la raison.

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