FORUM INTERNATIONAL DES MEDIAS À CHOUCHA, AZERBAÏDJAN : QUEL AVENIR POUR LE MÉTIER DE JOURNALISTE ?

24 juillet 2023

Le forum international sur les médias vient de s’achever à Choucha, en Azerbaïdjan.
Ce forum, qui réunissait 250 journalistes et directeurs de médias venus de 50 pays, a été intéressant à double titre. En premier lieu, le forum a abordé les principales questions que se posent les journalistes sur l’avenir de leur profession, laquelle vit actuellement un changement profond.

L’évolution spectaculaire de la technique modifie radicalement la façon dont le public a accès à l’information. Les réseaux sociaux sont en train de prendre le pas sur les médias traditionnels, et la jeunesse notamment, délaisse les journaux et la télévision pour twitter, facebook ou Tiktok. Les images passent du format horizontal au format vertical, ce qui en soit n’a guère de conséquences. Ce qui est plus problématique, c’est que, grâce aux téléphones portables, tout le monde peut se croire journaliste, car chacun peut publier et voir ses videos reçues et partagées par des millions de visiteurs. Ces « informations » sont diffusées sans délai, mais aussi sans être vérifiées, laissant une place grandissante aux fake news, aux discours complotistes et aux trolls. Une situation particulièrement dommageable pour le public, surtout jeune, mais aussi pour les journalistes qui voient ainsi leur métier menacé. La dictature de l’immédiateté, et l’exigence du « scoop » souvent imposée par les propriétaires des médias poussent parfois les journalistes à relayer ces « posts »dans l’urgence, et sans plus de contrôle, ce qui contribue à une décrédibilisation de la profession. Plusieurs dérapages concernant le conflit en Ukraine ont alimenté cette méfiance du public à l’égard de la presse. Les « fake news » apparaissent finalement comme la version moderne de la propagande.

De même, les progrès de l’intelligence artificielle, qui permet à tout un chacun, notamment grâce à des outils comme chat GPT, d’écrire automatiquement un article, posent la question de la fiabilité de l’information et de l’utilité même du métier de journaliste. Et on ne parle pas du fameux procédé « deepfake » qui permet de faire dire de façon tout à fait réaliste à des personnalités des propos qu’ils n’ont pas tenus. La réponse est probablement dans la recherche de l’excellence journalistique et une déontologie sans faille, ce qui est loin d’être toujours le cas dans nos médias.

Autre question majeure, celle de la sécurité des journalistes, qui doivent non seulement faire face aux risques inhérents à leur travail sur le terrain, mais aussi aux menaces émanant des lecteurs ou internautes mécontents de leurs propos. Un journaliste turc présent témoignait avoir été obligé de déménager suite aux menaces de mort reçues à son domicile par les activistes arméniens. Les journalistes sont également trop souvent la cible des autorités de leurs propres pays. Le nombre des journalistes emprisonnés augmenté de façon exponentielle ces dernières années. La protection de la liberté de la presse doit être, partout, et pour tous, une priorité.

Choucha : Le palais de Natavan détruit pendant l’occupation arménienne

La seconde raison de l’intérêt de ce forum tient dans le lieu où il s’est tenu. Choucha, qui sort d’une occupation arménienne de presque 30 ans au cours desquelles la ville a été presque totalement détruite, comme d’ailleurs le reste du Karabakh, se reconstruit à grande vitesse afin de retrouver sa situation d’avant 1992 : la capitale culturelle de l’Azerbaïdjan, celle qu’on appelait « la perle du Caucase ». Elle représente, comme l’a affirmé le président azerbaïdjanais durant la conférence d’ouverture, la marque du retour définitif à l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan. Choucha est par ailleurs considérée comme le berceau de la nation azerbaïdjanaise. C’est aussi le symbole de la défaite de l’armée arménienne et la fin des rêves de conquête d’Erevan, comme l’a d’ailleurs lui-même reconnu le premier ministre arménien Nikol Pachinyan.

C’est pourquoi les medias arméniens, surtout ceux alimentés par la diaspora française, se sont déchaînés contre cette manifestation, dans des termes souvent peu amènes, en particulier à l’égard des femmes journalistes participantes, comme la modératrice Maria Ramos, insultée de manière obscène sur les réseaux sociaux.

Ce que la présence au Karabakh de journalistes internationaux fait craindre aux séparatistes arméniens, c’est de les voir réduire à néant le story telling patiemment monté au fil des mois depuis la fin de la guerre. Un exemple est celui du fameux blocus du couloir de Latchin qui, en empêchant les convois humanitaires de pénétrer dans l’enclave de Khankendi (Stepanakert pour les Arméniens), menacerait sa population de privations et de famine. Les autorités azerbaïdjanaises ont toujours affirmé que les convois humanitaires de vivres et de médicaments n’étaient nullement bloqués et que les contrôles n’avaient d’autre but que de vérifier que ces convois n’étaient pas utilisés pour faire transiter des armes ou des marchandise de contrebande.

C’est précisément ce qu’a constaté la journaliste d’Euronews Anelise Borges, qui s’est rendue au check-point de Latchin et a publié le tweet suivant, accompagné d’une photo montrant un camion de la Croix-Rouge traversant la frontière :

« Couloir de Lachin. 22 juillet. Actuellement, une colonne de la Croix-Rouge passe par ici. C’est la partie la plus controversée du conflit arméno-azerbaïdjanais. Les Arméniens disent que l’Azerbaïdjan les maintient dans un blocus, bien que les Azerbaïdjanais contrôlent simplement leur frontière, permettant le passage de l’aide humanitaire ».

Un tweet factuel, concis, le travail d’une journaliste reconnue pour son professionnalisme qui s’est pourtant immédiatement retrouvée sous une tempêtes de tweets orduriers et menaçants.

Quelques jours auparavant, les autorités azéries avaient interrompu brièvement le passage des véhicules sur le corridor après la découverte de marchandises de contrebande dans les camions de la Croix Rouge arménienne, ce que celle-ci avait dans un premier temps réfuté avant de le reconnaître en se défaussant sur les chauffeurs : « Nous regrettons que quatre chauffeurs qui avaient été mandatés aient tenté à notre insu de transporter des marchandises commerciales dans leurs propres véhicules, qui arboraient temporairement l’emblème du CICR. Ces personnes n’étaient pas membres du personnel du CICR et leurs contrats de service ont été immédiatement résiliés », a indiqué l’organisation.

De même, les affirmations reproduites par les medias français sur le chiffre de la population arménienne présente dans l’enclave sont à prendre avec prudence. Le nombre de 120 000 personnes est même contestée par les alliés russes de l’Arménie, qui l’évaluent à moins de 40 000. Le chiffre précédent étant celui de la population arménienne avant l’exode consécutif à la guerre de 44 jours.

On voit que le métier de journaliste est de plus en plus délicat. C’est ce qu’ont fait remarquer les responsables de la Fédération internationale des journalistes, qui représente l’ensemble des syndicats de la presse du monde entier : il serait utile que, dans l’affaire du Karabakh par exemple, les deux parties laissent l’accès réciproque à leurs territoires à leurs journalistes respectifs. Ce que les autorités azerbaïdjanaises se déclarent disposées à accepter, au contraire, pour le moment, des responsables arméniens. Ce serait en tous cas un moyen de substituer à une histoire sans cesse écrite et réécrite la simple réalité des faits, seule porte vers une relation apaisée entre les deux pays, lesquels ne tirent, l’un et l’autre, aucun bénéfice de cette situation conflictuelle.

Le président Aliyev a souhaité que ce forum devienne le rendez-vous annuel de la liberté de la presse. Il sera intéressant de voir dans un an comment la situation des journalistes, en particulier dans les régions de l’Europe centrale actuellement sous pression, aura évolué.

Jean-Michel Brun

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