ÉMEUTES EN NOUVELLE-CALÉDONIE, POLITIQUE NÉO-COLONIALE : QUAND LA MAIN GAUCHE DE LA FRANCE IGNORE CE QUE FAIT SA MAIN DROITE

Par Jean-Michel Brun 

Gérald Darmanin, le ministre français de l’intérieur n’est pas content, mais pas content du tout. Lui qui était si satisfait d’avoir trouvé l’idée géniale du « séparatisme » pour mettre les musulmans au ban de la société française, le voilà confronté à des idées séparatistes – des vraies celles-là semble-t-il – qui se profilent à l’azur horizon des départements et territoires d’Outre-mer. Cette « France » lointaine que la métropole s’est ingéniée, depuis des années, à exploiter, piller, ou utiliser comme terrain d’expériences pour ses essais nucléaires.

La mainmise sur l’économie par quelques riches blancs, la pollution des sols, comme en Guadeloupe et en Martinique, avec le scandale de la chlordécone, l’abandon de la République dans les territoires comme la Nouvelle-Calédonie, les séquelles irréparables du programme nucléaire militaire en Polynésie, la spoliation des terres aux dépens des populations indigènes, tout cela a incité une grande partie de la population de ces territoires à se rebeller contre l’autorité française.

Mais c’est surtout la négation des cultures locales, la volonté de dissoudre celles-ci dans la culture métropolitaine dominante, qui ont provoqué l’éclosion de partis et de mouvements autonomistes ou indépendantistes.

Étouffés par les partis « légitimistes », construits ou soutenus par les autorités françaises, qui professent une « assimilation » des peuples autochtones, autrement dit une disparition de leurs spécificités, ces mouvements peinent à se faire entendre.  Sauf en Polynésie, qui a envoyé 3 députés indépendantistes à l’Assemblée Nationale et a placé les indépendantistes Moetai Brotherson et Antony Géros respectivement à la tête de la région et de l’assemblée territoriale, en Nouvelle-Calédonie, où le leader FNKLS Roch Wamytan a remporté le Congrès, et l’indépendantiste Robert Xowie a été élu au Sénat, et naturellement la Corse où l’autonomiste Marie-Antoinette Maupertuis a succédé à l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni à la présidence de l’Assemblée corse. 

Le « Groupe d’Initiative de Bakou »

Ce qui a provoqué la grosse colère de Darmanin, c’est que les partis indépendantistes ont trouvé un soutien majeur auprès de l’Azerbaïdjan. Alors président du mouvement des non-alignés, l’Azerbaïdjan crée en juillet 2023 le « Groupe d’initiative de Bakou », consacré à « l’élimination totale du colonialisme » et destiné, notamment, à permettre aux peuples qui réclament leur autonomie ou leur indépendance à l’égard d’un pays suzerain, de faire valider leur inscription à la liste des « pays à décoloniser » de l’ONU. Une liste où figurent déjà la Polynésie française et la Nouvelle-Calédonie. La France possédant la plus grande superficie de terres extra-métropolitaines se trouve naturellement au centre de la démarche.

Le 18 avril 2024, dans le cadre du Groupe d’Initiative de Bakou, Omayra Naisseline, élue du groupe indépendantiste UC-FLNKS, signait, au nom du président du Congrès Roch Wamytan, un mémorandum de coopération entre le Congrès de la Nouvelle-Calédonie et l’Assemblée nationale de l’Azerbaïdjan visant à développer les relations entre les deux chambres notamment en matière de culture, d’enseignement et de politique. Pas de quoi fouetter un chat. Sauf que ce rapprochement entre l’Azerbaïdjan et une élue « séparatiste » donne des sueurs froides au chat Darmanin. « Une ingérence extrêmement néfaste », grinche le ministre de l’intérieur, qui oublie que la France a soutenu mordicus les indépendantistes arméniens du Haut-Karabakh, en contradiction formelle avec les 4 résolutions de l’ONU que la France avait elle-même signées. Quand la main gauche ignore ce que fait la main droite… Un soutien qui paraît d’ailleurs bien dérisoire aujourd’hui, au moment où Bakou et Erevan sont en train de signer des accords historiques – en l’absence de la France, naturellement.

Mais ce n’était qu’un début : lors de la conférence internationale du Groupe d’initiative de Bakou, qui s’est tenue au siège de l’ONU à Vienne, en Autriche,  le 30 avril 2024, le parti indépendantiste tahitien Tavini Huiraatira, représenté par  Vito Maamaatuaiahutapu, a signé un mémorandum de coopération mutuelle avec le GIB. Et cela en présence de la figure la plus emblématique de l’indépendantisme corse : Jean-Guy Talamoni,  et de Jean Jacop Bicep, ancien député européen et secrétaire général de l’Union Populaire pour le Libération de la Guadeloupe ! Le ministre de l’intérieur français n’a pas fini de feuler…

La conférence organisée par le Groupe d’Initiative de Bakou avait pour thème « Vers la décolonisation : les conséquences de l’assimilation et son impact sur la réalisation des droits de l’homme ».

Il semble intéressant de s’arrêter un moment sur cette notion d’assimilation, souvent mise en avant par les partis légitimistes qui s’opposent à toute idée d’autonomie ou d’indépendance. 

De l’assimilation à la disparition : une méthode française  

Le mot « assimilation » a possédé, pendant assez longtemps, une connotation plutôt positive. Elle fut même revendiquée par des responsables autochtones, notamment dans ce qu’on appelait les « vieilles colonies » françaises. Ceux-ci considéraient que l’assimilation consistait simplement à faire des habitants des régions colonisées des citoyens français à part entière, sans régime d’exception, et sans discrimination. Cette « assimilation » était par conséquent, selon eux, une forme de « décolonisation », qui contrastait avec la politique coloniale britannique plus différentialiste. C’était également la position de Victor Schœlcher, partisan du colonialisme, mais adversaire de l’impérialisme. Cette perception de l’assimilation s’est illustrée par le vote de la loi d’assimilation juridique de 1946 portée par les députés autochtones Aimé Césaire, Léopold Bissol, Gaston Monnerville et Raymond Vergès. Cette loi conduisit à la transformation des régions colonisés en départements et territoires d’outre-mer français. 
Une telle approche peut étonner aujourd’hui tant elle paraît candide. Il faut juste se souvenir qu’au 19e siècle jusqu’aux débuts du XXe siècle, le fait de s’emparer d’une terre lointaine et de ses ressources naturelles, puis de réduire sa population en était d’esclavage ou de quasi-esclavage  était considéré comme quelque chose de naturel. Cette vision naïve fut naturellement démentie par la révélation, souvent tardive, des réalités de la colonisation, comme par exemple les atrocités commises lors de la colonisation de l’Algérie. L’assimilation fut en réalité une assimilation sous condition. Vous serez des citoyens à part entière si, et seulement si, vous abandonnez vos propres traditions et cultures ancestrales pour vous fondre dans la culture dominante du colonisateur.  Car sous des concepts comme ceux de « départementalisation », ou d’égalité des droits, se cachait la volonté, beaucoup moins avouable, de faire disparaître les cultures autochtones auxquelles on refusait d’ailleurs le qualificatif de cultures. On passe ainsi de l’assimilation à l’injonction d’assimilation.

Au delà de la caricature de « Nos ancêtres les gaulois » imposées aux Africains et aux Antillais, il y a le drame d’un effacement pur et simple de la mémoire des peuples au nom de la légitimation du fait colonial. De l’assimilation à la disparition. 

En effet, au milieu du 19e siècle, l’opinion publique commence à être nourrie des principes républicains de Liberté, d’égalité et de fraternité. L’esclavage est définitivement aboli en 1848 par Victor Schœlcher, et il faut trouver des justifications « avouables » au colonialisme. Ce sera la « mission civilisatrice de la France », prônée par Jules Ferry qui, en 1845, prononcera ce fameux discours devant l’Assemblée nationale : « Les races supérieures ont des droits vis à vis des races inférieures. Elles ont aussi un devoir, celles de civiliser les races inférieures ». Un concept qui sera repris plus tard par Antoine Pinay lorsque la délégation française quittera la séance de l’ONU à propos de la guerre d’Algérie où il s’exclamera « Nous n’accepterons jamais que l’on remette en cause la mission civilisatrice de la France ». En réalité, en utilisant le concept d’assimilation, ces apôtres du colonialisme ne font que reprendre une théorie née au Siècle des Lumières. Avant même la Révolution française, Condorcet expliquait que « Les peuples d’Amérique, d’Afrique, d’Asie et d’autres contrées lointaines semblent n’attendre que d’être civilisés et de recevoir de notre part les moyens de le devenir »

L’idée que l’assimilation était une forme de décolonisation fut violemment contredite par le « Code de l’indigénat» de 1881, qui  distinguait deux catégories de Français : les « citoyens » français (de souche métropolitaine) et les « sujets » français, c’est-à-dire les Africains noirs, les Malgaches, les Algériens, les Antillais, les Mélanésiens, etc., ainsi que les travailleurs immigrés. Les « sujets » français soumis au Code de l’indigénat étaient privés de la majeure partie de leur liberté et de leurs droits politiques. Ce statut s’apparentait en fait à un esclavage déguisé des populations autochtones qui se trouvaient dépouillées de leur identité. En réalité, cette mission civilisatrice n’avait pour raison d’être que celle d’être la vitrine d’un dessein beaucoup moins honorable : celui du pillage sans vergogne des ressources naturelles des pays colonisés. On se souvient notamment de la construction de la voie ferroviaire « Congo-Océan », exemple de l’apport de la civilisation française, qui n’avait en réalité d’autre objectif que de transporter vers la mer les ressources naturelles volées au Congo.

Par ailleurs, contrairement à l’exemple britannique où l’octroi d’une autonomie fut le prélude naturel à la décolonisation, en France, grâce au principe d’assimilation, il n’était plus question de décolonisation dans ces territoires assimilés, et si l’un d’eux prétendait se séparer de la métropole, il n’y avait pas décolonisation, mais séparatisme et partition, justifiant une répression impitoyable. Si cette injonction d’assimilation prit des formes théâtrales, comme le dévoilement des femmes algériennes en 1958, elle eut pour conséquence dramatique l’anéantissement des cultures, la destruction des écoles. En 1838, le Capitaine Rozier, qui commandait une troupe de soldats français en Algérie écrivait :  « Presque tous les hommes algériens savent lire et compter, ainsi les soldats qui débarquent sont en général moins instruits que les sauvages qu’ils viennent civiliser ». A cette époque, 92% des enfants algériens étaient scolarisés alors que  France comptait 40% d’analphabètes. Cent ans plus tard, en 1950, 92% des enfants indigènes de 10 à 14 ans étaient illettrés. Tel est le résultat de l’assimilation. 

L’assimilation, par sa fonction de destruction des cultures locales a été un instrument d’abrutissement des populations indigènes, de manière à en faire de la main d’oeuvre bon marché pour les entreprises coloniales. Et l’un des leviers de cette « déculturation » a été l’interdiction d’utiliser les langues locales à l’école au profit du seul français.  

Assimilation versus intégration 

Or, aujourd’hui, l’injonction d’assimilation refait surface, ressuscitée par la droite française, majoritairement nostalgique du colonialisme. Alors qu’elle s’appliquait jadis aux populations extérieures qu’on envahissait, elle s’applique aujourd’hui aux populations françaises que certains voudraient bien voir partir, à moins qu’elles n’acceptent d’effacer toute trace de la culture de leurs aïeux, quand bien même elles seraient nées en France, de parents français.  Ce qu’on n’a pas réussi à faire de l’autre côté de la Méditerranée, on le tente à nouveau sur le territoire de la métropole. « À Rome, habille-toi comme les Romains », lançait le polémiste de droite, ancien candidat à la présidence de la République, Eric Zemmour, lors d’un débat télévisé où il était question de hijab et de djellaba. « Votre prénom est une insulte à la France », lançait encore l’extrémiste à la journaliste Hapsatou Sy. Cette idéologie se retrouve dans les discours des suprémacistes qui vantent de soi-disant « aspects positifs de la colonisation », reprenant les fantasmes de la « mission civilisatrice ». 

Ce qui est intéressant, c’est que l’un des instruments majeurs de l’assimilation coloniale a été l’école. Les écoles coloniales utilisaient des manuels extrêmement simplifiés destinés, non à faire des élèves indigènes des citoyens français, former des élites, mais au contraire fabriquer de la main d’oeuvre utile au système colonial, et convaincre les jeunes, et leurs parents, des bienfaits de celui-ci. Comme l’affirmait le député socialiste Albert Sarraut en 1923, « Chacun doit rester à sa place, dans sa classe et sa race ».

Or c’est exactement la même chose qui se passe aujourd’hui. Là où les « Carnets de correspondance » des élèves s’ouvraient il y a 30 ans sur des principes de morale, ils sont aujourd’hui introduits par des discours sur la laïcité, ce qui est une manière de viser indirectement les cultures qui donnent une place importante à la spiritualité. Par ailleurs, les conseillers d’orientations dirigent presque systématiquement les jeunes ayant une « origine » vers les filières professionnelles alors que les enfants « blancs » de même niveau sont aiguillés vers les filières générales. Il existe en France un lien très étroit entre cette injonction d’assimilation, qui fut d’abord portée par le président Nicolas Sarkozy et reprise aujourd’hui par le ministre de l’intérieur Gerald Darmanin, et l’islamophobie, même si cette injonction vise également d’autres populations. La question du foulard porté par les musulmanes fait encore la une de l’actualité 25 ans après la polémique des jeunes filles de Creil, de même que le port du burkini ou la stigmatisation des sportifs pratiquant le Ramadan. Des députés français ont même suggéré l’interdiction de l’enseignement de la langue arabe à l’école. L’idée d’assimilation a fini par se substituer à celle d’intégration.  

Or l’assimilation est une double erreur. Du côté de l’immigré, c’est une véritable agression, un déni d’identité culturelle, une attitude méprisante et condescendante qui consiste à dire « ta culture est médiocre et n’a pas d’importance par rapport à l’immense culture du pays qui t’accueille. Abandonner tes traditions, ce ne sera pas une grande perte pour toi ». Du côté du pays d’accueil, c’est se priver de la richesse intellectuelle de l’immigrant (qu’il soit de 1ere ou de 5e génération). Cela fait perdre paradoxalement à l’immigration tout intérêt pour le pays d’accueil. En tous cas, la condescendance affichée de certaines élites françaises à l’égard des arabes et des africains fait que la France est aujourd’hui expulsée de tous les territoires où elle était jadis solidement implantée, notamment en Afrique. La culture française fait à son tour l’objet d’un rejet, la langue française est de moins en moins parlée dans le monde, alors que, ironie du sort, le concept français d’assimilation était justement fondé sur l’idée d’étendre la culture française dans les colonies. 

On oublie trop souvent que la culture française tire une grande partie de sa richesse des apports étrangers. Depuis les savants, architectes et médecins arabes du moyen-âge aux peintres espagnols et russes du XXe siècle, la France doit presque tout aux cultures venues d’ailleurs. L’idée d’assimilation est associée à celle de la supériorité supposée d’une culture sur l’autre, la seconde devant s’effacer devant la première. Une absurdité lorsqu’on voit les grandes réussites du multiculturalisme, comme aux Etats-Unis ou en Azerbaïdjan.  Comme le rappelait Leopold Sedar Senghor : « toute civilisation est un métissage ».  

La conférence de Vienne sur l’assimilation et la décolonisation pour construire un monde de liberté et de respect 

Organisée à Vienne au siège de l’ONU, la conférence internationale du GIB d’avril 2024 réunissait les mouvements de libération de tous les départements et territoires d’outremer français et de la Corse, ainsi que des représentants de pays décolonisés, comme l’Algérie, devant une parterre de diplomates du monde entier. C’est le président du GIB, l’Azerbaïdjanais Abbas Abbasov, qui a introduit la conférence en rappelant les principes généraux de l’initiative :

L’histoire de l’humanité à travers les âges a été marquée par d’innombrables souffrances tant physiques que spirituelles, subies par les peuples placés sous l’oppression de puissances impérialistes. Ces puissances coloniales, responsables de massacres et de crimes inouïs contre les peuples qu’elles assujettissaient, ont construit leur propre bien-être en pillant les ressources naturelles des peuples colonisés.

Depuis la naissance de l’ONU et d’autres institutions mondiales et régionales dédiées à la défense des droits de l’homme et des libertés, un certain nombre de puissances qui «justifiaient » l’existence du colonialisme, poursuivent, au XXI siècle, leur politique coloniale, instaurant ainsi un « néocolonialisme » dont elles élargissent même les dimensions.

Cet événement vise principalement à mettre en lumière l’assimilation culturelle, qui est l’une des manières les plus sournoises de perpétrer ce crime. Les politiques impérialistes et coloniales entraînent de manière générale une adoption forcée de la culture, de la langue, des valeurs et des institutions du colonisateur. Par exemple, l’expansion des pays occidentaux en Afrique au XIXe siècle a entraîné l’abandon des langues locales au profit des langues européennes, provoquant la disparition progressive des langues vernaculaires et portant atteinte à la transmission des savoirs et des traditions culturelles. Ainsi, de nombreuses formes de résistance culturelle, comme la littérature, l’art, la musique et la religion, ont été incapables de maintenir leur identité culturelle face à la domination impériale.

Cette politique d’assimilation persiste malheureusement aujourd’hui, comme en témoigne la politique coloniale et néocoloniale française. En favorisant l’assimilation culturelle, la France promet l’égalité de droits pour les peuples autochtones, les considérant légalement comme des « citoyens français », tout en visant à effacer leur identité nationale pour les homogénéiser. En explorant le thème de l’assimilation, l’objectif est de sensibiliser les jeunes générations, d’éveiller leurs consciences sur l’importance de ce phénomène, et leur permettre de retrouver leurs traditions de reconnaissance et de respect des ancêtres. Il s’agit enfin de les aider à comprendre les répercussions des politiques d’assimilation sur les cultures et les identités des peuples autochtones.

Ce sujet est véritablement de nature à favoriser l’échange avec les jeunes. En discutant de l’assimilation, nous pouvons les encourager à envisager des initiatives futures pour préserver et promouvoir les cultures locales, et à participer à des actions concrètes de soutien aux communautés, mouvements et partis. En parallèle, cela ouvrirait la voie à des projets collaboratifs avec des instituts de recherche et des universités traitant de cette problématique. Le choix de ce thème vise à approfondir la réflexion sur l’appartenance locale, à éduquer sur ces questions et à encourager l’engagement dans des actions concrètes afin de préserver, pour l’avenir, les cultures nationales. 

« Un passé obstinément présent » 

Francis Carole, membre de l’Assemblée de Martinique et président du Parti pour la Libération de la Martinique, a rappelé la définition de l’assimilation telle que l’avait posée Arthur Girault, professeur de droit, dans son ouvrage publié en 1895 : « Les principes de la colonisation et de la législation coloniale ». : « On tâchera d’élever les indigènes jusqu’à notre civilisation. On tâchera de faire disparaître de leurs mœurs certains usages barbares tels que […]les monstrueuses coutumes du Dahomey. Des missionnaires s’efforceront de les convertir à l’une des religions qui sont celles des pays civilisés. Des agents commerciaux, en quête de nouveaux débouchés pour leurs produits, feront naître chez eux des besoins auparavant inconnus… N’est-ce pas une vérité économique que le degré de civilisation d’un peuple se mesure à la multiplicité et à la complexité de ses besoins ? C’est cette action civilisatrice, cette double culture de la terre et de ses habitants qui constitue à proprement parler l’œuvre de la colonisation »« C’est une loi générale », écrit-il, « non seulement à l’espèce humaine, mais à tous les êtres vivants, que les individus les moins bien doués disparaissent devant les mieux doués. L’extinction progressive des races inférieures devant les races civilisées, ou si l’on ne veut de ces mots, cet écrasement des faibles par les forts, est la condition même du progrès »

« C’est le passé », balaieront certains, pour nous faire croire que le monde a changé. Mais lorsque le 26 juillet 2007 Nicolas Sarkozy, président de la république française, lance à l’université Cheik Anta DIOP de Dakar : « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », on voit que le passé reste obstinément présent. « La politique d’assimilation n’a jamais été un simple affrontement pacifique entre la culture du colonisé et celle du colon. C’est une guerre totale. Le colon essaie de prendre l’avantage par la ruse, le chantage, les pressions de toutes sortes, les choix de développement qu’il impose, son appareil judiciaire et la violence d’État. » martèle Francis Carole, qui prend à témoin le non-lieu des tribunaux français dans l’affaire de l’empoisonnement au chlordécone des Martiniquais et Guadeloupéens. Il évoque également la persécution d’Hervé Pinto, emprisonné en dépit de décisions de justice qui reconnaissent ses droits sur la propriété qui lui avait été volée.  Non, décidément, le fait colonial n’appartient pas seulement au passé. Le principe d’assimilation continue de créer une discrimination entre ceux qui acceptent la dissolution de leur culture et ceux, considérant que les cultures ne se soustraient pas, mais s’ajoutent, ne l’acceptent pas.

Roland Laffite, chercheur et président de la Société d’études linguistiques et étymologiques françaises et arabes, le démontre avec l’exemple de la France.  Ceux qui refusent de laisser leur culture, ou leur religion dans les placards de leur vie privée, qui osent se montrer sur la place publique dans l’entièreté de leur être et de leur pensée, sont considérés, aujourd’hui encore, comme une population exogène. « Désormais citoyens français et non plus sujets, les populations venues des pays anciennement colonisés continuent à subir des pratiques administratives et sociales discriminatoires » souligne Roland Laffitte qui dénonce les contrôles policiers au faciès (Arabes ou Africains ont 20 fois plus de chances d’être interpellés par la police), les discriminations à l’emploi (qui porte un nom arabe ou africain a 7 fois moins de réponses positives), les refus de location de logement pratiqué par la moitié des agences immobilières, la relégation dans cités-ghettos. Comme du temps de la colonie française en Algérie, l’Islam fait l’objet d’un traitement discriminatoire : « On lui reproche de confondre religion et politique. Il s’ensuit que toute revendication de la part des Musulmans est nécessairement considérée comme politique. On l’accuse d’être violent par nature, ce qui fait que tout acte accompli par un Musulman est considéré comme porteur de violence. On le juge irréformable, ce qui le rendrait incompatible avec les valeurs de la République et de « notre société ». Enfin, les Musulmans sont suspectés de « taqiyya », c’est-à-dire d’une prétendue dissimulation rituelle. » 

L’État encourage de soi-disant études et recherches universitaires en islamologie qui font le parallèle entre les attentats commis ces dernières années, et même de simples faits divers, et la pratique de l’Islam, mettant en exergue des mots à la définition laissée volontairement floue comme Charia ou Jihad. Comme il le fut sous la colonisation algérienne, l’Islam est mis sous tutelle étatique, en dépit de la loi de séparation entre les Églises et l’État de 1905, qui n’a jamais été véritablement appliquée à l’Islam : « L’État vise à une représentation des Musulmans à sa main. Il intervient dans les questions d’organisation de l’Islam et même dans des questions théologiques. Au nom d’une laïcité qui rassemble de la gauche anticléricale à l’extrême-droite catholique, l’État élabore une législation policière « antiséparatiste » qui vise les Musulmans et justifie leur mise à part dans la société, prélude aux persécutions qui ont frappé dans l’histoire française celle des Protestants puis des Juifs. Quand la loi ne suffit pas, l’État utilise des tracasseries sous n’importe quel prétexte administratif, voire des persécutions contre des institutions d’enseignement, les mosquées, associations culturelles ou sportives, etc., qu’il suspecte d’être des canaux d’influence « islamique », séparatiste et antirépublicaine. Cela caractérise une islamophobie d’État, héritage de la colonisation dans un pays qui compte 6 millions de Musulmans, de religion ou de tradition familiale, soit 8 % de la population. » 

Dans la guerre génocidaire menée à Gaza par l’État israélien, le gouvernement français, les grands médias, et le clan des intellectuels officiels auquel il ouvre, presque exclusivement, ses antennes, nient la nature de résistance nationale du mouvement Hamas et font de la guerre menée par Israël contre le peuple palestinien une guerre contre l’islamisme. « Israël est montré comme « combattant des valeurs démocratiques », « défenseur de la civilisation occidentale », et prolongement de « notre société » face au « Sud global ». Le sort misérable des Palestiniens est abandonné aux volontés d’Israël et est ravalé à une simple question humanitaire, et encore ! » constate Roland Laffite. « Emmanuel Macron lui-même identifie l’antisionisme à de l’antisémitisme. Des militants pour la cause palestinienne sont sommés publiquement de dénoncer le Hamas comme « organisation terroriste », ce que ne fait pas l’ONU, et des centaines de procès sont menés contre eux. » Tout ceci nous fait revenir aux années de la Guerre d’Algérie, ravivant dans la société un esprit de type colonial qui pèse lourdement sur tous nos compatriotes maghrébins et africains.   

L’Algérie : une référence pour la colonisation des autres peuples 

La journaliste et réalisatrice Naïma Lefkir-Laffitte évoque à son tour la situation des Algériens sous occupation française. Envahis dès 1830 sans autre raison que l’appât du gain, les Algériens sont devenus des vaincus sans droits.« En 1962, à l’Indépendance, le pays compte 9 millions d’Algériens pour 1 million d’Européens qui se sont emparé du tiers de la superficie agricole en refoulant les Algériens sur les terres infertiles » explique la journaliste, « Ceci par les expropriations et les lois foncières forçant à la propriété privée, ce qui a fait naître un immense prolétariat agricole et urbain misérable. Soumis à la corvée, obligés de travailler gratuitement par mesure punitive, à plusieurs journées de chez eux, ils vont construire routes, villages, hôpitaux, écoles dont ils sont exclus d’utilisation. Un esclavage sans nom. Ainsi dépouillés, les autochtones n’ont le choix qu’à la résignation à la misère ou à la révolte. À chaque décennie des 132 ans de la colonisation, éclatera une révolte, jusqu’à la Révolution qui met fin à la colonisation. » 

Pour les colons, le pillage économique s’appuie sur les préjugés raciaux auxquels le Droit donne une manière de légitimité.  « Les Algériens israélites acquièrent la citoyenneté française en 1870 mais pas les Musulmans. De plus, ces derniers sont régis par le Code de l’Indigénat qui résume, en 1881, les règles répressives particulières à leur encontre, accumulés par les autorités militaires et administratives depuis 1830. Ce Code, qualifié par les juristes de monstre juridique, sera généralisé à toutes les colonies en 1887. Il s’agissait de tenir les musulmans dans un statut d’assujettissement qui gère tous les aspects de leur vie, publique et privée. C’est au point que même un converti au christianisme restait Musulman en droit et donc exposé à l’arbitraire colonial. Ce Code sera théoriquement aboli en 1946, mais ne changera pas du tout la pratique des administrations. » souligne Naïma Lefkir-Laffitte qui rappelle qu’alors que les Algériens étaient très majoritairement scolarisés, « l’école algérienne est éliminée dès 1830 par la confiscation des biens habous (ou wafq). Un balbutiement de scolarisation des Algériens ne commence, et pour une élite réduite, qu’en 1920, au point qu’il faudra attendre 1962 pour que le taux d’alphabétisation retrouve celui de 1830. La langue arabe est officiellement une « langue étrangère ». Un directeur de l’Enseignement des années 1830 résumait la pensée commune : « Pourquoi apprendre la langue arabe ? Derrière l’arabe, il n’y a rien, tandis que derrière le français, il y a la civilisation ». Enfin, la religion musulmane est mise sous tutelle des autorités françaises qui excluent l’Islam du bénéfice de la loi de 1905 prévoyant la séparation des Églises et de l’État. Les mosquées et les zaouias sont transformées en associations cultuelles, et leur personnel mis sous le contrôle direct de l’administration. » 

Cette négation de la culture autochtone, prétexte bien commode pour mettre à l’écart les peuples « indigènes » au nom de la « mission civilisatrice de la France » s’est exercée partout où la France a implanté ses crocs coloniaux.   

« Le colonialisme, même par consentement, reste encore du colonialisme » 

Nathalie Minatchy, porte-parole de l’Alyans Nasyonal Gwadloup, a rappelé que la Guadeloupe, comme toutes les nations caribéennes, est issue d’un melting pot de personnes d’origine et de culture différentes. Avant l’arrivée des Européens existait un peuple premier : les Kalinas. La colonisation européenne de l’Espagne, du Portugal, de l’Angleterre et de la France, a été comme partout féroce et a entrainé la disparition de ces premiers habitants. Quelques éléments de leur culture se sont pourtant fondus et subsistent dans la culture guadeloupéenne.  

La culture du tabac, du coton et surtout de la canne à sucre a été la cause de la déportation massive de millions d’Africains des côtes de l’Afrique de l’Ouest. La Guadeloupe comptait environ 90 000 esclaves durant la première moitié du XIXème siècle. Après l’abolition de l’esclavage en 1848, les colons ont fait venir des dizaines de milliers d’indiens et d’asiatiques dont la plupart sont morts dans les champs de canne dans des conditions similaires à l’esclavage. Les peuples qui sont venus dans les Caraïbes ont apporté à la Guadeloupe leur influence culturelle. « Pour autant », souligne Nathalie Minatchy, « cet apport ne s’est pas fait dans les mêmes conditions, car une culture, celle du maître européen, en l’occurrence français, a opprimé toutes les autres qui n’ont dû leur survie qu’à la résistance de la population. C’est ainsi que l’église catholique, par la bulle du Pape Nicolas V, du 8 janvier 1454, a appuyé la politique coloniale, raciste et esclavagiste. Les Africains devaient être baptisés dans la religion apostolique et romaine, et la pratique de leur culte était interdite. Pire, les pratiques cultuelles africaines ont été rangées dans le camp de la sorcellerie. » Là aussi, la colonisation française s’est appuyée sur le principe de l’assimilation, « portée par une nation qui se veut une et indivisible, et qui vise à faire disparaitre les autres cultures, qualifiées de sous cultures, les autres langues, qualifiées de patois. » Rappelons aussi que les langues vernaculaires furent interdites jusque dans les cours de récréation des écoles et dans l’espace public de Nouvelle-Calédonie jusqu’en 1970.

Selon Albert Béville, alias Paul Niger, l’un des fondateurs du Front Antillo-Guyanais pour l’Autonomie en 1961, l’assimilation est une théorie ancienne qui a pour une origine Rome. Il explique que « un transfert de peuples, une victoire militaire ou politique ne suffisent pas à caractériser le fait colonial tel qu’on le conçoit aujourd’hui. Il faut une domination économique et une idéologie. L’idéologie assimilation fut conçue par Rome. C’est sous l’influence de la tradition gréco-romaine qu’elle s’introduisit en France, consacrée ensuite par l’universalisme chrétien et les évidences du cartésianisme ». Il est intéressant de rapporter à cette citation la phrase d’Eric Zemmour évoquée plus haut :  « À Rome, habille-toi comme les Romains ». 

Pour Nathalie Minatchy, l’assimilation tente de métamorphoser l’autochtone en sujet colonisé consentant. « Or, le colonialisme même par consentement, reste encore du colonialisme. » souligne-t-elle.« Nous réclamons aujourd’hui la décolonisation de la Guadeloupe, parce qu’il existe un peuple guadeloupéen, riche de son histoire et de sa culture singulière, construite dans l’adversité, mais profondément caribéenne, comme celles des autres pays qui nous entourent. » La décolonisation passe par la renaissance de la langue, le Créole guadeloupéen, qui a survécu grâce aux militants nationalistes guadeloupéens. Elle passe par la survivance des contes et légendes traditionnels, par la mise en valeur de la musique et des danses guadeloupéennes. 

La question linguistique et culturelle a toujours été, et reste encore, le grand levier de la colonisation. Jean-Guy Talmamoni, figure tutélaire de la préservation de l’identité corse, soulève la question à propos de l’île annexée par la France au XVIIIe siècle, dans les conditions d’extrême violence.  

Corse : une conversion à marche forcée 

« Le XIXe siècle fut en Corse un siècle de transition : au moyen, notamment, de l’instruction publique, on fit passer brutalement la Corse d’un monde culturel à un autre. L’objectif affiché par les autorités françaises était d’aboutir à la conversion des Corses, non seulement sur le plan linguistique et culturel, mais également s’agissant des mœurs, celles des insulaires étant considérées comme sauvages et archaïques. » résume Jean-Guy Talamoni. On peut rapprocher cette condescendance à l’égard du peuple corse du regard du cololon sur le colonisé nord-africain, telle qu’elle fut décrite par Frantz Fanon : « Le Nord-Africain est un criminel, son instinct prédateur est connu, son agressivité massive perceptible à vue d’œil. (…) Le Nord-Africain est un violent, héréditairement violent. »  Ainsi, comme le souligne Jean-Guy Talamoni, « La puissance coloniale, pour justifier sa présence, a toujours recours aux mêmes recettes, présentant invariablement le colonisé comme un être par nature violent et fainéant, qu’elle va se charger de civiliser. Ceci se retrouve naturellement en Corse comme dans les autres colonies. La démarche est d’autant plus perverse que dans bien des cas, elle va conduire le colonisé à intégrer cette image négative de lui-même. » 

La question linguistique demeure aujourd’hui d’une actualité essentielle. La demande de coofficialité de la langue corse a même été formulée par l’Assemblée de Corse dès 2013, à une époque où cette dernière n’était pas encore dirigée par les nationalistes. Mais Paris se refuse absolument à faire droit à cette exigence relevant de la démocratie la plus élémentaire. La France a signé il y a des années la Charte du Conseil de l’Europe en faveur des langues dites « régionales ou minoritaires », mais elle ne l’a jamais ratifiée. Aujourd’hui encore, l’État français n’a jamais réellement renoncé à son « objectif de destruction de la langue corse, donc de la culture corse, la langue portant comme on le sait les valeurs de la société »« Inutile de préciser » rappelle Jean-Guy Talamoni, « qu’il s’agit là de l’un des points sur lesquels nous ne cèderons jamais. »  

Maintenir les anciennes colonies à tout prix dans le giron français : le cas dramatique de la Nouvelle-Calédonie

Pour des raisons économiques et géostratégiques évidentes, la perspective d’un détachement, plus ou moins radical, des régions “assimilées”, est un véritable cauchemar pour le gouvernement français, qui use de tous les moyens pour tenter d’étouffer la fibre indépendantiste, et notamment au moyen d’instruments législatifs.

Les partis “légitimistes” sont largement téléguidés depuis Paris, et l’État français use de tous les stratagèmes à sa disposition pour éviter que ceux-ci ne soient submergés par la vague indépendantiste.

En Nouvelle Calédonie, notamment, c’est le corps électoral lui-même qui fait l’objet d’une astucieuse tentative de manipulation. L’élargissement du corps électoral à des personnes venues s’installer tardivement en Nouvelle Caledonie, tel qu’il est proposé par le gouvernement, permettrait lors des referendums de faire pencher définitivement la balance électorale en défaveur des Kanaks, qui représentent 42% de la population. Rappelons simplement que l’Accord de Noumea (ADN) signé en 1998, prévoyait de « tourner la page de la violence et du mépris pour écrire ensemble des pages de paix », notamment grâce à des referendums sur le sort du territoire. Or les trois consultations réalisées dans ce cadre, l’ont été en l’absence du principal  interessé : le peuple kanak. Le “non” à l’indépendance fut ainsi obtenu au forceps.

Un nouveau pas vers la mainmise de la métrople sur la poltique de l’archipel vient d’être farnchie par l’adoption, par le parlement français, du “dégel” électoral, destiné à permettre à des électeurs venus récemment en Calédonie, et ne possédant donc pas la culture locale, de participer aux votes, l’idée étant  de faire barrage aux indépendantistes kanaks. Les émeutes meutrières qui ont suivi, ce 15 mai 2024, la réaction de Gabriel Attal qui s’est contenté de condamner les violences sans aborder le problème de fond, et les medias qui n’ont interrogé que les représentatns légitimistes, démontrent à quel point la poltique de marche forcée d’Emmanuel Macron pour garder les territoires d’Outre-mer dans le giron français est décalée et sans issue. C’est ce que dénonce Rock Haocas, représentant de l’USTKE ( Union Syndicale des Travailleurs Kanak et des Exploités), ansi que Marie-Line Sakila, Vice-Présidente de la Commission du Droit de la famille et de la femme au Congrès de la Nouvelle-Calédonie, et membre du FNLKS. Tous deux réclament l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie qui prendrait le nom de Kanaky. 

« Le kanak a été lapidé afin de dissoudre ses croyances, ses rites culturels, ses langues, ses danses et ses chants traditionnels. Nos aïeux furent fouettés à sang lorsqu’ils parlaient en langues vernaculaires. Par l’administration d’alcool, Ils furent expropriés de manière dolosive de leurs terres, et leurs femmes violées. La population kanak, deux siècles après ses exactions est toujours en attente pour les ¾ de la restitution et de la réparation des terres spoliées, des objets d’arts, et le déplacement des cases qui caractérisent le fait ancestral de l’organisation sociale autochtone. Force est de constater, réunis les traits de l’identité du peuple premier, confisquée en 1853. » s’indigne Marie-Line Sakila.  

Dans les Antilles, le mirage de l’assimilation

Dans les Antilles françaises, l’intégration dans le statut de “département français”, rend l’expression nationaliste encore plus difficile. Si la constitution de la France mentionnait en 1958 l’existence des peuples coloniaux de l’empire français, en 2003 cette notion disparait. Désormais, il n’existe constitutionnellement pas de peuples dans nos pays, ce ne sont que « des populations d’Outre Mer » au sein du Peuple français. La France nie donc officiellement l’existence des peuples de ses colonies.En Guyane par exemple, le peuple Guyanais et les peuples qui le composent n’existent pas officiellement.

Maurice Pindard, membre fondateur du Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale (MDES), souligne que « C’est cette considération constitutionnelle colonialiste qui motive le refus de la France de ratifier la charte européenne des langues régionales ou minoritaires au motif « d’unicité du peuple français et d’usage officiel de la langue française ». De même la France refuse de ratifier la convention 169 de l’Organisation Internationale de Travail de juin 1989 relatives aux « peuples indigènes et tribaux » au motif que ces notions sont incompatibles avec sa Constitution.  » C’est la raison pour laquelle la Guyane est exclue du champ d’application de la Résolution 1514 de 1960 de l’Assemblée Générale de l’ONU sur le droit des peuples à disposer d’eux-mèmes. En transformant les Antilles en Départements français, la France les a retirées de la liste des territoires non autonomes de l’ONU en 1947. C’est ce retour que réclament les nationalistes à travers le Groupe d’Intitiative de Bakou. 

En réalité, il ne s’agit pas simplement là d’une question de principe, celui du «droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », mais d’une révolte contre une véritable situation de néo-colonialisme. Par exemple, indique Maurice Pindard, les pêcheurs guyanais ne peuvent pas travailler en haute mer parce qu’une disposition européenne empêche à leurs embarcations d’y aller. Ou encore il n’est pas possible de fumer du poisson avec des bois de Guyane parce qu’ils ne sont pas répertoriés dans la liste française des bois de fumage. Les institutions locales sont soumises au contrôle de légalité d’un préfet qui peut annuler une décision de l’assemblée de Guyane. Les budgets alloués aux collectivités locales sont soumis à des normes françaises qui ne correspondent pas à la situation réelle géographique et démographique de ces collectivités. Enfin, les assemblées locales n’ont de compétences que dans des domaines limités. Les plus importants, comme la santé, la sécurité, l’éducation, l’économie, la mer et les forêt, les richesse minières, la culture, l’armée, la justice, la monnaie, sont du ressort exclusif de l’État français. Dans la coopération régionale avec les voisins brésiliens ou surinamiens, ce sont le préfet ou les ambassadeurs français, assistés de leurs militaires, qui dirigent les délégations guyanaises. « Il s’agit d’une organisation héritée du passé esclavagiste maintenue dans le système colonial. Ainsi tous les cadres de l’administration française en Guyane sont des fonctionnaires français, blancs, nommés pour 2 ans par le conseil des ministres français à Paris. Ce sont eux qui dirigent, effectivement, notre pays et notre peuple. » s’indigne Maurice Pindard.

Comme dans le cas de la Nouvelle-Caledonie, la ruse est l’une des armes faviorites du néo-colonialisme français. Ainsi, « comme tous les secteurs sont dépendants de la France et des budgets alloués, comme le système social français permet de survivre même si la moitié de la population est sous le seuil de pauvreté, la situation d’assimilation et d’assistanat permet à la France de se garantir, à priori, un vote négatif en cas de référendum sur l’autonomie ou l’indépendance de notre pays» note le dirigeant guyanais.  Lors de la visite du président de la France Emmanuel Macron en Guyane en mars 2024, le Congrès des Elus de Guyane a demandé officiellement que la constitution de la France reconnaisse à la Guyane un statut d’autonomie. Le président français a refusé et recommandé aux élus de «continuer à explorer les possibilités d’adaptation du statut de droit commun régit par l’assimilation législative».

La France, à la traîne de l’Histoire

C’est la maîtrise des ressources énergétiques qui a donné sa puissance à l’Europe, puis à l’Amérique. Aujourd’hui, les ressources nécessaires aux nouvelles industries se trouvent hors de l’Occident : en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie, et les peuples de ces pays, colonisés par l’occident tout-puissant sont en train de se libérer. Que l’Occident, nostalgique de sa grandeur passée, le veuille ou non, un nouveau monde est en train d’émerger. En ne comprenant pas que les peuples de ce nouveau monde n’acceptent plus de se voir traiter en vassaux d’un occident décadent, celui-ci est en train d’accélérer sa perte, car au lieu de s’en faire des alliés, des partenaires traités d’égal à égal, il s’en fait des adversaires, dans une guerre, économique, culturelle ou militaire, qu’il ne peut gagner, et qui finira même par le détruire de l’intérieur, à force de politiques discriminatoires, ou parfois même génocidaires. La France à la traîne de l’Histoire, triste destin pour un pays qui se voulait porteur de Lumières.

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