DE L’ACCUSATION GRATUITE D’ « INTÉGRISME » À L’ENCONTRE DES SYNDICALISTES MAGHRÉBINS À LA CAUTION « SAVANTE » DE L’INTERDICTION DE L’ABAYA, LES POLITISTES SÉCURITAIRES AURONT SERVI LA POLITIQUE PLUTÔT QUE LA SCIENCE

Sadek Sellam
Historien, spécialiste de l’islam en France


Après l’annonce de l’interdiction de l’abaya, Hassan Chalghoumi et Kamel Daoud ont apporté leur soutien total au traitement des problèmes de l’Islam par de nouveaux interdits. Ces approbations inconditionnelles ont un caractère rituel et relèvent plus du réflexe que d’une vraie réflexion. Elles ne reflètent pas les réactions de l’opinion musulmane au nom de laquelle s’expriment habituellement les recteurs de grande mosquée. Ces derniers, si loquaces habituellement, ont préféré s’abstenir de tout commentaire.

Le CFCM, que l’on disait dissous après le lancement du FORIF(Forum de l’Islam en France), a publié un communiqué plus réfléchi qui s’écarte de « l’islamiquement correct » des représentants autoproclamés plus investis dans la course pour la « baraka administrative » (comme on disait à la direction des « affaires » indigènes) qu’attentifs aux préoccupations de l’Islam du silence.

L’intervention d’une « anthropologue » sécuritaire semblait apporter une caution « savante » à ce nouvel interdit sur l’Islam. L’intéressée a réitéré ses suppositions stéréotypées sur ce qu’elle prend pour un complot « frériste » contre la République et la laïcité. Puis elle s’est lancée dans de  laborieuses explications sur le « halal way of life », auxquelles le profane ne comprend presque rien. Cette militante a passé sous silence les sérieux et nombreux problèmes de l’école qui ne viennent ni de Dieu, ni du Diable, et que les syndicats trouvent plus préoccupants qu’une tenue vestimentaire dont l’appellation, dans le langage parlé des familles maghrébines est synonyme de djellaba et de gandoura, tous des  vêtements…masculins. Obsédée par le «frérisme », dont les contours demeurent flous, cette anthropologue assume, dans ses interventions publiques, un rôle d’idéologue, après avoir renoncé à la scientificité exigée naguère par le CNRS. A chacune de ses interventions, ceux qui veulent en savoir plus sur les Frères musulmans se replongent dans le livre publié il y a près de quarante ans par Olivier Carré et Michel Seurat. Cela en dit long sur les insuffisances scientifiques de l’inflation éditoriale des dernières décennies sur le « salafisme », le « wahabisme », etc,…Les phrases mieux tournées de Gilles Kepel font croire à une caution plus savante apportée à une politique musulmane faite d’une série d’interdits, législatifs ou administratifs.

Mais le médiatique politiste vient de se « pencher sur son passé » dans un livre de souvenirs qui, en le réconciliant avec la mémoire, pourrait l’amener à un meilleur respect de l’histoire. Il a rappelé sa participation aux travaux de la « Commission Stasi » qui servirent à l’interdiction du voile à l’école en 2004. Ce retour en arrière est intéressant car il permet de rappeler l’intervention remarquée du ministre de l’Intérieur du gouvernement Raffarin qui demanda à être auditionné. L’auditionné volontaire a envoyé l’enregistrement de son audition à la chaîne el Djazira qui fit connaître à des dizaines de millions de téléspectateurs arabophones son opposition au règlement du problème du voile à l’école de façon autoritaire. « Vous êtes préoccupés par le fondamentalisme religieux. J’attire votre attention sur les problèmes posés par la prétention de tout régler par de nouveaux interdits. Les problèmes posés par ce « fondamentalisme législatif » peuvent être plus préoccupants que ceux créés par le fondamentalisme religieux », dit, en substance, le ministre de l’Intérieur qui s’est rendu à la réunion annuelle du Bourget et s’est référé pendant longtemps à ses « amis » de l’UOIF.

Plus lapidaire que « l’anthropologue » sécuritaire, Kepel s’est contenté de rendre cette « Union » responsable de la généralisation du port de l’abaya. On sait depuis longtemps que l’UOIF n’a jamais eu plus de 25 mosquées sur les 2700 de toute la France. Kepel ne nous dit pas comment avec une si faible implantation on peut avoir une si grande emprise sur 6 millions de musulmans. Il ne sait peut-être pas que les nouveaux dirigeants de « Musulmans de France » (nouvel intitulé de l’UOIF) sont devenus les alliés de la mosquée de Paris.

L’UOIF faisait partie des dizaines d’associations et de personnalités  suspectées dans les « Banlieues de l’Islam ». En accablant cette seule union, les propos de Kepel sonnent comme une amende honorable et une reconnaissance des erreurs d’appréciations sur ceux dont les noms furent jetés en pâture dans un livre qui, au bout de cinq de laborieuses recherches, d’extrapolations et de déductions hâtives, aura servi à cautionner les accusations d’ « intégrisme », voire de « chiisme » proférées à l’automne 1982 par Pierre Mauroy, premier ministre socialiste et Gaston Defferre, son ministre de l’Intérieur contre de très laïques syndicalistes maghrébins de l’industrie automobile. En incriminant la seule UOIF, Kepel avoue implicitement s’être trompé sur Youssef Leclercq, Larbi Kéchat et Habib Mokni. Il n’accuse plus Bennabi d’être « le maître à penser d’une génération d’activistes »(sic) , ni Hamidullah (indien de Hayderabad) d’être un « Frère musulman …syrien »(re-sic).

Les plus attentifs aux revirements de Kepel ont déjà remarqué qu’après la dernière réunion du FORIF, il a  vanté les mérites du recteur de la  prestigieuse et paralysée mosquée de Paris. Il trouve toute sorte d’ « atouts » au néo-janviériste qui poussa Dalil Boubakeur à la sortie le 11 janvier 2020, date de la « démission-éviction » de Chadli par le quarteron de généraux qui avaient peur d’être mis à la retraite. Les « paroissiens » de la mosquée reprochent à ce digne représentant de l’Islam consulaire (il avait été l’avocat forfaitaire d’une demi-douzaine de consulats d’Algériens en France), sa méconnaissance de l’arabe, son incapacité à diriger la prière et son soutien à Charlie – contre lequel il avait porté plainte en 2006. Kepel feint d’ignorer tout cela, sans doute parce qu’il a toujours négligé l’avis des fidèles. Il se contente de le féliciter d’avoir « l’oreille du président Tebboune », sans tenir compte de l’opposition algérienne à la présence du recteur parmi les invités du président Macron, quand celui-ci s’est rendu en Algérie en août 2022 . On aimerait connaître la différence avec les recteurs de la mosquée que Kepel contestait quand les présidents algériens s’appelaient Chadli, Boudiaf, Zéroual et Boutéflika. Les appréciations de Kepel dépendent-elles encore des souvenirs mitigés qu’il a gardés après quelques-unes de ses visites en Algérie qui furent moins bien réussies que les autres ? L’une de ses visites demeure difficilement inoubliable en effet. A peine avait-t-il commencé sa conférence à la Bibliothèque nationale d’El Hamma par des lieux communs sur les Frères musulmans, les salafistes, les wahabites, que le regretté Abdelhamid Mehri (l’ancien secrétaire général du FLN, et signataire du « contrat national » de Rome) s’est levé pour lui rappeler qu’il est en terre d’Islam où ces mouvements sont archi-connus. « Parlez-nous du sort des Palestiniens », lui demanda-t-il. La salle a applaudi Mehri, la conférence a tourné court et le directeur de la Bibliothèque nationale limogé. Le malheureux conférencier a été interdit de visa pendant des années, à la demande d’El Mouradia, semble-t-il.

L’apologie du recteur par Kepel valut à ce dernier de siéger dans une éphémère commission (de non-musulmans) chargée de « l’adaptation du discours religieux ». Mais après le scandale du fonds Marianne où trempe  Sifaoui, ami et conseiller plus ou moins occulte du recteur, on ne parle plus à la mosquée de cette singulière commission dont la constitution n’aura pas amélioré les relations du recteur avec Ahmed Djebbar. Cet ancien conseiller de Boudiaf, qui avait accepté de devenir ministre de l’Education  après l’assassinat de son maître, avait été chargé après le 11 janvier 2020 de mettre en place un « Conseil des sciences et de la culture ». Mais le recteur négligea systématiquement de solliciter ce conseil sur les questions d’ordre religieux et culturel quand il comprit que les mondanités échangées à ses réunions ne seraient d’aucune utilité dans la  rivalité avec la FIF. Par ailleurs, les appels du pied de Kepel au recteur, condamné à une dure diète médiatique depuis le début de la guerre en Ukraine, ne lui ont rapporté aucune invitation par Didier Leschi à l’émission produite par «Vivre (de) l’Islam », dont le recteur est l’inamovible président depuis 20 ans. Le revirement de Kepel sur la mosquée étonne tous ceux qui se souviennent de ses récurrentes mises en garde contre les « influences étrangères » sur l’Islam en France et ont en mémoire ses reproches aux socialistes d’avoir « les yeux de Chimène pour l’Algérie » .

Renonçant à illustrer par des arguments convaincants la caution « savante » attendue de lui à l’interdiction de l’abaya, Kepel a parlé abondamment de lui. Pour convaincre de la valeur théorique de son œuvre,  il s’est mis à se réclamer du regretté Mohammed Arkoun connu pour sa rigueur et ses exigence en matière de scientificité. Les auditeurs de Cnews croient à une approbation par Arkoun de l’oeuvre de Kepel, jugée proche du journalisme par les uns, ou rangée dans la catégorie « essais » (qui ne vont pas sans échecs). Mais peu de lecteurs se souviennent qu’Arkoun avait reproché sévèrement à l’auteur des « Banlieues de l’Islam » de n’avoir cité, dans un volume de 500 pages, aucun intellectuel musulman de France, qui se comptent par dizaines, et qui sont étudiés par des historiens et des sociologues voulant résister à la saturation sécuritaire.

Arkoun a certes siégé à la Commission-Stasi de 2004. Pour avoir été invité par lui à être auditionné par cette Commission, je peux affirmer qu’il n’a pas participé à ses travaux dans le seul but de cautionner un nouvel interdit législatif. J’ai décliné son aimable invitation à être auditionné en lui rappelant qu’un intellectuel ne devrait pas négliger les moyens éducatifs. Cela l’intéressait tellement qu’il m’a demandé de lui envoyer mes propositions dans ce domaine. Je sais qu’il a distribué mon texte aux membres de la Commission, lequel intéressa bon nombre d’entre eux, et pas seulement Jean Baubérot qui démissionna quand les « faucons » de cet aréopage négligèrent ses propositions misant sur une « évolution interne de la communauté musulmane ». Sur les 70 propositions, dont plusieurs portaient sur l’éducatif, seule la prohibition du voile dans les établissements publics fut retenue. Arkoun était outré de voir l’Exécutif ignorer les autres propositions, dont celles concernant l’ouverture d’un « espace d’expression scientifique et intellectuel de l’islam garanti par l’État laïque ». Ce projet, qui avait été soumis à Mitterrand par le regretté Ali Mérad, puis repris sous d’autres formes par Arkoun, avait été saboté (il n’y a pas d’autres mots) à plusieurs reprises. Quand André Trocmé voulut le relancer à l’université de Strasbourg, où le droit concordataire permet quelque souplesse avec l’enseignement des religions, Kepel fit partie du clan opposé à ce projet, si l’on en croit ses déclarations à Henri Tincq dans un numéro du Monde de décembre 1996. Malgré les soutiens qu’il avait au Monde, la rédaction du journal du soir procéda à une vérification qui a montré la vanité des cris d’alarme de Kepel accusant gratuitement Trocmé de mettre en péril la sacro-sainte laïcité en voulant « former des imams dans l’université publique ».

Kepel a été cité comme membre de la direction, ou du Conseil scientifique, du tout nouvel « Institut Français d’Islamologie ». A chacune des réunions de cette nouvelle entité, les recteurs de mosquée qui s’y trouvent invités croient, ou font croire que ses enseignants vont y former des imams. On aimerait savoir pourquoi Kepel, qui s’était indigné en 1996, en accusant Trocmé de contrevenir à la « neutralité axiologique » de l’université, ne monte pas sur ses grands chevaux quand l’IFI promet de former les imams. Est-ce parce qu’il est sûr que les imams seront initiés au « Coran des historiens »(alias une propagande chiite dite en langage moderne) et auront une vulgarisation des théories développées au Collège de France par un archiviste spécialisé dans la contestation de l’authenticité du Coran ?

Quoiqu’il en soit, la recherche ne devrait pas se contenter de ce que dit Kepel de lui-même, dans son livre de souvenirs et dans ses chicayas télévisées contre « l’université qui ne veut plus » de lui et les bilans amers qu’il fait pour régler quelques comptes.

Il faudrait une évaluation impartiale de ses quarante d’activisme, commencé en 1982 pour apporter une caution de la science politique aux accusations de Mauroy et Defferre contre les syndicalistes de l’automobile et achevé par son dernier soutien à l’interdiction de l’abaya.

Une telle recherche devrait envisager la longue durée et situer la « vérité » des politistes dans la longue et sous-étudiée histoire des politiques musulmanes depuis la période coloniale à nos jours. On peut être sûr à l’avance que la « vérité » des politistes post-coloniaux est plus éloignée de la vérité historique que la « vérité » politique de l’islamologie administrative coloniale.

Un tel bilan devrait tenir compte des spécificités de la relation que Kepel a tenté d’entretenir, avec plus ou moins de bonheur, avec l’Algérie où les universitaires n’ont jamais été ses interlocuteurs préférés. Il sera facile de démontrer que dans l’oeuvre journalistique des politistes sécuritaires, et disciples de Bernard Lewis, la rigueur scientifique est rarement prioritaire. En voulant servir plus la politique que la science, ces politistes auront surtout rendu un hommage posthume au regretté Edward Saïd.

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