AUX ORIGINES DE L’AZERBAÏDJAN

Interview de Hasan HASANOV

Hasan Hasanov est un historien azerbaïdjanais. Il a été Premier ministre de l’Azerbaïdjan en 1990-1992, puis ministre des Affaires étrangères de 1993 à 1998. De 2004 à 2010, il est ambassadeur d’Azerbaïdjan en Hongrie, puis en Pologne de 2010 à 2021.

Monsieur Hasanov, vous avez commencé votre activité scientifique par l’étude de l’histoire de l’Azerbaïdjan au début de l’époque soviétique, puis vous avez publié un ouvrage sur les processus complexes de la formation de votre Première République. Quelles circonstances sont à l’origine de votre intérêt pour la période la plus ancienne de votre histoire et de la rédaction de l’ouvrage intitulé « Alexandre le Grand et Atropat » ?

Le fait est que l’un des problèmes les plus négligés de notre histoire était le manque d’informations sur l’appartenance ethnique de la population la plus ancienne de notre pays. Pour le dire conceptuellement, il n’y avait aucune clé permettant d’ouvrir la porte du monde ethnique de l’histoire antique de l’Azerbaïdjan. L’élément décisif fut la monographie de Zaur HASANOV, publiée à New York, « Les Scythes royaux ». Les Scythes sont mentionnés dans les sources primaires portant sur les événements en Azerbaïdjan à partir du VIIe siècle av. J.-C. En même temps, l’archéologie permet d’admettre que les Saks qui étaient apparentés aux Scythes étaient présents en Azerbaïdjan bien avant. C’est l’ouvrage « Les Scythes royaux » et un certain nombre de travaux ultérieurs de Zaur Hasanov qui ont servi de base à la rédaction de mon livre « Alexandre le Grand et Atropat ».

Dans quelles circonstances un pays nommé Azerbaïdjan a-t-il été créé ?

L’historien romain Ammien Marcellin (IVe s.) rapporte qu’un pays appelé Atropatène a été créé à la suite de l’effondrement de l’Empire assyrien. La chronique syriaque Karki de Bet Selokh (Ve s.) rapporte également que le pays appelé Adorbaïgan s’est formé suite à la dislocation de l’Empire assyrien.

Quand eut lieu la chute de l’Empire assyrien qui fut suivie de la création de l’Azerbaïdjan ?

Le British Museum abrite une tablette cunéiforme intitulée « La chute de Ninive » avec un texte écrit dans le dialecte néo-babylonien de l’akkadien, qui fut déchiffré et publié en 1923 par le savant anglais C.J.Gadd. D’après le texte de la tablette, la capitale de l’Empire assyrien, Ninive, fut prise et détruite en 612 av. J.-C. Bien que les Assyriens aient tenté de garder le pouvoir dans certaines villes et même de produire des documents, l’Etat cessa de fonctionner. On a donc pris la date de 612 av. J.-C. comme base de la fondation du nouveau pays dont fait état Ammien Marcellin (Atropatène) et la chronique syriaque Karki de Bet Selokh (Adorbaïgan).

Quelles étaient les frontières du pays appelé Atropatène/Adorbaïgan, au moment de sa création en 612 av. J.-C. ?

On peut juger des frontières de l’Atropatène/Adorbaïgan au moment de sa création à partir d’informations venant des sources primaires, ainsi que des recherches d’auteurs du XXe siècle, tels qu’E. Cavaignac, Wolfram Nagel, A. Némirovski. La teneur de leurs informations, de même que les cartes dessinées par W. Nagel et A. Némirovski permettent de constater que la frontière orientale du pays était constituée par la côte de la mer Caspienne ; la frontière occidentale atteignait le fleuve Halys en Anatolie (act. Kizilirmak), celle du nord s’étendait jusqu’à la chaîne du Caucase et celle du sud jusqu’au lac d’Ourmia ; en outre, la Médie était vassale de ce pays.

Quel peuple a-t-il détruit l’Empire assyrien et créé l’Atropatène/Adorbaïgan ?

La tablette cunéiforme néo-babylonienne, « La chute de Ninive », ainsi que la stèle cunéiforme en granit de Nabonide, conservée à Istanbul (Musée archéologique) rapportent que les destructeurs de l’Empire assyrien étaient les Umman-Manda. Les chercheurs de cette tablette, Gadd et B. Piotrovski, affirment que sous le nom d’Umman-Manda il faut entendre les Scythes. En Asie Mineure, à cette période de l’histoire, le peuple dominant « venu du nord » était appelé ainsi. Sous ce nom on désigna au début les Cimmériens, puis les Scythes et enfin les Mèdes. En 623 av. J.-C., à la suite de la victoire des Scythes, menés par leur roi Madius, sur le roi des Mèdes, Cyaxare, les Scythes furent, pendant 28 ans, de 623 à 594, les dominateurs (cf. Hérodote). Si l’on considère que la chute de l’Empire assyrien a eu lieu en 612 av. J.-C., c’est-à-dire pendant l’hégémonie des Scythes, il ne fait aucun doute que le nom du « peuple Umman-Manda » désigne, dans ce cas, les Scythes. Ce sont les Scythes qui, après avoir détruit l’Empire assyrien, ont fondé le pays appelé Atropatène/Adorbaïgan.

La carte fut établie par le chercheur allemand Wolfram Nagel et publiée à Berlin en 1982. Elle représente le territoire de l’Atropatène au moment de sa formation en 612 av. J.-C.Selon cette carte, le territoire de l’Atropatène s’étend de la chaîne du Caucase aux villes modernes de Zangan et Qazvin dans l’Iran moderne ; des rives de la mer Caspienne au fleuve Kizil-Irmak dans la Turquie moderne. Au moment de sa création en 612 av. J.-C., le territoire de l’Atropatène comprend tout le Caucase du Sud.

Mais Hérodote rapporte que l’Assyrie a été détruite par les Mèdes ?

Vous avez raison. Mais pas seulement Hérodote (I, 103-106). Son proche contemporain, Ctésias, rapporte aussi que l’Assyrie fut détruite par les Mèdes (cf. Diodore, II, XXXII,5). Mais nous avons des sources primaires qui réfutent ces données d’Hérodote et de Ctésias. Premièrement Hérodote souligne que le roi des Mèdes, Cyaxare, a régné pendant 40 ans, dont 28 sous la domination scythe. Cela signifie qu’il a été évincé du pouvoir sur la Médie pendant 28 ans ; or l’Assyrie a été précisément détruite durant les 28 ans de domination scythe. Diodore rapporte que l’Assyrie a gouverné la Médie par le biais de son gouverneur, qui était le roi scythe Mady (Madius). Il rapporte également qu’Arbak qui a détruit l’Assyrie n’était pas roi des Mèdes, mais seulement un « seigneur de guerre » mède (Diodore II, XXVI, 1-2). Les informations rapportées par Curtius Rufus et Diodore permettent ainsi de juger du pays qui a détruit l’Empire assyrien. Selon Curtius Rufus, les ambassadeurs scythes reçus par Alexandre le Grand l’informent qu’ils ont « vaincu le roi de Syrie, le roi des Perses et des Mèdes, et grâce à ces victoires la voie leur est ouverte jusqu’en Egypte » (Curtius Rufus, livre VII, 8,18). Le « roi de Syrie » mentionné désigne le roi assyrien, vaincu par les Scythes lors de la prise de Ninive. Par l’appellation « roi des Perses et des Mèdes», on entend le roi des Mèdes, Cyaxare, qui fut vaincu par Madius. Quant à l’ouverture de la voie vers l’Egypte pour les Scythes, elle est rapportée dans les sources primaires. L’information de Diodore selon laquelle « beaucoup d’autres tribus conquises furent aussi déplacées par les rois scythes, et les plus importantes  expulsions furent au nombre de deux: l’une de l’Assyrie vers le territoire situé entre la Paphlagonie et le Pont, l’autre de la Médie, qui fut établie près du fleuve Tanais », donne une réponse sans équivoque à la question de savoir qui a vaincu les Assyriens et les Mèdes et qui s’est arrogé le droit de les déplacer (Diodore, II, XLIII, 6-7).

Qui était le chef des Scythes lors de la destruction de l’Empire assyrien et de la création du pays appelé Atropatène/Adorbaïgan ?

Hérodote rapporte que le chef des Scythes, lors de leur victoire sur les Mèdes (en 613 av. J.-C.), se nommait Madies/Madius (Strabon l’appelle Madius le Scythe et la source syriaque Madaï). Madius était le fils d’un autre chef scythe, Partatua/Prototius, qui créa en 673 av. J.-C. le royaume des Scythes, appelé « Ashguz/Ishguz » dans les sources assyriennes [Z. HASANOV a lu Hérodote dans la langue originale et a constaté qu’il n’était pas écrit « Scythes », mais « Guz ». Guz est l’une des versions du nom des Oghuz. Ashguz/Ishguz qui est mentionné dans les textes cunéiformes assyriens signifie le « pays des Guz »]. Ce royaume était situé sur les terres allant de la rive gauche de l’Araxe jusqu’à la chaîne du Caucase. Plus précisément, le royaume scythe d’Ashguz / Ishguz était situé sur les terres où se trouve actuellement la République d’Azerbaïdjan. Sur la destruction de l’Empire assyrien, la chronique Karki de Bet Selokh rapporte que « Arbak, roi de Madaï, se révolta contre le royaume des Assyriens ».

La question se pose de savoir pourquoi deux noms sont cités ici, Madaï et Arbak ?

Le fait est qu’en 623 av. J.-C., le roi des Mèdes, Cyaxare, décida de conquérir seul l’Assyrie et, à cette fin, assiégea la capitale, Ninive. Le siège se déroulait avec succès. Le roi assyrien, sentant le danger, se tourna vers le roi scythe Madius pour lui demander de l’aide. Madius envahit la Médie, Cyaxare leva le siège et fut vaincu par Madius. Ainsi, selon Hérodote, les Scythes devinrent les maîtres de l’Asie Mineure pendant 28 ans. Le roi assyrien qui continua à maintenir son pouvoir dans la région nomma Madius gouverneur de la Médie. Dans les sources grecques, romaines, byzantines, syriaques et européennes, le roi scythe Madius qui a d’abord vaincu les Mèdes, puis détruit l’Empire assyrien, est mentionné précisément comme vice-roi de Médie, avec le titre Arbak/Arpat/Adurbad etc.



A quelle ethnie appartenaient les Scythes ?

Pendant la période décrite par Hérodote, l’empire scythe s’étendait sur de vastes territoires et comprenait de nombreux peuples, comme c’est généralement le cas dans les empires. Hérodote décrit en détail la mythologie, la structure sociale, les croyances païennes des Scythes. Il note en outre que les Scythes parlaient sept langues et que lorsque les représentants du clan au pouvoir parcouraient le pays, ils emmenaient avec eux sept interprètes. Néanmoins, tant dans la science européenne que soviétique, sans aucun argument, on a totalement ignoré les informations d’Hérodote, tous les Scythes sont reconnus comme des iranophones et les Ossètes sont considérés comme leurs seuls descendants. Les recherches de ces dernières années, notamment celles du savant azerbaïdjanais Z. HASANOV qui étudie en détail le problème de la langue, ainsi que les aspects socio-mythologiques, permettent d’admettre que la société scythe était multilingue et que leur clan dominant était constitué par des tribus turques. Il convient également de noter que l’Etat appelé Atropatène/Adorbaïgan/Azerbaïdjan et couvrant de vastes territoires au moment de sa formation, rassemblait de nombreux peuples dont chacun a participé à sa fondation et à son renforcement.

Quelle est l’origine du nom Madius et du titre Arbak/Arpat ?

Pour le nom de Madius, dans l’histoire turque, il y eut le fondateur et le souverain de l’empire des Huns (Hunnu ?) – Mode, Maodun, Modun, Mété (234-174 av. J.-C.) que les turcologuesYakinf Bichurine et F. Khirt ont identifié avec Oguz Khan. Nous ne sommes pas d’accord avec le fait qu’Oghuz Khan ait été le chef des Huns, étant donné qu’ils ont vécu à plusieurs siècles d’intervalle. Dans le même temps, la présence du nom royal turc Mode permet de reconnaître l’origine turque du nom du roi scythe Madius. La version turque du nom du roi des Huns sera Mété, ce qui en turc signifie « brave », «héros », « vaillant ». Il convient de souligner que le titre d’Arbak, avec le sens « gouverneur », était répandu dans le khanat de Crimée, dans les traditions turques, le même mot est conservé avec le sens d’« esprit de l’ancêtre tribal ». Le nom d’Arpat a survécu dans la tradition des Hongrois, désignant le fondateur de leur pays européen. En Crimée, qui était une région scythe à l’époque antique, le nom d’Arpat est répandu sous la forme d’un toponyme et d’un hydronyme. La forme « Adurbad » a une signification supplémentaire que nous aborderons plus loin.

Comment est né le nom du pays « Atropatène/Adorbaïgan » ?

Sur l’origine du nom du pays, la chronique syrienne Karki de Bet Selokh rapporte qu’ « Arbak, c’est-à-dire Adurbad, a construit un rempart fortifié dans le royaume des Mèdes qui a été appelé en son nom « la terre d’Adorbaïgan ». De cette information selon laquelle « Arbak, c’est-à-dire Adurbad, a construit un rempart fortifié», il découle qu’il a créé un nouveau pays fort. A partir de l’information qu’Arbak, c’est-à-dire Adurbad, a créé un nouveau pays dans le « royaume des Mèdes », il ressort qu’Arbak a dirigé simultanément deux pays, la Médie et le nouvel Atropatène/Adorbaïgan (précédemment le royaume d’Ashguz/Ishguz). Dans cette interview, nous utilisons principalement les formes phonétiques d’Atropatène et d’Adorbaïgan, parce que le pays a été ainsi appelé par Ammian Marcellin et la chronique syrienne de Karki de Bet Selokh qui ont rapporté les circonstances de la création du pays. Par ailleurs, nous utilisons le nom d’Azerbaïdjan parce qu’il reflète précisément la réalité actuelle.

Comment les noms « Adorbaïgan » et « Atropatène » contiennent-ils le nom du fondateur, comme il est mentionné dans la chronique syriaque ?

Le nom du pays, en fait, ne reflète pas le nom, mais le titre du fondateur du pays, lequel dans les sources est donné dans différentes versions phonétiques : Arbak/Arbakt/Arpat /Adurbad etc. Compte tenu du fait que le pays a été créé par des tribus turques, il y a toutes les raisons de tenter d’étudier l’étymologie du nom du pays à partir de mots turcs. Le nom d’Adorbaïgan est basé sur le titre Adorbaï, et la terminaison « gan » est un suffixe toponymique. De plus, le préfixe «ad/at » signifie « ancêtre-fondateur» dans la langue turque ancienne. Le nom du pays signifie alors « la terre de l’ancêtre Orbay ». Le nom de famille Orbay est jusqu’à présent répandu parmi les peuples turcs. Quant au nom Atropatène, je dois dire qu’il est inscrit sous la forme Atrapatène sur la carte romaine du Ier siècle av. J.-C. La version Atropatène/Atrapatène est une forme déformée résultant d’une métathèse, lorsque les lettres «p» et « a/o» ont été inversées. Si, sur la base de la règle de la métathèse, nous restaurons l’original, le nom du pays sera alors Atorpatène ou Atarpatène. Dans cette version, le nom est fondé sur le titre Orpat ou Arpat, et « ena »est un suffixe toponymique. Sous cette forme, le nom du pays signifie « le pays de l’ancêtre d’Arpat/Orpat». Toutes les versions anciennes du nom du pays enregistrées dans l’antiquité n’ont rien à voir ni avec le persan, ni avec le grec et reflètent des traditions turques anciennes. Les noms «Atropatène/Atrapatena/Adorbaïgan » et la forme moderne «Azerbaïdjan» ont, de par leur nature, une origine identique qui sera abordée plus tard.

Pourquoi les noms Atropatène/Atarpatène et Adorbaïgan sont-ils devenus Azerbaïdjan ?

La formation du terme « Azerbaïdjan » est le résultat du passage de la lettre originale« t » à « z » pendant la période de la domination arabe. Mais la structure du nom du pays est restée inchangée, Azerbaï est la même chose qu’Atorpat/Atarpat ou Adorbaï, et le suffixe « gan » s’est transformé en « djan ».

Le nom Atropatène/Adorbaïgan/Azerbaïdjan, s’il est apparu en 612 av. J.-C., est donc contemporain des grands empires de l’Antiquité ?

Oui, effectivement. Pendant de nombreux siècles, l’Azerbaïdjan a été un contemporain, parfois un partenaire militaro-politique, et occasionnellement un ennemi des empires assyrien, mède, achéménide, séleucide, parthe, romain, romain d’Orient (byzantin) et sassanide. La grandeur de ces Etats étonne encore de nos jours. Néanmoins, les noms de ces empires ont disparu de la carte politique du monde. Le nom de notre pays, dans différentes versions phonétiques, Atropatène/Adorbaïgan/Atrapatène/Azerbaïdjan, s’est conservé de manière continue et a été mentionné dans des documents historiques pendant 27 siècles. Les sources antiques mentionnent les noms de centaines de peuples, mais seuls quelques-uns de cette liste ont survécu, parmi lesquels le nom de notre peuple sous les formes atropatiens-atropatènes-atropaténiens-azerbaïdjanais. L’Azerbaïdjan est le nom de notre État, de notre patrie, de notre peuple et de notre langue. De par sa nature, le mot « Azerbaïdjan »fait partie de nos valeurs nationales.

Par quel miracle est parvenu jusqu’à notre époque le nom d’un pays qui, à ses débuts, n’a été indépendant que pendant 27 ans ?

La préservation du nom du pays n’est pas le résultat d’un miracle, mais celui d’une persévérance et d’un dévouement sans précédent, d’une grande habileté diplomatique des descendants directs du grand ancêtre fondateur de ce pays. Ses descendants sont entrés dans l’histoire en tant que dynastie, les « Atropatides ». Nous avons réussi à retracer leur généalogie dans le livre « Alexandre le Grand et Atropat ». Il est surprenant de constater qu’ils ont gouverné leur pays non seulement pendant la période de son indépendance, mais aussi dans les circonstances où le pays perdait son indépendance et faisait partie de tel ou tel empire. Des sources grecques et romaines antiques font état de cette dynastie. Ils ont activement collaboré avec l’empereur romain Auguste, qui leur confia la gouvernance de l’Arménie. L’un des représentants de cette dynastie fut adopté par l’empereur et enterré dans l’un des cimetières romains. Des représentants de cette dynastie ont également gouverné l’empire parthe. Des sources rapportent que le dernier membre de la dynastie des Atropatides a été tué par le roi sassanide Shapour II en 309 après J.-C. Il s’avère que la dynastie des Atropatides a été au pouvoir durant 921 ans. Dans l’histoire du monde, il y a peu de dynasties avec une telle durée de règne dans leur pays.

Il apparaît clairement que le pays a été créé par les Scythes, mais quel était le nom du peuple de l’Atropatène ?

Pendant 700 ans, du IIIe siècle av. J.-C. jusqu’au IVe siècle après J.-C., les auteurs anciens (Polybe, Strabon, Plutarque, Rufius Festus Avienus) appellent la population du pays « atropaties, atropatènes, atropaténiens », c’est-à-dire, dans la version phonétique moderne, « Azerbaïdjanais ». Il n’y a pas d’informations antiques sur la langue du peuple azerbaïdjanais. Les concepts de «peuple azerbaïdjanais» et d’«Azerbaïdjanais» sont utilisés par les auteurs arabes médiévaux qui vécurent aux IXe-Xe siècles : Tabari, Baladhuri, Ibn Rustah, Istakhri etc. Pour la première fois dans la période islamique de l’histoire, certains auteurs (Baladhuri, Ibn Hawqal) appellent notre langue « azerbaïdjanaise ». Le grand al-Biruni (XIe siècle) appelle les représentants de notre peuple « azerbaïdjanais » et la langue «l’azerbaïdjanais». [Ceci à l’attention de ceux qui croient que notre peuple et notre langue n’auraient commencé à être appelés ainsi qu’au XXe siècle, à l’époque soviétique].

Vous citez des exemples de ce que l’on vous appelait les Atropatènes dans l’antiquité, c’est-à-dire les Azerbaïdjanais. Or, au début du pouvoir soviétique, on vous appelait des  Turcs?

Vous avez raison, on nous appelait aussi Turcs au VIIe siècle, quand les premiers Arabes sont arrivés dans notre pays. Puis, ayant adopté l’islam, pendant de nombreux siècles, notre peuple s’est principalement appelé Musulmans. Mais nous avons le devoir non seulement de traiter avec respect le nom du pays, Azerbaïdjan, et l’ethnonyme Azerbaïdjanais, mais aussi de protéger ce grand héritage de nos grands ancêtres. Encore au XIXe siècle, notre journal « Keshkül » prit l’initiative d’appeler notre peuple Azerbaïdjanais. Mais cette initiative a été étouffée. Pourquoi? Parce que, dans les conditions de l’Empire russe, les noms d’Azerbaïdjan et d’Azerbaïdjanais étaient interdits. Ceci est également observé à partir de sources russes, qui, avant la conquête par la Russie, appelaient nos terres Azerbaïdjan, mais, après la conquête, ont commencé à les appeler principalement « Tatars du Caucase ». [Dans ces années, non seulement notre peuple, mais aussi de nombreux autres peuples turcs étaient appelés Tatars]. Alimardan bey TOPTCHOUBASHOV, l’un des fondateurs de notre première République en 1918, a rapporté l’interdiction des noms d’Azerbaïdjan et d’Azerbaïdjanais : « Les musulmans de la Transcaucasie orientale (…) n’osaient pas appeler leur pays d’origine par son propre nom, l’Azerbaïdjan, et eux-mêmes Turcs azéris, azerbaïdjanais ; ils ne pouvaient pas dire qu’ils étaient un peuple d’origine turque… D’ailleurs, A.TOPTCHOUBASHOV se trouvait à Paris au moment où les communistes sont arrivés au pouvoir en Azerbaïdjan. C’est pourquoi il vécut à Paris jusqu’à la fin de sa vie. Dans les premières années du pouvoir soviétique, on nous appelait effectivement  les Turcs, puis les Turcs azerbaïdjanais et enfin les Azerbaïdjanais. Une telle transformation progressive de notre ethnonyme est le résultat du développement naturel de l’identification ethnique qui s’est faite dans les conditions de l’État soviétique.

En fin de compte, êtes-vous des Turcs ou des Azerbaïdjanais ?

Je sais qu’il y a une grande divergence d’opinion autour des deux concepts: nous sommes turcs ou azerbaïdjanais. Cette question a été largement débattue lors de l’adoption de la Constitution de l’Azerbaïdjan indépendant en 1995. J’ai participé à ces discussions en tant que membre de la Commission constitutionnelle qui était dirigée par l’inoubliable Heydar ALIYEV. Les résultats des discussions ont été soumis à un referendum national et inscrits dans notre Constitution. J’ai pris alors la parole alors et je m’en tiens maintenant à la même opinion. Il n’y a pas de contradiction entre ces deux concepts, mais plutôt un lien généalogique. L’essence de ce lien réside dans le fait que ce sont les Scythes turcophones (Guzes/Oghuzes) qui ont créé un pays appelé Azerbaïdjan. Nier ou jeter dans l’oubli le nom d’Azerbaïdjan est une trahison envers la mémoire de nos grands ancêtres qui ont créé notre État. En fin de compte, nous, en tant que nation, avons été précisément formés à l’intérieur des frontières de l’État appelé Azerbaïdjan. Ainsi, par notre origine, nous sommes des Azerbaïdjanais d’origine turque, de même que les Kazakhs, les Ouzbeks et plusieurs dizaines d’autres peuples d’origine turque ; comme les Italiens, les Français, les Espagnols et les Portugais sont d’origine romane, comme les Russes, les Ukrainiens, les Biélorusses, les Polonais sont d’origine slave, ou les Danois et les Allemands d’origine germanique etc. Les deux noms nous sont également chers, proches et sont unis par des liens étroits à notre histoire millénaire. De même, chaque personne a le nom de son père et son propre nom, les nations aussi. L’ethnonyme turc, c’est le nom de nos pères et ancêtres. L’ethnonyme azerbaïdjanais est notre nom, le nom du peuple d’origine turque qui a formé sa langue, sa culture et son idéologie dans les frontières de son État azerbaïdjanais qui a 27 siècles d’histoire.

Quel fut le sort ultérieur du pays appelé « Atropatène/Adorbaïgan » ?

Le créateur du pays « Arbak roi Madaï  » mourut peu après, les nouveaux dirigeants ne purent préserver son indépendance. Les Scythes, en 594, perdirent d’abord leur statut de dominateurs à la suite d’une conspiration des Mèdes, puis essuyèrent un conflit avec leur ancien allié, Babylone. À la suite de ces conflits, dans la 27e année de son existence, en 585, l’Atropatène/Adorbaïgan perdit son indépendance et fut incorporée à l’empire des Mèdes. En 550 av. J.-C., la Médie, avec l’Atropatène, fut conquise et incorporés, avec le statut de province, dans l’Empire perse/achéménide nouvellement créé.

Quand et dans quelles circonstances eut lieu la restauration de l’indépendance?

En 331 av. J.-C., l’empire perse/achéménide, ainsi que les Mèdes et l’Atropatène ont été conquis et incorporés dans l’empire d’Alexandre le Grand. Des sources rapportent qu’à cette époque, le souverain des Mèdes était l’héritier du fondateur du pays et continuait à porter le titre d’Atropat/Atorpat/Atarpat. Atropat réussit à gagner la confiance d’Alexandre, à la suite de quoi l’armée macédonienne se retira du territoire de la Médie. Lorsque Alexandre le Grand mourut en 323 av. J.-C et Perdicca, gendre d’Atropat, devint son successeur, Atropat réussit à sortir l’Atropatène de la satrapie/province de la Médie et, dans le cadre de l’empire macédonien, à créer une province indépendante, connue, selon des sources, sous le nom « Petite Médie ». En 331 av. J.-C., à la mort de Perdicca, Atropat réussit à faire sortir la « Petite Médie » de l’empire macédonien et à restaurer l’indépendance de son pays sous son nom d’origine « Atropatène ». Ceci est rapporté par Strabon. Les circonstances de la restauration de l’indépendance de l’’Atropatène/Adorbaïgan est un sujet distinct qui peut et doit également être abordé sous tous ses aspects.

Quelles sources rapportent le nom de votre grand ancêtre qui a créé votre pays ?

Le nom de l’ancêtre de notre pays est mentionné dans les sources antiques sous la forme de Madius. Le grand historien azerbaïdjanais du XIIIe siècle, Fazlullah Rashidaddin, rapporte que c’est bien Oghuz Khan qui a créé le pays appelé « Azerbaïdjan ». Le fait que le roi scythe Madius cité plus haut est bien Oghuz Khan est rapporté également dans l’encyclopédie française, publiée par les grands Diderot et d’Alembert (1783).

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