« ARMÉNIANGATE » EN VUE ? L’EUROPE DOIT FAIRE LE MÉNAGE D’URGENCE DANS SES GROUPES D’AMITIÉ

Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques et spécialiste du Moyen-Orient.

L’affaire de corruption qui ébranle le parlement européen, et les institutions européennes plus largement, depuis décembre dernier, n’en est probablement qu’à ses débuts. Nombre de pays défendent en douce leur agenda et leur politique en sensibilisant par tous les moyens des représentants de l’Union européenne. C’est le cas de l’Arménie, contre l’Azerbaïdjan, et dont la diaspora est extrêmement nombreuse en Europe et qui diffuse depuis des décennies un message radical contre tous ceux qui voudraient porter atteinte à ses intérêts.

Eva Kaï, une des anciennes vice-présidente du Parlement, soupçonnée d’avoir touché des centaines de milliers d’euros en cash pour faire de l’influence, est en prison depuis décembre passé. Mais elle n’est pas suspectée d’avoir cédé aux sirènes de la corruption uniquement dans des dossiers récents. Depuis des années, l’ancienne présentatrice grecque de télévision, selon des sources privées à Bruxelles, aurait agi pour le compte d’autres pays dont l’Arménie et son puissant lobbying.

Le 19 novembre dernier, un groupe de parlementaires a signé une déclaration accusant l’Azerbaïdjan d’avoir commis « une agression contre l’Arménie » et d’avoir « violé l’intégrité territoriale » de celle-ci. Les 33 signataires, dont Eva Kaïli, sont membres du groupe d’amitié du Parlement européen avec l’Arménie[1], très lié à la plus grande organisation pro-arménienne en Europe, EAFJD (Armenian Federation for Justice and Democracy) financée par le millionnaire Kaspar Karampetyan, né en Grèce et à la binationalité luxembourgeoise et arménienne.

Le groupe d’amitié au Parlement est dirigé par un certain Loucas Fourlas, député européen chypriote et très proche de Karampetyan, et son compte twitter est très actif dans ce sens. Récemment, Le Soir révélait que près de 13% des députés européens acceptaient des voyages à l’invitation de tiers, et parmi eux ce sont des groupes associés au Maroc et à l’Arménie qui ont le plus invité. Karampetyan était même présent et en photo lors d’un meeting avec les députés européens en 2018 en Arménie et au Karabakh.Mais l’EAFJD invitait aussi des représentants séparatistes du Karabakh pro-arménien à Strasbourg et Bruxelles. Le 10 novembre 2021, le groupe d’amitié a été relancé à Bruxelles, sous la houlette de Karampetyan. On l’a même vu en photo sur le site officiel de l’EAFJD avec des députés européens, comme François-Xavier Bellamy, fervent défenseur de l’Arménie. Karampetyan a remercié à cette occasion son grand ami Loucas Fourlas en évoquant aussi l’anniversaire des « 20 ans d’activisme » auprès des institutions européennes. Karampetyan a choisi Bruxelles pour ses affaires, ce n’est pas un hasard. Il est bien connu en Belgique pour ses affaires assez opaques dans le business du diamant, notamment pour son importation et la certification illégale de minerais des zones de conflit africaines vers l’Europe : « En Belgique, il a acheté des bijouteries. (…) Karampetian a créé un réseau étendu et sanglant de « commerce de diamants ». Des régions en conflit d’Afrique, il a introduit en contrebande en Belgique les diamants oblongs de couleur, qui sont ensuite facettés. Et puis les diamants sont certifiés selon le schéma de corruption minutieusement élaboré et vont dans les rayons des boutiques de marque en Europe. »

Selon d’autres sources privées, une partie des ressources du millionnaire ont servi à soutenir l’action armée des séparatistes du Karabakh, ceux-là mêmes qui occupaient la région depuis 1992, contrairement au droit international [2]. Mais aussi en faveur de groupes radicaux de la diaspora arménienne en Europe. On parle souvent des ramifications russes et leurs ingérence dans la vie européenne ou occidentale en générale, mais moins des influences arméniennes, proches dans leur fonctionnement aussi de par l’alliance d’Erevan avec Moscou, toujours active même depuis la guerre en Ukraine.

Kaspar Karampetyan, à plus de 70 ans, évolue dans ce réseau depuis longtemps. Habitué à de fréquentes rencontres avec les dirigeants séparatistes du Karabakh, de la collecte d’argent pour le régime de l’ancien président Bako Sahakyan jusque 2020, de ce que les Arméniens appellent Artsakh et qui n’est reconnu par personne dans le monde, même pas l’Arménie. Proche un temps de l’organisation terroriste arménienne ASALA, il jouait un rôle prépondérant dans les efforts de légitimation du régime d’occupation dans les salons politiques européens depuis des années, et par voie de fait au Parlement européen. Lors d’une soirée de gala à Bruxelles, il se vantait même il y a quelques années d’avoir levé 3,8 millions d’euros pour soutenir le séparatisme arménien. Il est connu pour avoir offert à un certain nombre de représentants des institutions des voyages en Arménie et au Karabakh pour décrédibiliser surtout l’Azerbaïdjan. Selon des sources arméniennes, Eleni Theocarous, député européen chypriote, se rendait sur place, et se faisait même prendre en photo avec la responsable du parlement local en 2018.

Certains parlent déjà de « Kaspargate » à venir en parlant de lobbying des contrebandiers du diamant auprès des institutions européennes. Il faudra enquêter davantage sur le groupe d’amitié Europe-Arménie et sur ses relations avec cet homme rapidement. Citons aussi le cas du conseiller affaires étrangères du S &D, le groupe des Socialistes et Démocrates du Parlement, Eldar Mamedov, pro-iranien et pro-arménien, qui vient d’être signalé par ce groupe à la justice belge. Il fait débat depuis longtemps au sein du S&D et on lui reprochait largement son tropisme pro-arménien suspect.

Car, une fois encore, on voit bien que l’Union européenne nage en eaux troubles et doit d’urgence revoir l’ensemble des règles qui régissent ses relations aux groupes de pressions, aux lobbyistes de l’ombre. Cela fait des années que ça dure, sans que de véritables sanctions ne soient appliquées pour punir les responsables. Les relations opaques qui unissent le groupe d’amitié Europe-Arménie, les individus qui en ont la direction, comme les relations avec l’homme d’affaires Karampetyan en sont le nouveau plus bel exemple.Que révèle ce nouveau scandale en vue ? Que l’Europe n’est pas infaillible et qu’elle doit se réformer d’urgence. Et justement au nom de ses idéaux, elle doit mettre en place un contrôle bien plus strict dans ses relations au lobbying. Doit-on rappeler que, selon des chiffres du Parlement européen lui-même, l’impact de la corruption à l’échelle européenne de tous les Etats-membres, s’élèverait tout de même à 1000 milliards d’euros par an? Bien plus que le million et demi retrouvé au domicilie des suspects de l’affaire. Combien de groupes d’amitiés au sein des institutions et dont les financements et la traçabilité semblent bien difficiles ?

Il faut l’admettre : on voit bien que le problème n’est pas tant à l’extérieur qu’à l’intérieur du fruit car des organisations « associatives », des groupes de sympathie et consorts, il y’en a des milliers qui gravitent autour du Parlement européen et qui chaque jour défendent les intérêts des uns et des autres. Il est donc temps que Bruxelles encadre davantage ce phénomène.

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[1] Ces groupes peuvent être financés par des lobbyistes ou des groupes étrangers, ce que semble reconnaître l’Union européenne : https://www.europarl.europa.eu/delegations/fr/about/introduction

[2] La résolution 884 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée à l’unanimité le 12 novembre 1993 , après avoir réaffirmé les résolutions 822 (1993), 853 (1993) et 874 (1993), le Conseil a exprimé sa préoccupation face à la poursuite du conflit arméno-azerbaïdjanais au Haut-Karabakh.

TRIBUNE PARUE INITIALEMENT DANS LE JOURNAL LE VIF

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