AFFAIRE HOUELLEBECQ : QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LE RECTEUR DE LA GRANDE MOSQUÉE DE PARIS ?

Suite aux propos tenus par Michel Houellebecq dans le journal « Front populaire » où il affirmait notamment : « le souhait de la population française de souche » n’est pas que les musulmans « s’assimilent », mais qu’ils « cessent de les voler et de les agresser, ou bien qu’ils s’en aillent », le recteur de la Grande Mosquée de Paris Chema-Eddine Hafiz, avait annoncé qu’il allait porter plainte contre l’écrivain pour « provocation à la haine contre les musulmans ». A la demande du Grand Rabbin de France Haïm Korsia, les deux hommes ont fini par se rencontrer, et Michel Houellebecq, qui se définit comme un « islamophobe à temps partiel », a promis de modifier ses propos dans un livre à venir. Le Recteur de la Grande Mosquée de Paris a retiré sa plainte.

Sadek Sellam, historien franco-algérien, spécialiste de l’islam en France, et auteur, notamment de « La France et ses musulmans – Un siècle de politique musulmane » (Editions Heritage), nous livre sa réaction :

QU’EST-CE QUI FAIT COURIR LE RECTEUR DE LA MOSQUÉE DE PARIS ?
RÉFLEXES ET RÉFLEXION À LA MOSQUÉE DE PARIS

L’empressement d’un ex-avocat a tout judiciariser et son refus de tout débat.

La menace de Hafiz de porter plainte contre Houellebecq étonne tous ceux qui se souviennent du soutien apporté par le nouveau recteur a Charlie.
Cette approbation au nom d’une institution religieuse de la republication des caricatures contre le Prophète a d’autant plus choqué que le recteur a voulu se faire le champion de la liberté totale d’expression, sans se soucier du respect des croyances. Le recteur s’est mis l’opinion musulmane à dos quand fut mis sur les réseaux sociaux le communiqué du président Chirac appelant, en 2006, a concilier liberté d’expression et respect des croyances. Se multiplièrent alors les interrogations sur la sensibilité religieuse du recteur qui renforcèrent les doutes sur sa légitimité.

A présent, en se posant en défenseur des musulmans, il rend perplexes tous ceux qui ne dissocient pas la révérence pour le Prophète du respect pour la dignité des croyants.
Pose problème également l’empressement de cet ancien avocat forfaitaire des institutions algériennes en France a judiciariser le moindre désaccord, avant même d’avoir des échanges d’arguments avec ceux qu’il menace de traîner devant les tribunaux. On savait que le débat d’idées n’est pas le fort de la mosquée de Paris. Mais on croyait à un changement depuis la nomination par le nouveau recteur d’un ancien ministre « eradicateur » algérien a la tête d’un « Conseil des sciences et de la culture », qui brille, depuis trois ans, par une grande discrétion.

Le recteur est également président de l’association « Vivre l’Islam », qui produit l’émission dite Islamique dominicale télévisée. Qu’est-ce qui l’a empêché de sérier pour les téléspectateurs perplexes ses arguments contre Houellebecq, si arguments il y a?

Les rares explications déduites de ses nombreuses interventions dans les médias laissent croire qu’il a lu trop vite le passage incriminé d’une réponse de Houellebecq à Onfray. Le recteur a compris « Islamique » la où le romancier dit « islamiste ». On ne voit pas où est vraiment le problème si l’on se souvient des promesses récurrentes du recteur de mener de véritables croisades contre « l’Islam politique » et les « islamistes ». Les lecteurs du livre, tout en nuances, de Primakov, l’ex-ministre arabisant des affaires étrangères russe, sont frappés par l’absence totale de précision chez le recteur qui n’a jamais bien défini ces concepts. Il semble encore inspiré par le discours des éradicateurs algériens des années 90, qu’il a négligé d’actualiser pour la jeune génération qui en assimilé une bonne partie a une propagande sommaire.

En outre, le recteur n’est pas monté sur sur grands chevaux quand un chroniqueur de CNews a eu des propos jugés réellement islamophobes par les avocats spécialisés dans ces affaires. Plusieurs organisations, dont le CFCM, ont porté plainte contre ce chroniqueur et ne sont prêtes à se rétracter. Mais le recteur ne s’est pas associé a ces plaintes contre le chroniqueur islamophobe. Le CFCM maintient ses deux plaintes, contre le chroniqueur (Jean-Claude Dassier – NDLR) et contre le romancier, quand le recteur renonce a toute poursuite, après avoir remué ciel et terre pendant deux semaines. Ce n’est pas ces palinodies qui amélioreront l’image du recteur auprès des musulmans qui savent que Moussaoui est président du CFCM à la suite d’une élection, alors que l’ex-avocat devenu recteur a toujours siégé dans le bureau de ce conseil en tant que membre coopté, et jamais élu. Car, depuis 2003, les listes de la mosquée de Paris obtiennent régulièrement des scores infinitésimaux.

C’est très imprudent de fournir, par une agitation médiatique sans précédent, l’occasion de comparer Moussaoui et Hafiz. Le premier est en mesure de diriger la prière à la mosquée de l’imam Boukhari d’Avignon, où des causeries et ses prêches sont très appréciés depuis plus de vingt ans. Hafiz, quant à lui, appartient à la petite catégorie des recteurs incapables de diriger la prière. On s’attendait à une amélioration de ses connaissances de l’arabe et de l’islam en tant que religion. De récentes tentatives d’intervention dans des médias arabophones furent très décevantes. Ses discours se limitent a des promesses répétitives de combattre  » l’Islam politique », mais sans jamais rien proposer pour prévenir les radicalisations des jeunes musulmans, qui ne demandent qu’à être éduqués selon les normes de l’éthique musulmane. Mais qui, au « Conseil des sciences et de la culture », est en mesure de lire Al Akhlaq wa Syiar d’Ibn Hazm, Tahdhib Al Akhlaq de Miskawayh, Adab dounya wa Din de Mawerdi, ou les passages had oc de Rissalat Tawhid du cheikh Abdou ?

Il semble même que les imams arabophones unilingues détachés comme enseignants pour quatre ans à l’Institut Al Ghazali, repartent en Algérie en étant persuadés que cet établissement porte le nom du prédicateur égyptien Mohamed Ghazali, et ignorent souvent l’auteur de l’Ihya ouloum Din. C’est dire la grande insuffisance des moyens intellectuels qui réduiraient l’écart entre les promesses récurrentes du recteur et les réalisations de nature à donner a la mosquée de Paris un rayonnement conforme a son prestige historique et architectural.

Dans ces conditions, à deux jours du troisième anniversaire de la poussée vers la sortie de Dalil Boubakeur, que répondre a la question qui se pose a chacune des sorties du recteur : qu’est-ce qui fait courir cet ancien avocat forfaitaire d’une demi-douzaine de consulats qui trouve le moyen de dénoncer l’Islam consulaire ? Comment expliquer les revirements d’un recteur qui emploie un ancien ministre algérien, tout en se voulant l’incarnation de « l’Islam de France »?

Les connaisseurs de la mosquée assurent que les objectifs du recteur sont d’ordre médiatique. En 2020, il a soutenu Charlie pour occuper les espaces médiatiques afin de tenter de faire oublier les procès en légitimité, émanant de membres de la Société des habous dont il s’est fait élire président a la hussarde.

Sa menace de judiciarisation a l’encontre de Houellebecq, suivie d’un renoncement spectaculaire, servirait a prendre les devants, dans les médias, pour étouffer les voix de ceux qui s’interrogent sur le maigre bilan de ses trois années a la tête de la mosquée.

Enfin, pour les connaisseurs du contexte politique algérien, les dernières agitations du recteur seraient liées a sa dernière convocation a Alger où il lui a été fermement demandé de s’expliquer sur sa participation ostensible à un colloque peu apprécié du ministère algérien des affaires algériennes.

Il semble bien qu’après avoir pris la mesure du sérieux dissentiment créé avec l’opinion musulmane par son soutien a Charlie, le recteur ait cherché a renouer avec les musulmans qui pardonnent facilement ce genre de faute.

Mais, malgré la louable intention sous-jacente a cette tentative de repentance implicite, le recteur n’a pas eu les soutiens escomptés parmi les musulmans qui entrevoient dans toute perversion des possibilités de rédemption. Il y en a même qui prirent contact avec Onfray pour lui dire qu’ils désapprouvent à la fois ses thèses outrancières et l’empressement du recteur a tout judiciariser. Onfray a eu également une non moindre satisfaction : la revue Front Populaire était inconnue, mais son numéro hors-serie est introuvable dans les kiosques. En préférant le réflexe à la réflexion, le recteur a rendu ce grand service a la revue qu’il voulait traîner devant les tribunaux les jours pairs, et a qui il promettait le pardon les jours impairs.

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