LES EFFETS DU TERRORISME ISLAMISTE SUR LES MUSULMANS DE FRANCE – I par Manuel San Pedro

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Le terrorisme d’inspiration djihadiste et un certain contre-terrorisme ont modifié les idées et les comportements des musulmans en France. Cette modification a affecté des domaines tels que la prise de parole dans l’espace public (sujets abordés et face à qui), le rapport aux interlocuteurs institutionnels (sécurité, santé, éducation), le rapport aux médias, la façon de se vêtir, etc.
Les musulmans en France sont les premières cibles et les premières victimes, et particulièrement les jeunes, socialement parlant, des attentats, et ce de l’aveu explicite des djihadistes eux -mêmes.

Une série de 3 articles élaborés par Manuel San Pedro

 

Lorsqu’on évoque le terrorisme djihadiste qui a frappé la France, on le considère habituellement comme une action violente exercée, au nom de l’islam, contre des gouvernements et des civils taxés d’incroyants. Pourtant, les recherches les plus pertinentes montrent au contraire deux choses :

  • Le terrorisme est moins une action guerrière permettant d’obtenir des résultats matériels qu’une procédure psychologique élaborée. Ses effets sont en effet « hors de proportion avec ses effets purement physiques” [1].

  • La cible principale est moins l’Occident ou la France que les musulmans de France. Ceux-ci sont en effet clairement désignés comme des objectifs par les terroristes, alors qu’en retour ils sont amenés à subir, en tant que communauté, en tant qu’individu et éventuellement en tant que croyants les ondes de choc des événements.

C’est donc à ce « point aveugle » que nous nous attacherons. Si l’on se demande à quoi sert le terrorisme, il faut d’abord comprendre que les musulmans en sont les premières victimes. Le terrorisme n’est pas musulman : il est un moyen terroriste d’agir sur les musulmans de France. (Voir aussi l’article du Pr. Omar Dourmane “L’Islam et le Djihad”)

 

Une « technologie de l’imaginaire [2] »

Qui n’a pas en tête un livre, un reportage ou un film qui a changé sa vie et bouleversé l’image qu’il se faisait de lui-même et des autres ? Cette expérience intime, que nous avons tous vécue, montre la puissance des images et de l’imaginaire. Il n’y a pas d’innocuité du spectacle, bien au contraire, et c’est pourquoi il est non seulement légitime, mais nécessaire de considérer le terrorisme avant tout comme un spectacle, visant à exercer une action psychologique. C’est en effet ce que les terroristes attendent du terrorisme.

De nombreuses personnes ont du mal à convenir du fait que le terrorisme est un spectacle, car elles considèrent, à juste titre, la souffrance des victimes. Celle-ci est infiniment respectable, mais elle masque pourtant l’essentiel. L’essence même du terrorisme, c’est ce pouvoir qu’il a de toucher, au plus intime, des millions de personnes rivées aux écrans.

 Si Daesh n’a jamais eu de société de production à même de diffuser des films qui seraient projetés sur les plateformes ou au cinéma, il a en revanche trouvé la voie d’accès à nos écrans, petits ou grands. La violence n’est pas barbare, elle est rationnelle de ce point de vue. Elle est barbare rationnellement. On peut même dire ceci : seul le terrorisme peut accorder aux djihadistes un tel accès aux médias. En retour, nos sociétés frappées de plein fouet leur offrent pourtant, en dépit ou plutôt à cause de cette horreur, un « privilège absolu » : offrir les écrans de tout un chacun à la propagande djihadiste, sans oublier bien sûr d’y inclure les réseaux sociaux. Le terrorisme n’appartient pas intellectuellement au passé ; il est malheureusement moderne et totalement adapté aux règles des sociétés du XXIème siècle. Non seulement la violence ouvre les réseaux, mais elle sera en même temps le vecteur d’un spectacle à même de bouleverser l’ordre social.

Le droit français ne dit pas autre chose ! il ne définit pas le terrorisme par des actes spécifiques (l’assassinat, l’association de malfaiteurs, etc.) qui existent d’ailleurs hors du terrorisme. Ce qui le définit, c’est que ces actes soient « intentionnellement en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur [3] ». C’est donc la paix civile, l’équilibre du corps social, qui sont les cibles : des cibles psychologiques avant tout.

 

Les musulmans de France, cibles prioritaires

Ceci posé, quelles sont les cibles ? Tout obnubilés que nous sommes par l’étiquette islamiste des criminels et par leurs motivations proclamées de faire triompher l’islam, nous oublions l’essentiel : le terrorisme a fait des musulmans de France sa cible prioritaire.

Il faut lire les terroristes. Abu Bakr NAJI, nom de plume de Abou Djihâd AL-MASRI (1961-2008), islamiste égyptien responsable de la propagande d’Al-Qaïda, a écrit Gestion de la barbarie [4] – titre éclairant au regard de la démarche rationnelle des terroristes. L’auteur insiste sur le fait que les actes les plus barbares doivent être perpétrés consciemment. Si le but ultime est d’ordre eschatologique, les objectifs sont très terrestres et présentés par étapes. Tout d’abord, créer les conditions d’une mise en insécurité individuelle et collective de la communauté musulmane, puis créer une scission dans le corps social. Enfin, provoquer un cycle de violence-répression permettant de pousser les musulmans dans les bras du califat.

Un des objectifs à long terme du terrorisme est de changer les comportements des gens ; il le fait, comme son nom le dit, en se servant de la terreur – à la fois fin et moyen – et en agissant « comme une procédure d’influence dans la perspective (…) d’accaparer psychologiquement les populations [5]». Le changement de comportement attendu par les terroristes est d’abord d’ordre anthropologique. Il n’est pas anodin que le premier Que sais-je ? consacré au terrorisme ait été rédigé par un ethnologue, Jean SERVIER, qui définissait celui-ci comme « un combat selon l’imaginaire [6] ». C’est sur le terrain de l’imaginaire des musulmans français que porte ce combat : le terrorisme peut (et doit, dans l’esprit des terroristes) amener chacun à réfléchir en termes religieux (sacré ; blasphème, etc.) alors qu’il vit dans une société largement sécularisée. Mais cette croyance est celle que les djihadistes veulent imposer aux personnes de culture ou d’origine musulmane.

            Prenons quelques exemples. Philippe-Joseph SALAZAR souligne que c’est par le terrorisme que des nombreux mots sont entrés dans la langue commune, tels que djihâd, shari’a, khalifat, mots qui imposent également à l’écrit leur orthographe en dehors des règles habituelles. Ce processus est nommé « coranisation du français », n’est dangereux que parce qu’il est imposé par les actes violents, et dans les termes choisis par les terroristes, sans recul [7]. Ainsi, ce sont les termes du débat (dans tous les sens du mot)qui nous sont ainsi imposés par les plus violents et les plus extrémistes.

            Les mots sont ce que les hommes en font. Presque chaque mot a fait, depuis toujours l’objet d’un enjeu sémantique visant à lui donner telle connotation ou tel sens. En règle générale, cette lutte n’est jamais tranchée de façon rapide : les intellectuels et l’opinion publique évoluent lentement, les uns influençant plus ou moins les autres dans une relation poreuse et très lente. Ici, le terrorisme écrase les penseurs et les théologiens par sa force de frappe médiatique et impose sa définition des concepts musulmans. C’est terrible à écrire, mais les terroristes popularisent l’islam, non seulement en lui donnant cette connotation violente, mais en redéfinissant tous ses concepts, même les plus pointus. C’est ainsi que «hijrah», «jahiliya», «murtad», «tâghût», «tawhid» sont également devenus les victimes de cette guerre, comme le souligne Matthieu GUIDIERE. L’enjeu est donc théologique.

Le mot djihâd, effort personnel sur soi en vue de devenir meilleur et d’améliorer la société, est sans aucun doute la première victime. Ce beau concept est devenu, pour nombre de musulmans peu au fait de théologie, une invitation à la lutte armée, établissant ainsi une coupure mentale entre musulmans et « infidèles ». Une telle « instruction religieuse » fournie par le terrorisme, et reprise par les médis, ne peut que représenter une catastrophe. En direction bien sûr des non-musulmans, mais aussi pour les croyants eux-mêmes et notamment les plus jeunes.

            Si on lit le Recueil d’avis juridiques du Conseil Européen des fatwas émis par Tariq RAMADAN et Yusûf AL-QARADHAWI, portant rigoristes, on n’y trouvera que des textes écrits dans un français parfait, dans lesquels Allah est systématiquement remplacé par Dieu [8]. De ce point de vue, les médias sont plus royalistes que le roi, puisqu’ils reprennent sans recul des mots, et donc des concepts, qui appartiennent au Califat. Volontairement ou non, ils s’en font les vecteurs et les promoteurs dans la société française, et a fortiori parmi sa composante musulmane.

            Enfin, le fonctionnement des processus mimétiques étant bien connu, le terrorisme ne peut manquer statistiquement de provoquer des recrues. C’est ainsi : « l’exposition aux médias » de millions de personnes provoquera forcément la conversion de centaines de personnes, non à l’islâm mais à la violence djihadiste. Car le mimétisme n’est pas interprétation, il est reproduction pure.

            Les objectifs des djihadistes sont donc de transformer profondément, dès l’action terroriste, la société sécularisée dans laquelle nous vivons, changement déjà amorcé dans certains domaines. Sont concernés d’abord et avant tout les musulmans de France, quel que soit leur degré de pratique et de spiritualité, en vue de modifier leur propre perception de l’islâm. Mais les musulmans sont aussi la cible des terroristes car ils constituent le levier non pas tant d’une islamisation ou d’une réislamisation : il s’agit de les mettre en porte-à-faux, les mettre en insécurité, pour qu’ils s’excluent et qu’ils soient exclus de la société dans un bel ensemble rêvé par les djihadistes.

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[1]  ARON, (Raymond) Paix et guerre entre les nations Gallimard 1962,  p.176

[2]  MANNONI (Pierre), «Le terrorisme : un sujet d’étude scientifique ?», Les cahiers de  psychologie politique], numéro 3, Avril 2003, p.2

[3]  Code pénal, Partie législative, Livre IV : Des crimes et délits contre la nation, l’État et la paix publique, Titre II : Du terrorisme, Chapitre Ier : Des actes de terrorisme

[4] NAJI (Abu Bakr), Gestion de la barbarie, Versailles, Éditions de Paris, 2007, 248 pages.

[5]  MANNONI (Pierre), « Le terrorisme, un spectacle sanglant » in « Violences », Sciences humaines, Hors-série n° 47, décembre 2004-janvier-février 2005, p. 64.

[6]  SERVIER (Jean), Le terrorisme, Paris, PUF, 1979, 128 pages, p.75

[7]  SALAZAR (Philippe-Joseph), Paroles armées. Comprendre et combattre la propagande terroriste, Paris, Le Mieux éditeur, 2015, 262 pages, pp.66-69

[8]  RAMADAN (Tariq) & AL-QARDHAWI (Yusûf), Recueil de fatwas. Avis juridiques concernant les musulmans d’Europe, Lyon, Tawhid, 2002, 190 pages

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Manuel San Pedro est professeur d’Histoire, auditeur à l’École Pratique des Hautes Études, travaillant sur l’histoire des comportements.

Article publié : “A quoi sert le terrorisme ?” in Cahiers de la sécurité et de la justice – N° 47 – 10 mars 2020

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