CELLE QUI PORTAIT LE HIJAB ET CELLE QUI NE LE PORTAIT PAS. II- Histoire de Chiraze

Interview réalisée par Laura Breut

Le port du voile est devenu en France – et c’est bien le seul pays au monde à se préoccuper de cela – une véritable question de société. Tout le monde, ou presque, s’exprime sur le sujet, souvent au nom des femmes musulmanes, et à leur place. Tout le monde… sauf les femmes musulmanes elles-mêmes auxquelles on donne rarement la parole. Voici le témoignages de deux jeunes femmes. Elles n’appartiennent à aucune organisation, ne sont pas des militantes. Simplement de jeunes musulmanes. L’une porte le hijab, l’autre pas…

Chiraze s’estime chanceuse d’avoir toujours pu porter le voile dans sa vie professionnelle. Pourtant, comme de nombreuses musulmanes, elle a plusieurs fois été persécutée et agressée physiquement. Rencontre avec Chiraze, qui a fait du port du voile un moyen de défendre ses droits et ses convictions. 
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Avez-vous déjà été victime d’Islamophobie ou de discrimination à cause de votre religion ?

Malheureusement, oui c’est arrivé plusieurs fois. Je porte le voile depuis quinze ans environ et j’ai vu au fil des années les mentalités changer et la situation se dégrader. Quand j’ai commencé à porter le voile, il y avait parfois quelques regards déplacés, mais il faut apprendre à vivre avec, donc ça ne me dérangeait plus.

Depuis les attentats et les différents débats publics autour de l’islam dans les médias, les gens osent faire et dire tout haut ce qu’ils n’osaient pas auparavant. Il y a quelques temps par exemple, j’ai été victime d’une agression physique dans le métro. Je rentrais du travail, lorsqu’une femme a commencé à me faire des réflexions sur mon voile et à me dire : “rentre chez toi”. Lorsque je suis sorti de la rame, elle m’a donné un coup de pied dans le dos. Choquée, j’ai finalement riposté et nous en sommes venus aux mains sur le quai avant que d’autres passagers n’interviennent. Une autre fois, alors je marchais dans la rue, une dame m’a dit : “Nous nous sommes battues pour la libération de la femme, c’est une honte”. Elle s’est jetée sur moi et m’a arraché mon voile.

C’est triste de constater que les gens se comportent différemment selon s’ils ont une femme voilée ou non en face d’eux. Je constate qu’en portant le voile, il y a beaucoup moins de bienveillance dans les rapports humains, comme si le voile nous déshumanisait à leurs yeux. Les gens ne nous tiennent plus la porte par exemple, ou réagissent de manière agressive si on a le malheur de les bousculer sans le faire exprès…

En tant que musulmane, quel regard portez-vous sur les vives réactions qu’il y a eu dans l’actualité ces derniers mois concernant le burkini ou le port du voile ?

J’ai arrêté de suivre les informations lors des débats autour de l’islam, car cela me mettait en colère ! C’est vrai que nous ne pouvons pas nous défendre car nous sommes très peu représentés à l’antenne, mais malheureusement il faut aussi avouer que notre communauté ne contribue pas à changer les choses, car nous avons du mal à accepter la médiatisation.

Selon moi, les médias véhiculent des stéréotypes et aggravent le clivage entre les communautés. Ces amalgames sont vraiment regrettables…Les gens doivent comprendre que nous sommes Français ! Quand nous nous rendons dans le pays d’origine de nos parents, nous ne nous sentons pas chez nous, car nous sommes nés et avons grandi en France. Mais ici non plus nous ne pouvons pas nous sentir entièrement chez nous, car nous ne sommes pas acceptés et intégrés tels que nous sommes ! Pourtant, nous payons nos impôts, nous connaissons la langue et la culture française et nous sommes allés à l’école de la République. Le seul bémol visiblement, c’est la religion !

Certains représentants de l’islam en France pensent que le burkini est une atteinte et une provocation vis à vis de la République. Qu’en pensez-vous ?

Ces gens disent être nos “représentants”, mais pourtant nous ne les avons pas choisis. Je trouve que de tels propos sont encore plus graves venant de musulmans, car ils doivent rencontrer ou connaître les mêmes difficultés que nous au quotidien.

D’après moi, le débat sur le burkini n’a pas lieu d’être. À la plage il y a toujours eu des dizaines de manière de se vêtir, comme il y a toujours eu plusieurs manières de porter le voile, comme le « hijab » (simple foulard NDLR), ou le « jilbab » (vêtement couvrant tout le corps, sauf le visage et les mains NDLR) par exemple. Au final, le burkini n’est qu’une simple adaptation, une évolution logique du voile en maillot de bain. Moi personnellement, je ne crie pas au scandale quand une femme s’expose seins nus sur une plage. C’est son choix ! Peut-être que les femmes voilées sont tellement persécutées qu’elles sont souvent plus tolérantes et féministes que les autres ?

Il n’y a donc aucune provocation vis-à-vis de la République. L’étendard de la laïcité a bon dos. L’Etat ne devrait pas porter atteinte aux libertés individuelles comme la tenue vestimentaire de ses citoyens.

Que diriez-vous à ceux qui pensent que les femmes qui se voilent sont contraintes par les hommes de leur entourage ?

Je leur demanderai si elles ont déjà parlé à une femme voilée ne serait-ce qu’une fois dans leur vie. D’ailleurs, la question a-t-elle déjà été posé à un panel de femmes voilées ?

Il faut que ces personnes comprennent que la foi est personnelle. Porter le voile est une manifestation de la foi et donc c’est un cheminement spirituel qui se fait seul. De plus, nos mères, souvent par souci d’intégration ne portaient pas le voile et déconseillaient à leurs enfants de le porter de peur qu’ils ne trouvent pas de travail. Ce ne sont donc pas nos aînés masculins qui nous y obligent !

On dit que les musulmans entretiennent le communautarisme, mais comme je le disais, les femmes musulmanes ont des amis de tous les horizons. Moi-même j’ai des amies musulmanes voilées ou non, ainsi que des amies qui ne sont pas musulmanes. Pour moi la religion ou la pratique de la religion ne détermine pas ce qu’est la personne !

En tant que femme et musulmane pensez-vous pouvoir vivre et pratiquer ta religion librement en France ?

Je me sens totalement libre de pratiquer ma religion, car dans les faits aucune loi ne m’interdit de le faire. En revanche, je ne peux pas “vivre” ma religion comme je le souhaiterais, car il y a constamment des contraintes à exprimer publiquement que nous sommes musulmans. Que ce soit des difficultés à trouver un logement, des comportements déplacés, des discriminations dans le secteur médical ou dans l’administratif… Dans toutes ces situations, et malgré ma force de caractère, je me sens parfois humiliée et donc malheureusement je ne peux pas dire que je suis totalement libre !

Auriez-vous un conseil à donner aux jeunes filles qui portent le voile ?

C’est vrai, ce n’est pas facile tous les jours ! Ce n’est pas évident de trouver un travail ou un logement car, malgré tout, le voile est toujours perçu par les gens comme une barrière. Mais il ne faut pas renoncer. Il faut s’imposer ! Nous ne sommes pas là pour prêcher la bonne parole, mais c’est en osant porter le voile, en expliquant autour de nous pourquoi nous le portons, en le rendant “normal”, que nous arriverons à faire évoluer les choses dans le bon sens. Il ne faut pas capituler et il faut respecter ses propres convictions pour qu’elles soient comprises et respectées des autres ! Personnellement, j’aurais préféré balayer la rue avec mon voile plutôt qu’avoir un poste à responsabilités et devoir enlever mon voile et ne pas être moi-même.

J’ai toujours eu la chance d’avoir du travail en portant le voile.  C’est la preuve que c’est possible ! Il a fallu parfois briser certains tabous en entretien, mais j’ai toujours ressenti une certaine gratitude envers mes employeurs, car ils me laissent être la personne que je suis vraiment !  Je me sens bien, je me sens acceptée et donc je me donne à fond dans ce que je fais.

Qu’est-ce que vous souhaiteriez changer pour que les musulmans soient mieux acceptés en France ?

Il faudrait tout simplement revenir à la loi !

Malheureusement, la méfiance et la peur de subir des discriminations renforcent le communautarisme. Ce climat d’insécurité, d’incompréhension pousse les musulmans à se tourner naturellement vers d’autres musulmans et donc cela renforce le clivage avec les autres communautés. Ce n’est pas du tout bénéfique pour l’avenir et le vivre ensemble !

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