POUTINE : QU’EST-IL ALLÉ FAIRE DANS CETTE GALÈRE ?

Par Abdeljallil Asmar

On ne peut pas dire que Vladimir Poutine ait jamais été un grand démocrate. Mais il avait réussi à redresser un pays économiquement à la dérive. Il avait réussi à maintenir la cohésion d’un peuple divers en encourageant un multiculturalisme fertile. Ainsi, par exemple, la présence conjointe d’une université orthodoxe et d’une université musulmane à Bolgar, près de Kazan, au Tatarstan, et les rapports fructueux qui existent entre elles, ont permis l’essor d’une ville jadis déshéritée. De tels exemples sont légion.

Il avait également rendu à son peuple une fierté mise à mal par la déliquescence de l’Union Soviétique. Et son peuple, en grande majorité, était derrière lui. Il avait réussi à stabiliser le chaos provoqué en Syrie par une Amérique toujours persuadée qu’elle restait le « gendarme du monde ».

Alors pourquoi avoir envahi ainsi un pays souverain ? Pourquoi s’être lancé dans une aventure dans laquelle il risque de s’enliser, comme ce fut le cas en Afghanistan ?

Certes, il était difficile pour la Russie, qui connaît bien la propension des Américains à considérer que le monde a été créé pour les servir, il était difficile pour elle d’accepter que s’installe à sa porte un avant-poste de l’OTAN. A la rigueur, le soutien aux séparatistes du Donbass, aurait pu apparaître comme une manoeuvre d’intimidation, une crise des missiles de Cuba à l’envers, en quelque sorte. Mais pourquoi attaquer Kiev ? Pourquoi aller exterminer la minuscule garnison de l’île aux serpents ?

Volodymyr Zelenski

Car les conséquences, peut-être inattendues pour Poutine, semblent – pour le moment – catastrophiques. La résistance du peuple Ukrainien, la détermination de Zelenski, cet ancien comédien devenu redoutable chef de guerre, ont réduit à néant le projet russe de « Blitzkrieg » et annoncent une « vietnamisation » du conflit. L’affaire de l’île aux serpents, pour tragique qu’elle soit, a faire rire aux dépens de Poutine. Le « Navire russe, allez vous faire f…. » est en passe de devenir aussi célèbre que le « M….. » de Cambronne, et les 13 victimes sont devenues des héros.

L’invasion a au moins réussi une chose, celle de mettre tout le monde, notamment les Européens, unanimement d’accord contre le Président russe. Même l’Allemagne, jusque là réticente, même la Suisse, si sensible sur les questions bancaires, ont dû plier sous la pression de leurs propres électeurs. La guerre est en train de pousser l’Ukraine dans les bras de l’Europe, ce qui ne faisait sans doute pas partie des plans de Poutine.

Quant aux russes eux-mêmes, qui se voient privés de Coupe de monde de foot, de championnat de Formule 1, de voyages, qui, malgré les dénégations officielles, entr’aperçoivent le spectre des privations, pourraient commencer à s’ouvrir au doute. Les oligarques, dont les avoirs étrangers sont gelés, et le commerce menacé, vont-ils rester encore longtemps aussi enthousiastes à l’égard de la politique de leur leader. Même les campagnes de désinformation et de hacking, dont les services russes se croyaient pourtant spécialistes, ont été mises à mal par l’expertise des informaticiens ukrainiens, qui ont réussi à pirater la télévision nationale et même les panneaux d’informations lumineux des rues de Moscou.

Bref, on a le sentiment que Poutine est tombé dans son propre piège.

Certes, Poutine a conquis des territoires à l’intérieur de l’Ukraine, certes il reste en position de force, condition nécessaire pour mener à son avantage les futures négociations. Mais sur le terrain son armée piétine, et a juste réussi à galvaniser le patriotisme ukrainien. Alors, a-t-il eu raison de s’essayer à ce coup de force ?

Poutine face à l’Occident

Ses raisons, le Président russe les a exposées le 24 février dans une intervention télévisée adressée à ses concitoyens.

L’Occident se mobilise contre lui. Mais quel Occident ? se demande-t-il. Celui de l’Amérique qui a envahi, puis pratiquement rasé l’Irak en construisant le plus gros mensonge des temps modernes, la fable des armes de destruction massive et le tube de farine censé renfermer une arme bactériologique ? L’Amérique qui s’est attaqué à la Lybie, puis à la Syrie en prétendant lutter contre un terrorisme qu’il a lui-même mis en place, par calcul ou incompétence ?
Poutine le répète : l’Occident est manipulé par les Etats-Unis, et les Etats-Unis mentent. Ils mentent lorsqu’ils affirment ne pas vouloir faire encercler la Russie par l’OTAN. Il mentent pour étendre son emprise sur le monde, et leur prochaine cible c’était justement la Russie. Alors, ils ont encore menti pour faire croire à une Europe crédule que les agresseurs étaient ceux qu’ils tentaient d’asservir en fissurant leur intégrité, en fomentant des coups d’Etat.

Zelenski ? Un comédien posé à la tête de l’Etat, comme un cheval de Troie au service de la toute-puissante Amérique. Face à ce qu’il appelle « l’empire du mensonge », on ne peut rester les bras croisés et attendre de subir le même sort que les peuples d’Amérique latine ou du Proche-Orient. Voilà ce que dit Poutine pour justifier son geste : il n’est pas un agresseur, il est un résistant.

Toujours est-il que, pour le monde, l’image de Poutine s’est considérablement ternie, sauf que…
L’information circule parfois de manière inattendue, rarement rectiligne, comme le trajet d’une boule de billard sur trois bandes. Car voici que l’image du jeune président, héros résistant commence à se fissurer. Les images des noirs,arabes et indiens traités de singes, et refoulés par les militaires ukrainiens pour laisser la place aux blancs viennent de scandaliser l’Amérique. Les mouvements anti-racistes, comme #blacklivesmatter se mobilisent. L’Union Africaine, et les pays qui possèdent une ambassade en Ukraine, comme l’Afrique du Sud, l’Algérie, l’Égypte, la Libye, le Maroc, le Nigeria et le Soudan, demandent des comptes. Le porte-parole de la diplomatie sud-africaine, M. Monyela, a protesté sans équivoque : « Si c’est ainsi que doivent être traités les Africains, nous nous en souviendrons après le conflit ». Le pays avait pourtant dénoncé l’invasion russe.

Aldous Huxley, l’auteur du « Meilleur des mondes » disait : « La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter ».
Où, dans cette affaire de l’Ukraine, se situe la propagande ? Chez Poutine, qui cherche à convaincre les Russes du bien-fondé de son action, ou chez les occidentaux, dont il faudrait être bien naïfs pour croire à l’altruisme ? L’avenir le dira.

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