NOUVELLE-CALÉDONIE : QUAND LA FRANCE PRÉTEND ÉTEINDRE L’INCENDIE EN JETANT DE L’HUILE SUR LE FEU

Par Jean-Michel Brun

Après les émeutes qui ont suivi l’annonce du vote par le parlement français du dégel électoral en Nouvelle-Calédonie, dont l’objectif était de rendre minoritaire le vote des autochtones kanaks au profit des blancs de métropole, la mobilisation était dans une espèce de position d’attente. La dissolution de l’Assemblée Nationale mettait de facto tous les votes, y compris celui-ci, en suspens, ce qu’avait confirmé Emmanuel Macron le 12 juin en appelant au calme et au retour à la négociation. En apparence seulement.

Car le 19 juin, les forces de l’ordre profitaient d’une conférence de presse de la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) pour interpeler plusieurs de ses intervenants, ce qui a fait dire à la CCAT : « L’Etat français et sa justice néocoloniale veulent réduire toute la mobilisation pacifique et la révolution qui s’est enclenchée le 13 mai au soir à des actes de terrorisme ».

Et le 22 juin, les autorités françaises décidaient de transférer dans des prisons de métropole sept responsables de la CCAT, avant même leur jugement. Cette décision, digne des plus beaux jours de l’époque coloniale, a naturellement immédiatement mis le feu aux poudres. Les affrontements entre les Kanak, surtout les jeunes, et les forces de l’ordre ont redoublé d’intensité. Dans le nord de l’agglomération de Nouméa, une gendarmerie a été incendiée, puis une école. Et la violence gagne peu à peu le reste de la Nouvelle-Calédonie. Dans le fief caldoche de Bourail, des coups de feu ont été échangés entre habitants et deux maisons ont été brûlées.

Aussitôt les relais médiatiques de la droite française se sont indignés. « Le spectre de la nuit du 13 mai, quand la Nouvelle-Calédonie plongeait dans un chaos indescriptible, est dans tous les esprits. Dimanche et lundi, les violences se sont multipliées sur l’archipel après la mise en examen et l’incarcération en métropole de plusieurs militants indépendantistes. […] Ce sont surtout les communes limitrophes qui ont été touchées ces derniers jours par de nouvelles scènes de pillages de commerces et d’attaques contre des services publics. Les assaillants, de petits groupes de jeunes, souvent masqués et alcoolisés, ont réussi à reprendre le contrôle de certains points stratégiques, malgré un gros dispositif de maintien de l’ordre » s’indigne Le Figaro, tandis que Louis Le Franc, haut-commissariat de la République en Nouvelle-Calédonie, regrette que les gendarmes aient encore été « pris à partie ». Comme s’il était surprenant que kanaks s’opposent à une police qui les considère comme des terroristes et prête main forte descendants et successeurs des colons blancs.

Mais pour le gouvernement français, le doute n’est pas permis : la CCAT, crée fin 2023 par l’Union calédonienne (UC), principale composante du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), afin mobiliser contre la réforme du corps électoral, est un mouvement terroriste. Selon le procureur de la République en Nouvelle-Calédonie, Yves Dupas, les cadres de la CCAT ont « défini, préparé, planifié, mis en œuvre un plan d’action violent dans le but de déstabiliser le territoire ». Visés par sept chefs d’infraction, comme « complicité de tentative de meurtre » et « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime », onze cadre de la CCAT ont été mis en examen dont neuf placés en détention provisoire. Sept ont été transférés en métropole. « en raison de la sensibilité de la procédure et afin de permettre la poursuite des investigations de manière sereine, hors de toute pression ou concertation frauduleuse », Ils risquent tous la réclusion à perpétuité.

Le CCAT a immédiatement accusé l’Etat de procéder à « une déportation politique », et a annonce que : « Les prisonniers politiques ont fait appel. »

« Les responsables de la CCAT ne sont en rien des commanditaires d’exactions mais aujourd’hui des martyrs de la justice coloniale », a déclaré Daniel Goa, président de l’UC. Le retour des sept « prisonniers politiques » est désormais posé comme un préalable à toute reprise du dialogue. La pression judiciaire sur les indépendantistes risque « d’entraîner le pays dans une situation de guerre civile larvée » prévient John-Rock Tindao, président du conseil coutumier.

« L’ennemi de l’extérieur »

Toutefois, pour les autorités françaises, le véritable responsable n’est pas la lutte du peuple kanak pour la récupération de ses terres et des ressources volées par la colonisation, le vrai deux ex machina est l’ingérence étrangère. Et les coupables sont tout trouvés : les russes et les chinois bien entendu, qui tentent de chasser la France de tous les territoires qu’elle considère comme les siens, comme en Afrique ou dans le Pacifique, mais aussi et surtout l’Azerbaïdjan. La preuve : des drapeaux et des T-shirts aux couleurs de l’Azerbaïdjanais aperçus lors de certaines manifestations et bien sûr le fameux « Groupe d’initiative de Bakou » qui met le gouvernement en fureur.

Quel crime l’Azerbaïdjan commet-il en Nouvelle-Calédonie ? Bakou ne finance aucun mouvement politique étranger. mais leGIB, créé en 2023, donne simplement la parole aux mouvements autonomistes et indépendantistes des pays se considérant sous régime colonial ou néo-colonial. Concernant la Nouvelle-Calédonie, l’Azerbaïdjan ne fait finalement que suivre les recommandations des Nations Unies qui ont classé la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie française parmi les pays « à décoloniser ».

La thèse de l’ennemi de l’extérieur est récurrente dans l’histoire des colonisations. Dans le livre « L’Empire qui ne veut pas mourir » (1), les auteurs rappellent que «  le conspirationnisme est consubstantiel au discours colonial. N’accusait-on pas, au XIXe siècle, les rebelles anticolonialistes, à commencer par Toussaint Louverture en Haiti et Abd el-Kader en Algérie, de collusion avec les Britanniques ? […] Le succès de ce discours, qui minimise les revendications des colonisés et .élude les responsabilités françaises, s’explique aisément. En pointant du doigt les puissances rivales et en discréditant les contestations anticoloniales, décrites comme le produit d’une simple . machination, un tel argumentaire permet aux dirigeants français de justifier la répression contre les « meneurs antifrançais » et de s’épargner un douloureux examen de conscience. »

Mais quoi que fasse Emmanuel Macron, son gouvernement, ou leurs éventuels successeurs, on ne peut aller contre la marche de l’histoire. Et l’histoire tend vars la libération de tous les peuples soumis à une forme de colonisation. On se souvient du prémonitoire « Discours sur le colonialisme » publié en 1950, par le poète et député martiniquais Aimé Césaire : « On peut tuer en Indochine, torturer à Madagascar, emprisonner en Afrique, sévir aux Antilles. Les colonisés savent désormais qu’ils ont sur les colonialistes un avantage. Ils savent que leurs “maîtres” provisoires mentent. Donc que leurs maîtres sont faibles.» .

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  1. « L’empire qui ne veut pas mourir – Une histoire de la Françafrique », Le Seuil, 2021

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