INTERVIEW EXCLUSIVE DE MOHSEN NGAZOU, PRÉSIDENT DE « MUSULMANS DE FRANCE »

Voici plusieurs années, et plus particulièrement depuis l’élection d’Emmanuel Macron, que l’État française cherche à « organiser » l’islam en France. Sans très bien toujours savoir ce que cela veut dire exactement, puisque la loi de 1905 interdit à l’État d’interférer dans la pratique d’un culte, et que le principe même de laïcité lui interdit de traiter les citoyen français de façon différente, en fonction de leurs croyances.
Quelles que soient ces tentatives et les motivations qui les sous-tendent, les musulmans français ont déjà pris l’habitude de s’organiser, ne serait-ce que pour construire et gérer des lieux de cultes. Ils se sont ainsi regroupés en associations, puis les associations en fédérations, parfois indépendantes, parfois plus ou moins rattachées aux différents pays d’origines des musulmans vivant en France.

L’UOIF, devenue « Musulmans de France » (rien à voir avec le titre de notre magazine !) est l’un des acteurs majeurs de l’islam de France. A quelques jours du 11ème colloque national de M »usulmans de France », son nouveau président, Mohsen Ngazou, nous explique sa vision de la place de l’islam et des musulmans en France et réagit aux dernières décisions gouvernementales.

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Bonjour Mohsen. Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Mohsen Ngazou. Je suis le directeur du Collège-Lycée Ibn Khaldoun à Marseille, qui a ouvert ses portes en 2009. Je suis également le président de « Musulmans de France » depuis juin 2021. Niçois d’origine,j’ai fait mes études à Nice et à Metz, puis j’ai intégré l’éducation nationale comme professeur de mathématiques. Je me suis ensuite occupé du département « Enseignement et Formation » à l’UOIF, aujourd’hui « Musulmans de France », et en 2003, je me suis installé à Marseille pour construire puis diriger l’Etablissement Ibn Khaldoun.

Qu’est-ce que Musulmans de France ?

Musulmans de France est une fédération de plusieurs dizaines d’associations un peu partout en France. Elle est née en 1981 sous le nom d’UOIF, d’abord Union des Organisations Islamiques « en » France, puis « de » France, car nous avons réalisé la nécessité de l’intégration et celle d’accompagner la communauté musulmane désorientée alors, au début et après de la première vague de regroupement familial.

L’UOIF, actuellement MF, a participé aux différentes expériences de l’organisation du culte musulman sur le territoire français. Nous continuons à le faire dans le respect de la diversité.

On dit que Musulmans de France est le représentant en France des « Frères Musulmans »

Ce n’est pas vrai. Qu’on arrête ces balivernes ! En tant qu’étudiants dans les années 70- 80, islamiquement parlant, nous nous nourrissions de la littérature de tous les courants qui existaient à l’époque, y compris celle des Frères Musulmans, la plus répandue. Dès le départ, l’UOIF s’était fixé des objectifs différents de ceux que les Frères Musulmans se sont fixés dans les pays arabes. Nos objectifs correspondaient à la réalité française : l’intégration, la réussite scolaire des enfants, le vivre-ensemble, la nécessaire ouverture sur l’autre, le dialogue interreligieux. Nous avons ainsi construit une école « franco-française » qui épouse son cadre républicain et qui s’adresse à la communauté musulmane française. Je réfute toutes ces allégations incessantes qui cherchent à discréditer MF auprès du public.

L’une des dernières actions du CFCM a été la rédaction de la Charte des principes de l’islam. Vous l’avez signée. Pourquoi ?

Nous l’avons signée volontiers parce que nous assumons tous les articles qui la composent. Nous avons d’ailleurs participé à sa rédaction. Nous sommes parfaitement en ligne avec la Charte sur des questions comme l’apostasie, l’égalité des femmes et des hommes, le respect scrupuleux des lois de la République… Des questions que MF avait depuis longtemps débattues en son sein et validées intellectuellement. Ce qui pose problème, ce sont les conditions de naissance de cette charte que nous trouvons rabaissantes pour l’ensemble de nos imams et des acteurs cultuels sur le terrain. Mais bon, sans nous attarder sur la forme, nous nous sommes concentrés sur le fond, et là nous considérons qu’il s’agit d’un véritable progrès pour les musulmans. Cependant, la charte, comme tout produit humain, reste perfectible. Elle représente une étape dans l’évolution de l’islam dans notre pays. On ne s’interdira pas de la faire évoluer.

La Charte interdit aux imams de « faire de la politique » dans leurs sermons. Or, dans toutes les religions, les prêches abordent des problèmes de société. Et la « vie de la cité » c’est justement le sens étymologique du mot « politique ». A quel moment, quelle est la frontière où, à votre avis, on passerait la barrière de l’interdit ?

Je pense que conscientiser, accompagner, expliquer, former les musulmans et surtout les jeunes musulmans, c’est un acte citoyen. Un acte que nous devons tous entreprendre et que nous avons tous à développer. Mais quand le discours tend à cloisonner, à endoctriner, à montrer une seule façon de voir, de comprendre ou de faire les choses, cela devient du militantisme politique. « Musulmans de France » s’interdit ce genre de dérive. Nous n’avons par exemple jamais appelé à voter pour tel ou tel candidat. En revanche, nous avons toujours encouragé à s’inscrire sur les listes électorales, à aller voter, parce que c’est un acte citoyen. Après, chacun choisit selon ses convictions personnelles. L’action politique, est l’affaire des partis qui sont faits pour ça. Par conséquent, « Musulmans de France », s’interdit de politiser les mosquées. Les lieux de culte ne sont pas des acteurs du jeu politique. Ils sont en revanche parties prenantes de la société. Et tous les rédacteurs de la Charte ont été unanimes sur la nécessité d’épargner les mosquées de tout jeu ou enjeu politique.

Sauf que dans la politique, au sens noble du terme, il y a la question de l’islamophobie, et que la charte lie la lutte contre cette forme de racisme à l’interdiction de « diffuser de fausses informations », qu’elle définit exactement comme l’accusation d’islamophobie d’Etat. Cela signifie-t-il qu’il est interdit de dire qu’il existe de l’islamophobie en France et que certains en font leur programme politique ?

Dire que certaines parties ou certains acteurs politiques font de l’islamophobie, ou surfent sur la question musulmane ou de l’islam dans des perspectives électoralistes, c’est indéniable. Mais aller jusqu’à dire que l’État lui-même organise systématiquement cette islamophobie, je pense que c’est une grande erreur. Nous sommes dans un pays de droit et on n’a pas vu, me semble-t-il, l’Etat utiliser son administration pour faire émerger ce sentiment de rejet à l’égard des musulmans. Mais hélas, dans les campagnes électorales qui se font concurrence aujourd’hui, la question de l’islam est instrumentalisée pour tenter de grappiller quelques voix de plus sur le dos de la question musulmane. Et c’est honteux ! Car cette démarche de haine pousse la société à se crisper injustement à l’égard des citoyens musulmans.

Toujours est-il que la Charte, qui reflète largement la vision du gouvernement, s’introduit en quelque sorte au cœur de la pratique religieuse. Ne s’agit-il pas d’une ingérence de l’Etat dans le culte, ce qui serait contraire à la loi de 1905 ?

Je pense que les imams, les ministres du culte d’une manière générale, les conférenciers, en dépit de ce que cette charte voudrait nous faire croire, ont encore cette liberté de construire leur discours. Personnellement je continue à construire mon discours comme je l’entends. Personne ne me retient la main pour l’écrire. Toutefois, il est toujours possible d’utiliser la charte à mauvais escient. Par exemple, lorsque la ministre Marlène Schiappa a fait une injonction aux imams de parler à leurs fidèles de l’homosexualité, elle a été vite critiquée par tout le monde pour son zèle. Les Pouvoirs Publics n’ont pas à s’immiscer dans l’organisation du culte ni dans son contenu tant qu’il ne touche pas à l’ordre public. Ce n’est pas son domaine. Elle a par conséquent été remise à sa place, aussi bien par les musulmans que les non-musulmans. Ce risque d’instrumentaliser la charte existe. Aucun texte n’est jamais parfait. Cette charte, comme je l’ai dit, est perfectible. Et donc, il y aura des tentatives de lui faire dire ce qui ne lui appartient pas. Les imams doivent rester vigilants !

Pourtant, Gérald Darmanin, le ministre de l’intérieur a récemment destitué deux imams pour avoir exhorté les femmes à avoir une tenue et un comportement décents, ce que les prêtres et les rabbins demandent également, sans qu’ils soient inquiétés pour cela. .

Ça m’étonne que la raison officielle soit celle que vous décrivez. En revanche, ce à quoi il faut prêter une grande attention, c’est que lorsqu‘un imam « déraille », pour une raison ou une autre, il ne faut pas faire payer la faute à l’ensemble des fidèles de la mosquée, car cela devient de la punition collective. Et ceci est contraire au Droit. Je l’ai rappelé personnellement au ministre. Bien sûr, nous devons faire le ménage dans le discours musulman, mais ceci ne dédouane pas l’État de respecter strictement le droit et de ne pas dépasser les limites de la justice. La justice, rien que la justice.

Pourquoi l’État a-t-il ainsi ciblé les musulmans ? Seraient-ils moins respectueux que les autres Français des valeurs et des lois de la république ? Toutes les études prouvent le contraire. Dans ce cas, n’aurait-il pas fallu faire également signer une charte similaire aux responsables des autres religions ?

On a confondu l’immigration avec les musulmans. Le fait qu’il existe, dans la société française et dans les sociétés européennes, un problème avec l’immigration, amène certains à confondre immigrés et musulmans, tout simplement parce que l’essentiel de l’immigration provient des pays d’Afrique ou du Moyen-Orient. Cela provoque un glissement sémantique de l’immigration aux musulmans, et des musulmans à l’islam en général. Tout cela, mélangé aux attentats de Charlie Hebdo, du Bataclan, ou de Nice, et on obtient un amalgame qui fait des musulmans un bouc-émissaire idéal. Dispersés, désunis, les musulmans représentent le maillon faible de la société, et on sait qu’on s’attaque d’abord aux faibles. Quand les musulmans seront mieux organisés, quand ils sauront maîtriser les codes de leur société comme il se doit, ils seront moins visés, moins ciblés. 99 % des musulmans sont des gens tranquilles, qui ne font pas de vagues, qui sont là pour travailler, participer à la construction de leur pays. Malheureusement, ils ne sont pas reconnus à leur juste valeur.

Les musulmans doivent être vus comme des Français comme les autres. François Burgat a dit un jour : « La République a besoin de musulmans râleurs ». Les musulmans sont sages et pourtant discriminés !

L’une des pierres d’achoppement qui est souvent évoquée à propos de l’islam est la question de la laïcité. Quelle est votre définition de la laïcité ?

La laïcité c’est simplement la séparation de la religion et de l’État. Le problème est que chacun s’approprie ce principe à sa manière. Et lorsque l’on voit l’extrême droite tenter de s’accaparer la laïcité, alors que ces deux concepts (laïcité et extrême-droite) sont historiquement totalement antinomiques, on comprend que quelque chose ne va pas, et on est obligé, pour clarifier les choses, d’ajouter des adjectifs à ce mot qui devrait, normalement, se suffire à lui-même.

On doit donc rappeler que la laïcité doit être émancipatrice, inclusive et non pas exclusive. C’est cela l’esprit de 1905 que, malheureusement, certains essaient de dévoyer et de détourner pour peser sur l’échiquier sociétal. Nous devons nous battre pour que la laïcité reste dans l’esprit de 1905. C’est un combat, que tous les Français doivent mener ensemble.

Depuis le rapport Baroin et la Commission Stasi, le concept de « la nouvelle laïcité » est apparu en France, qui tend à exclure le religieux de l’espace public. Comment jugez-vous cette dérive ?

C’est l’ambition des laïcards zélés et séparatistes. Par ailleurs, cela nous ramène à un sujet qui dépasse celui de la laïcité : celui de la visibilité des musulmans. C’est la véritable question qui se cache derrière le faux-débat autour de la laïcité.Les musulmans sont en France depuis environ 60 ans, et surtout depuis le regroupement familial. L’islam est devenu la deuxième religion de France. Du coup, les musulmans sont devenus visibles, et d’autant plus visibles que les premiers arrivants ont amené avec eux une façon de vivre qui était celle de leur pays d’origine, sans avoir eu le temps de s’approprier totalement la culture et les codes de la société française. Mais pour les jeunes d’aujourd’hui, qui sont nés en France, qui maîtrisent depuis leur naissance la culture française, qui ne connaissent souvent qu’elle, le fait de les confondre sans cesse avec la première génération est quelque chose de traumatisant. Au point que je connais des gens, aujourd’hui, qui sont ingénieurs, commerciaux, professeurs, auxquels on ne parle pas de la culture, du cinéma, ou de leurs compétences, mais que l’on interpelle en tant que musulmans, et à qui on demande s’ils font la prière, ou ce genre de choses. Ces questions les renvoient systématiquement aux origines de leur père et de leur mère, alors que culturellement, ils sont Français, nationalement ils sont français, professionnellement ils sont français. Pour eux, c’est gênant, c’est frustrant et cela risque de faire naître une jeunesse en désamour avec son propre pays et c’est grave. Il est temps de faire taire les pompiers-pyromanes dans notre société. Il y a d’autres chats à fouetter que d’essentialiser la jeunesse musulmane de ce pays.

Finalement on demande à la fois aux musulmans d’être invisibles en tant que musulmans et de se manifester en tant que tel à l’occasion, par exemple, de rassemblements contre le terrorisme, alors qu’ils y participent simplement en tant que citoyens français.

Tout à fait. Lors des attentats contre Charlie Hebdo, j’ai spontanément rejoint la manifestation qui se tenait sur le Vieux-Port à Marseille, et je voyais les gens me regarder avec des yeux grand ouverts. Ils s’adressaient à moi pour me remercier d’être là. Je leur ai répondu « Je ne suis pas là pour représenter qui que ce soit ou quoi que ce soit. Je suis citoyen venu comme vous tous, avec le même sentiment, avec le même dégoût et avec la même espérance ». Je n’avais pas l’impression d’avoir réalisé un acte remarquable en descendant simplement, comme tout le monde, sur la place publique.

Puisqu’il est question de laïcité, que pensez-vous de la dissolution de l’Observatoire de la Laïcité ?

C’est une erreur. Ce n’est pas en nommant un référent dans chaque ministère qu’on va préserver ce principe. Je pense qu’en France les meilleurs principes sont ceux qui sont soutenus, gardés, préservés par le peuple lui-même, par la société.

Il y a d’ailleurs aujourd’hui une tentative, que je trouve louable, de créer une association populaire qui s’approprie justement la défense de la laïcité, afin de l’expliquer et de la promouvoir. Il s’agit de la « Vigie de la laïcité », créée à l’initiative de Jean-Louis Bianco. Cette initiative, indépendante de l’Etat, est en train d’éclore partout en France, et je crois que c’est une bonne chose. Elle va permettre de ne pas laisser les faux républicains s’approprier cette laïcité, l’extrême droite en particulier, qui tente d’instrumentaliser ce magnifique principe pour diviser, et même disloquer la société française. Il faut absolument rendre à la laïcité ses lettres de noblesse.

Revenons au CFCM. Musulmans de France a quitté l’institution en même temps que d’autres fédérations. Pour quelles raisons ?

Le CFCM c’est l’unique organisation qui représentait ou qui aurait dû représenter les musulmans français comme il se doit. Elle a été initiée par Jean-Pierre Chevènement, puis mise en place par Nicolas Sarkozy, mais aussi grâce à la participation massive des musulmans eux-mêmes. Près de 90% des mosquées et lieux de culte existant en 2003, ont adhéré au projet. Toutefois, un poison s’est infiltré dans ses statuts, un poison dont les musulmans eux-mêmes sont à l’origine, à savoir la représentativité de chaque lieu de culte en fonction de sa superficie. Cela a ouvert un grand boulevard à tous ceux qui avaient les moyens d’agrandir leur mosquée. Et cela a entraîné inévitablement à une véritable course à la construction. Des Etats, des chancelleries se sont engouffrés dans cette faille pour favoriser l’émergence de grandes mosquées. Et par conséquent, ceux qui ont le plus grand nombre de délégués sont ceux qui ont été financés par l’Algérie, le Maroc, la Turquie. Peu à peu le CFCM est devenu, non pas la voix des musulmans, mais celle des chancelleries et de leurs jeux d’influence, ce qui fait que le CFCM est devenu prisonnier de ce qu’on a appelé « l’islam consulaire ».

Dans cette affaire, nous sommes tous coupables, y compris « Musulmans de France ». C’est à dire que nous n’avons pas trouvé le bon moteur, le bon substrat pour faire fonctionner le CFCM. Au point que tout le monde veut aujourd’hui s’en débarrasser, y compris l’Etat qui souhaiterait, malheureusement, sa dissolution.« Musulmans de France » a invité tous ses partenaires à calmer le jeu, à opérer une transition jusqu’en juin ou juillet c’est-à-dire après les élections, laisser les choses décanter. Si, à ce moment, il paraîtra clair que le CFCM a terminé sa mission, il sera alors temps de le dissoudre. Mais ce n’est point une bonne idée que de le faire sous la pression de la campagne électorale, du FORIF, ou des inimitiés des uns et des autres.

L’un des problèmes soulevés par la Charte est la formation des imams. Doit-on la réglementer, et est-ce à l’Etat de le faire ?

Il y a eu un fait : après Charlie Hebdo et le Bataclan, l’imam est mis à l’index. Il est devenu le souffre-douleur de la société et de la République. Ce fut horrible pour nos imams. Le cauchemar ! Or il s’est avéré que les terroristes ne sont pas passés par la case imam ni par la case mosquée. Ce qui signifie que les imams ont « immunisé » 6 millions de musulmans, sauf une petite poignée de têtes brûlées. L’imam peut donc contribuer à sauver la société de ce mal. Nous, « Musulmans de France », avons saisi cette belle occasion de changement positif d’image, pour réfléchir sur le statut de l’imam. Aujourd’hui, l’imam possède le statut le plus fragile. Il est très mal payé, et il n’est pas reconnu socialement et professionnellement. Par exemple, si on doit verser des cotisations, des charges patronales, et qu’on le déclare en tant qu’imam, le dossier est rejeté. On doit le déclarer comme enseignant de langue arabe, par exemple. Nous sommes obligés de contourner la réalité. L’imam n’existe pas au regard de la loi. Il faut donc absolument qu’en tant que ministre du culte, il retrouve toute sa place. Il y a encore du travail à faire, et le Conseil National des Imams voudrait précisément s’atteler à cette tâche. Nous voulons donner à l’imam plus de valeur, plus de droits. Mais qui dit donner dit aussi exiger. Ce que nous lui demanderons, c’est de respecter ses devoirs, d’acquérir une certaine rigueur et de sortir de l’amateurisme du bénévolat.

Le FORIF a fait de cette question l’un de ses chantiers, lui a consacré un de ses groupes de débats et de réflexion. Il a trouvé des réponses. Ces réponses sont-elles originales ?

Pas vraiment. Nous les avons déjà identifiées lors des Assistes Territoriales de l’Islam de France. Tout ce que le FORIF a produit, c’est une sorte de synthèse de ces propositions, que le CNI aurait pu faire, et fera. Le CNI a une grande responsabilité, c’est d’aller vers les imams, de les organiser, et de les placer sous la responsabilité d’un ordre professionnel, à l’image de l’ordre des avocats par exemple, ou des médecins. Que fait un ordre ? Il veille à ce que tous partagent la même éthique, que tous aient la chance de suivre une formation continue complémentaire. Lorsque l’un de ses membres commet une faute, l’ordre doit le sanctionner. C’est vers ce système que nous devons nous diriger.

A propos du FORIF. Quelle est la position de Musulmans de France à l’égard de cette initiative gouvernementale ? Y participez-vous ?

Le principe du ministre de l’intérieur est de ne pas faire participer les fédérations en tant que telles. Il fait appel à des éléments individuels, y compris venant de ces fédérations.

Donc, dès le début, l’idée du ministre est de contourner les fédérations, parce qu’il pense qu’avec elles, l’islam est prisonnier des chancelleries, et c’est précisément ce qu’il souhaite éviter.

Pour cela, il a souhaité faire appel à des « personnalités », qu’il notabilise lui-même. A la limite, pourquoi pas ? Donc ce Forif est appelé à émettre des conseils pour le ministre. Mais en aucun, il ne prétendra représenter le culte musulman. Car il n’est pas né de la base. Par conséquent, en tant que fédération, MF n’a pas été invitée à l’élaboration de ses synthèses. J’ai été invité pour la réunion plénière en présence du Ministre. Des engagements m’ont retenu à l’Etranger. Je me suis fait alors représenter par un de mes vice-présidents.

Mais quel peut être l’avenir d’une organisation musulmane dont les membres sont choisis par le gouvernement et non par les musulmans eux-mêmes ?

Je ne sais pas. Franchement, je ne sais pas. Cela dépendra de sa perspicacité, de sa pertinence, cela dépendra aussi de la pérenité de l’échafaudage lui-même parce qu’il est construit à la fin d’un mandat, et on ne sait pas si cette construction sera reconduite dans le mandat prochain, et par qui. On est donc un dans le flou. Oui, le FORIF est entouré de beaucoup de flou. Ce n’est pas quelque chose qui m’emballe, mais c’est pas non plus quelque chose que je réfute totalement, même si je reste convaincu que les pouvoirs publics doivent aider les musulmans à s’organiser et de ne pas leur imposer quoi que ce soit. D’ailleurs, Gérald Darmanin a récemment dit dans Saphirnews : « Si les musulmans veulent s’organiser, ils ne trouveront que le Ciel pour cela, mais l’Etat peut les aider». J’apprécie cette posture, car c’est comme si elle signifiait que le FORIF n’était pas là pour organiser le culte musulman… comme si …
Il y a donc toutes les possibilités pour les acteurs du culte musulman, y compris MF, d’imaginer un autre scénario complémentaire, qui fusionnerait ce FORIF ou qui le mettrait de côté. Nous verrons bien dans les six mois à venir, après les élections, à la rentrée, comment les choses vont évoluer. Restons optimistes !

Est-ce vraiment le rôle de l’Etat d’organiser les musulmans en France ? Faut-il d’ailleurs les organiser ?

Il doit juste aider. Parce que si le FORIF est là pour organiser le culte musulman, alors il est en porte-à-faux avec la neutralité de l’Etat. Mais si les pouvoirs publics, faute de trouver une représentation contributive, se dote d’un groupe pour se renseigner, pour y voir plus clair sur le culte musulman, et que cela est provisoire, alors pourquoi pas ?

Encore une fois les pouvoirs publics ne peuvent pas avancer sur cette question du culte musulman sans tableau de bord. Mais qui va leur donner ce tableau de bord, puisque le CFCM est à l’agonie ? Nous, les acteurs cultuels musulmans, nous devons réinventer notre rôle !

Allons plus loin. Quand on regarde la Charte des Principes de l’Islam, le FORIF ou d’autres initiatives similaires, il est clair qu’elles ne sont pas de nature à rallier l’ensemble des musulmans. Dès lors le gouvernement n’essaie-t-il pas, non de vouloir rassembler les musulmans, mais de chercher à les diviser de manière à ce qu’ils ne puissent jamais s’organiser et représenter ainsi une force politique ?

Nous sommes déjà divisés. Personnellement, ce n’est pas la division qui me fait peur, c’est que nous ne faisons pas l’effort de trouver des dénominateurs communs. Oui, nous sommes divers et diversifiés. Mais cette diversité est une richesse. Elle doit être enrichissante et non handicapante. Les acteurs musulmans, ceux qui veulent organiser le culte musulman, n’ont qu’un seul choix : celui de se mettre autour de la même table et de trouver le plus petit dénominateur commun qui les réunit, au lieu de faire monter les enchères de la désunion. Sachant que cet état de désordre profite naturellement à certains détracteurs de la communauté musulmane de France.

Précisément, s’il est un dénominateur commun, c’est bien l’islamophobie. Un terme d’ailleurs contesté par certains politiques et philosophes télévisuels. A votre avis quelle est la réalité de l’islamophobie en France ? Et que pensez-vous de la dissolution du CCIF ?

« Islamophobie » est un terme auquel je n’adhère pas totalement. Il existe une discrimination anti-musulmane, anti-immigration, mais ce terme, qui justement ne fait pas l’unanimité, risque de réveiller les démons des uns et des autres. Je préférerais trouver un autre mot pour désigner cette ambiance anti-musulmane. Sachant que le premier homme politique français qui a prononcé ce mot est Jean-Pierre Raffarin ! Quel que soit le terme employé, il y a une réalité : des gens nourrissent ce sentiment de rejet, de haine contre les musulmans, comme les identitaires, l’extrême droite, et c’est grave. Par ailleurs, un dénominateur commun ne peut être une chose négative.

Quant à la dissolution du CCIF, je pense que c’est un acte disproportionné par rapport à ce qu’on leur reprochait. Si je ne me trompe pas, on leur a reproché d’accuser l’Etat d’islamophobie et de racisme. L’Etat aurait pourtant pu agir autrement. Cette dissolution vient dans la foulée de l’affaire de Baraka City. Et là il y a une confusion. C’est comme si la mauvaise gestion des fonds récoltés par Baraka City se répercutait sur le CCIF. Or le CCIF est irréprochable sur le plan de sa gestion. On a ici le sentiment que l’on met tout le monde dans le même sac. En tout cas, le sentiment créé par cette dissolution est que l’État chercherait à interdire à certains acteurs musulmans de défendre les droits des citoyens musulmans. Et ce pour tenter d’anihiler tout sentiment de combativité chez les musulmans. Est-ce un délit ? Pourtant le CCIF n’avait rien de nocif, ni pour la paix, ni pour la stabilité de la société et des institutions.

Reprocher à une association d’affirmer que l’Etat est islamophobe, c’est un peu comme si on reprochait à la CGT de dire que l’Etat favorise les riches par rapport aux pauvres et pratique donc une discrimination sociale. On ne dissout pas les syndicats pour autant.

La France a tout intérêt à laisser les musulmans s’exprimer comme tous les autres citoyens, avec les mêmes outils, avec les mêmes façons de faire, parce que toute oppression ou suppression de ce musulman « râleur » et critique va favoriser l’émergence d’autres voies souterraines qu’on ne saura pas maîtriser, et qui vont émerger soudainement pour nous exploser à la figure.

Alors, justement que compte faire Musulmans de France pour lutter contre l’islamophobie ?

Nous avons créé en 2004 une association de défense des libertés, qui s’appelle « 15 mars et libertés », en référence au jour de la promulgation de la fameuse loi sur le foulard. Mais cette démarche a fait long feu. Si le besoin s’en fait sentir, nous agirons. Mais il est vrai que, pour le moment, les musulmans se sentent un peu orphelins face aux actes anti-musulmans. C’est la raison pour laquelle nous avons fait remonter ces questions lors des Assises Territoriales de l’Islam de France, organisées par les préfectures. Un groupe du FORIF est chargé de ces questions. On verra dans le proche avenir.

Autre sujet qui fait débat aujourd’hui, c’est la situation de la femme en islam. Et de la femme musulmane dans la société française. Quelle est votre position sur ce sujet ?

La condition de la femme dans la société musulmane est à améliorer de façon urgente. A l’intérieur de notre communauté, qui est grande, jeune et généreuse, le poids des traditions ancestrales est encore trop présent. Des traditions qui pèsent encore lourd sur notre approche de la femme, de son rôle, de sa place, du respect qu’on lui doit. J’ai toujours dit qu’il est urgent de s’émanciper de ces traditions ancestrales. Il faut bien différencier les prescriptions de l’islam des traditions qui se sont greffées dessus.

Je combattrai de toutes mes forces pour que la femme musulmane en France ne soit pas traitée comme la femme musulmane en Afghanistan. L’islam d’origine maghrébine n’est pas un islam des extrêmes. Nous devons éradiquer ces dérives de la société musulmane. Par exemple, le soi-disant mariage halal qui contourne les procédures officielles. C’est un écart qui peut être dramatique pour la femme et pour ses enfants. Un autre cas, c’est l’opposition de certaines familles au mariage entre jeunes d’origines différentes. C’est contraire à la liberté et à l’esprit de fraternité de l’islam. Enfin, j’ai vu des enfants que l’on sépare à l’école, dès l’âge de 4 ans, pour éviter la mixité. Mais que vont devenir ces enfants quand ils seront grands et qu’ils seront confrontés à la vraie vie ? Des zombies ? La situation de la femme est centrale, et il faut absolument réagir, et ne pas se laisser intimider par les discours extrémistes, rigoristes, salafistes ou même, comme on l’entend parfois « tendrement traditionalistes ». Eh bien je ne suis pas tendre avec ces façons d’agir.

Quant à la place de la femme musulmane dans la société française, elle est justement le reflet de ce qu’elle vit au sein même de sa communauté. Le jour où elle trouvera sa place dans sa propre communauté musulmane, elle trouvera sa place dans sa société. Je vois aujourd’hui des jeunes filles intérioriser cette infériorité, et il faut absolument renverser la situation.

Ceci nous amène naturellement à la question du hijab. Quelle est votre position sur ce sujet ? Est-ce, comme le disent certains, un signe de soumission ?

D’abord, le hijab n’est pas un signe de soumission. C’est un signe d’émancipation, c’est un signe de liberté, d’élévation spirituelle. L’islam ne nous impose pas des jougs, mais nous offre la possibilité de nous épanouir. Je n’entre pas dans le débat de savoir si le port du hijab est une obligation ou non, chacun ses références. Ce n’est pas mon affaire. Maintenant, sur la question du droit de le porter à l’école par exemple, depuis le début de l’émergence de la question, en 1989, Musulmans de France a soutenu les filles qui étaient persécutées parce qu’elle se couvraient les cheveux. Nous avons payé cher ce soutien, au sens propre du terme, car nous avons réglé les frais de leurs avocats parce que nous croyons en la justice française. Et la facture a été salée. D’ailleurs, si aujourd’hui certains nous taxent de « Frères musulmans », ou d’islamistes, c’est précisément parce que nous nous sommes engagés auprès de ces jeunes filles, allant ainsi à l’encontre de certains courants de la société. Mais, et il faut que chacun le sache, le jour où la loi a été promulguée, nous nous sommes tus. Tant qu’il n’y avait pas de loi, il y avait de la place pour réclamer cette liberté, défendre les jeunes filles, dans un combat pour l’égalité et la liberté. Mais du moment qu’il y a une loi, on se tait. Et depuis 2004, MF ne s’est plus jamais engagée dans une question de foulard. La loi, c’est la loi, et à chacun de s’adapter en fonction de ses sensibilités. Tareq Oubrou par exemple considère que le port du foulard est une nécessité qui doit s’effacer derrière des obligations plus impératives. C’est une prescription non prioritaire par rapport, par exemple, à l’éducation, l’apprentissage et le savoir etc. Je ne parle pas bien entendu du niqab, ou de la burqa, mais du simple foulard, qu’on appelle d’ailleurs à tort le voile, puisqu’il ne voile pas le visage. C’est un couvre-chef.

En revanche aller jusqu’à interdire le foulard dans l’espace public, c’est aller contre la constitution, contre l’esprit d’ouverture de notre pays. Cette affaire ne concerne d’ailleurs pas que les musulmans. Il y a un ou deux mois, dans un petit village, des fidèles catholiques ont voulu faire une procession. Des militants laïcs ont voulu les en empêcher, et la loi a donné raison aux fidèles. On a le droit de manifester sa foi dans l’espace public. L’Etat est laïque, l’administration est laïque, mais l’espace public ne l’est pas. Et que l’on ne nous fasse pas croire le contraire. A moins que les « laïcards » arrivent à faire changer les lois. Mais à ce moment-là, ce sera invivable. C’est donc le droit de la femme musulmane que de s’habiller comme elle veut et de se prévaloir en tant que croyante dans la société française. Enfin, dernière chose : oui pour que les musulmanes s’habillent comme elles le souhaitent, mais pas avec des habits dégradants comme la burqa ou le niqab. La femme musulmane a, comme les autres, et comme les hommes, le droit à la coquetterie.

Et celles qui ne veulent pas porter le foulard, elles ont le droit de le faire ?

C’est leur totale liberté. J’ai deux filles. L’une porte un couvre-chef, l’autre pas. Les deux sont aussi chères à mon cœur. Les deux sont allées à l’université, et elles se respectent et s’aiment l’une l’autre. Leur rapport est même fusionnel. Toutes celles qui ne portent pas le foulard sont mes sœurs, mes filles et mes concitoyennes. Je défendrai leur choix avec fougue et sincérité.

Comment « Musulmans de France » s’y retrouve entre le Ministère de l’intérieur et le bureau central des cultes, qui est une administration qui, même si elle est rattachée au premier, a souvent des positions divergentes de celui-ci ?

Le Bureau Central des Cultes a à sa tête une femme très cultivée, que j’admire. Le BCC peut donner des indications, des orientations, mais c’est le ministre qui décide au final. Les décisions d’un ministre, c’est de la politique, et je ne fais pas de politique. Je n’ai pas à me prononcer là-dessus ! Je souhaite simplement que les choses se fassent dans le calme, sans bruit. Et ainsi, le curseur électoral ne sera plus bloqué sur l’islam.

Propos recueillis par Jean-Michel Brun

Programme du 11ème colloque annuel de « Musulmans de France »

Prochainement : Interview exclusive de Ghaleb Bencheikh, prédisent de la Fondation de l’Islam de France

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