LA DÉMONSTRATION DE FORCE DE POUTINE RELANCE LA GUERRE DES MÉDIATIONS DANS LE CAUCASE

Par Sébastien Boussois
Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient, enseignant en relations internationales


Charles Michel et Emmanuel Macron doivent mordre leur chapeau car le président russe cherche à reprendre la main sur la région du Caucase-Sud et montrer à l’Europe qu’il n’est pas affaibli par ses difficultés en Ukraine.

En recevant le 31 octobre dernier à Sotchi le président azerbaïdjanais, Ilham Aliyev, et le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, le président russe, Vladimir Poutine, a montré qu’il entendait bien toujours compter dans le Caucase et peser sur sa traditionnelle zone d’influence. Accaparé par sa guerre contre l’Ukraine, il avait quelque peu délaissé depuis plusieurs mois la région du Caucase-Sud, là même où Moscou avait arraché en novembre 2020, il y a très exactement deux ans, une paix entre Arméniens et Azerbaïdjanais, à l’issue d’une guerre de 44 jours particulièrement meurtrière.

Cette guerre avait permis à Bakou de restaurer son intégrité, et de récupérer les 20 % de son territoire occupés par l’Arménie depuis 1992, qui avait été condamnée par trois fois par les Nations unies pour le viol de la souveraineté de l’Azerbaïdjan (1). Ce conflit avait fait près de 6 000 morts et la Russie avait permis un cessez-le-feu dans un premier temps, et dans un second la présence d’une force d’interposition et des rounds de négociations pour arriver à un accord final de paix. Du côté de l’Azerbaïdjan, Bakou, soutenu par la Turquie, souhaite faire avancer ce processus avec l’Arménie, encore tiraillée et aigrie d’avoir perdu ces territoires séparatistes pro-arméniens et se sentant toujours menacée et en danger avec Ankara. La Turquie a proposé et tenté à de maintes reprises sa propre médiation.

Pourtant, Nikol Pachinian a depuis été réélu et a multiplié les actes et rencontres avec le président azerbaïdjanais pour faire du Karabakh une vraie zone de paix, et régler nombre de questions en suspens telles celles des mines, des frontières finales, du retour des réfugiés, de l’échange de prisonniers, mais aussi de la construction des routes de désenclavement comme de la coopération économique pour booster les deux pays.

Depuis février dernier, avec le début de la guerre en Ukraine, et pendant que Moscou était accaparé ailleurs, des incidents meurtriers se sont multipliés entre les deux pays sur le terrain, malgré la volonté persistante des dirigeants de faire avancer la paix. Optimiste, c’est l’Union européenne qui a alors pris le relais avec l’organisation de plusieurs rencontres chapeautées par Charles Michel, président du Conseil européen, pour faire avancer les différents dossiers. En octobre dernier, la création de la Communauté politique européenne voulue par le président français, Emmanuel Macron, a vu le jour à Prague et s’est illustrée notamment par une nouvelle rencontre entre les dirigeants arménien et azerbaïdjanais. Preuve que la médiation européenne allait de l’avant mais avait aussi profité du vide russe. Et tout pourrait avoir récemment basculé.

Course folle à la négociation finale

Avec la rencontre de Sotchi ces derniers jours, où Poutine reçoit depuis des semaines les officiels, les dés sont de nouveau jetés : la démonstration de force du président russe avec la présence de Pachinian, dont le pays est resté très proche de la Russie depuis le début de la guerre, et d’Aliyev, qui a été un des premiers à condamner l’invasion et à apporter son soutien humanitaire et matériel à l’Ukraine, relance la dynamique de la concurrence des médiations. C’est à qui permettra d’aboutir à une négociation finale. Charles Michel et Emmanuel Macron doivent mordre leur chapeau car Poutine cherche à reprendre la main sur la région et à montrer qu’il n’est pas affaibli par ses difficultés en Ukraine.

Contre l’Europe, il veut manier l’arme et la parole, la guerre et la diplomatie dans le même temps. Ce vent de remise en cause de la domination de l’Occident depuis des mois, dans lequel se sont engouffrés les partenaires et soutiens de la Russie, porte Moscou sur tous les terrains d’une guerre hybride inédite : sa volonté de se détourner une fois encore du multilatéralisme et de propulser un peu plus encore le bilatéralisme (le transactionnalisme, comme diraient les partisans de Donald Trump), pour jouer son va-tout dans le Caucase est un nouveau paramètre de ce changement de paradigme que cherchent à imposer la Russie et tous ceux qui veulent la fin de ce leadership occidental, où qu’il soit. Encore plus là où il est très éloigné des frontières géographiques et politiques de l’Europe. Petite pique supplémentaire portée à Bruxelles dont il faudra voir la pérennité : les deux dirigeants azerbaïdjanais et arménien se sont engagés avant tout devant Vladimir Poutine à ne plus recourir à la force. Une bien triste claque donnée au visage de l’Europe.

(1) La résolution 884 du Conseil de sécurité des Nations unies du 12 novembre 1993, réaffirmant les résolutions 822 (1993), 853 (1993) et 874 (1993)

Avec La Libre

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