DEUX LIVRES DE SADEK SELLAM ÀLIRE ABSOLUMENT

Par Roland Laffitte  

1. L’Islam & la « laïcité » coloniale. Textes de Thomas-Ismayl Urbain
Ermont (95) : Héritage Éditions, octobre 2022.

Sadek Sellam s’est beaucoup intéressé à Ismaÿl Urbain, métis né en Guyane en 1812, saint-simonien, converti à l’Islam en Égypte en 1835 et qui, de 1837 à sa mort, en 1884, a consacré sa vie aux rapports entre Français et Algériens. Sadek Sellam écrivait, dans son livre La France et ses musulmans, paru chez Fayard en 2006, qu’il fut notamment, sous le Second empire, « à l’origine de la plupart des mesures de bienveillance prises pour atténuer les duretés de la conquête militaire de l’Algérie et destinée à favoriser la promotion des musulmans algériens dans le cadre légal français » (p. 20). Mais la IIIe République les supprima toutes, d’abord au nom d’une politique d’« assimilation » réservée au Européens et confinant les Algériens dans le statut de l’Indigénat répressif et discriminatoire, puis d’une politique dite d’« association » qui prolongea la précédente en s’appuyant sur le statut personnel et la différence de culture pour priver les Algériens de tous droits politiques. Urbain s’imaginait pouvoir réussir à faire vivre ensemble sur un pied d’égalité juridique et dans le respect de leurs cultures Français et Algériens dans le cadre de l’Empire colonial : ses échecs constituent la preuve par neuf que cela n’était qu’un rêve généreux mais impossible. Sadek Sellam avait déjà publié en 1992, un texte d’Urbain, « De la tolérance de l’islamisme », parue en 1856 dans le Revue de Paris de Maxime Ducamp, accompagné d’un texte sur le même sujet d’Ahmed Riza, homme politique ottoman, partisan convaincu de la doctrine positiviste d’Auguste Comte (1859-1930), et cela sous le titre Tolérance de l’islam en 1992.

Sadek Sellam vient cette fois de republier ce texte décisif, un des meilleurs d’Urbain, et même de l’islamologie française, sur l’Islam, tant par la modernité de sa démarche, fondée à la fois sur la connaissance des préceptes religieux que sur la réalité de leur mise en pratique dans les périodes successives de l’histoire, que par la pertinence de son argumentation. Et il l’accompagne cette fois de trois autres textes majeurs. Le premier est « Une conversion à l’islamisme », écrit en 1839 : il prouve bien que l’acte d’« embrasser » l’Islam, vu dans la continuité et le dépassement des autres religions du Livre, selon les mots d’Éva de Vitray-Meyerovitch, n’a rien chez Urbain d’une manœuvre politique opportuniste comme l’ont allégué ses détracteurs. Dans le second, « Le Koran et les femmes », Urbain reprend la démarche tout à fait moderne déjà signalé dans « De la tolérance de l’islamisme ». Le troisième est un peu en dehors de notre sujet, l’Islam, puisqu’il traite des « Kabyles du Djurdjura » : il y démonte l’idée selon laquelle ces derniers forment « une nation et une société à part en Algérie » (p. 127). Ces trois articles sont également parus dans le Revue de Paris, respectivement en 1852, 1854 et 1857. Le tout est précédé d’une belle présentation qui retrace l’activité d’Urbain, et où il est notamment rappelé qu’il s’est battu, toutefois sans succès, pour la représentation du culte musulman en France (pp. 34-37).  

2. L’Islam présenté par les musulmans de France. Pour une histoire intellectuelle de l’Islam de France.
Ermont (95) : Héritage Éditions, septembre 2023.

Ce livre met en lumière les travaux de haute tenue d’un groupe d’intellectuels musulmans qui a créé en 1952, le Centre culturel islamique, auquel participa d’ailleurs Éva de Vitray-Meyerovitch, et aux conférences duquel Malek Bennabi, à qui Sadek Sellam a consacré par ailleurs de nombreux travaux, se déplaçait de Dreux pour y assister.

Nous y trouvons la grande figure de Muhammad Hamidullah, venu de Hyderabad (1908-2002) et qui, grâce à l’appui de Henri Laoust et de Louis Massignon, dont il a suivi l’enseignement à l’EPHE de 1933 à 1935, obtint un poste de chercheur au CNRS. Un des textes que donne Sadek Sellam est « Signification de l’Hégire », qui est une communication à l’UNESCO en 1980. La qualité de ce document explique pourquoi Louis Massignon voulait créer pour son auteur une chaire sur la sira du Prophète à la Sorbonne.

Le livre donne aussi à lire des textes de Haïdar Bammate (1890-1965), originaire du Daghestan et installé à Paris en 1921, et de son fils Nadjm oud-Dine (1922-1985), présenté comme le membre le plus jeune et peut-être le plus brillant du Centre. Du père, est notamment repris un chapitre du livre Visages de l’Islam consacré aux « libéraux de l’Islam », à commencer par le cheikh Mohammed Abdou : nous y sommes à cent lieues des amalgames actuels de l’islamologie sécuritaire. Du fils, sont donnés une demi-douzaine d’extraits parmi lesquels on remarquera « Liberté selon l’Islam », écrit en 1952 pour une publication catholique : il montre que sans nier « la garantie de l’individu contre l’État » dans tous ses harmoniques qu’évoque cette notion « dans la sensibilité occidentale actuelle », au croisement du Christianisme et des pensées sécularisées, elle se trouve d’abord associée, « dans la pensée musulmane authentique », à des thèmes comme celui de la responsabilité de l’individu devant Dieu ou celui du salut de l’âme » (pp. 233-234).

Notons aussi d’Oman Yahia (1919-1997), originaire d’Alep, qui a fait ses études de philosophie et d’islamologie à paris sous la houlette de Louis Massignon et de Henri Corbin, un plaidoyer « Pour un dialogue islamo-chrétien » paru dans Monde non-chrétien en 1959 ; et d’Abd-el-Ghafour R. Fahradi, un article intitulé « Itinéraire vers Dieu dans les versets coranique », publié à côté de ceux de vingt autres croyants, chrétiens, juifs et musulmans en 1985.

Le livre donne aussi utilement accès à plusieurs documents illustrant la vie et les projets du Centre cultuel islamique, une tranche de vie active et riche de l’Islam de France.

Roland Laffitte est président de la Société d’études linguistiques et étymologiques françaises et arabes (Selefa), et secrétaire général de la Société des études saint-simoniennes.
Parmi ses derniers ouvrages : Antisionisme, judéophobie et islamophobie : quelques mises au point, chez Scribest 67800 Hoenheim, 2019
L’Orient d’Ismaÿl Urbain, d’Égypte en Algérie (avec Naïma Lefkir-Laffitte), chez Geuthner, 75006 Paris.
« Voyage au pays de l’islamophobie », chez Gnosis, 2018

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