Degré (second)

Pierre Desproges
Par Sofiane Merrad

On entend très souvent parler de l’expression”second degré” pour indiquer le sens humoristique qu’un mot ou une phrase peuvent cacher, mais pourquoi dit-on second et pas deuxième ?

Deuxième ou Second ?

Dans certaines langues dont l’anglais il n’existe qu’un seul terme pour qualifier ce qui est entre le premier et le troisième. Alors pourquoi utilise-t-on en français “deuxième” et “second” ?. Les deux termes font référence à des numéros ordinaux sauf que le mot “deuxième” désigne un élément en deuxième position parmi un total qui dépasse le numéro deux (2) ; alors que le mot second désigne un élément en deuxième et dernière position.

Pratiquement tous les mots sont polysémiques (contiennent plusieurs sens) et il il ne devrait pas y avoir de raison particulière à ce que le sens humoristique d’un mot soit classé en deuxième et dernière position (comme indiqué dans le terme second degré). La réponse à ce sujet est avant tout une initiative fondée sur des recherches scientifiques. Pour trouver l’origine de cette expression , il faut remonter à la théorie de La théorie des espaces mentaux de Fauconnier[1].

La théorie de L’espace Mental de Fauconnier

Les espaces mentaux sont de petites assemblées formées au fur et à mesure que nous pensons et parlons. Ces assemblages sont des éléments organisés dans des cadres et des modèles cognitifs. Plus simplement, les espaces mentaux sont des cadres que la mémoire produit et qui situent un contexte particulier au fur et à mesure que nous pensons et parlons pour mieux comprendre la phrase. Lorsque vous entendez par exemple une phrase qui commence par “en 2001”, vous construisez rapidement un espace mental basé sur des évènements du passé (plus particulièrement en 2001). Si une autre phrase commence par “si”, vous savez alors qu’il s’agira d’une hypothèse, et ainsi de suite.  

Avec la censure qu’a subi le monde de la libre pensée depuis «Tartuffe » de Molière en 1667 à la loi Avia en 2020, il semblerait que le public peine à construire un espace mental basé sur l’humour.  

Les espaces mentaux et l’humour

L’humour est lié à la théorie des espaces mentaux. L’ironie, par exemple, est définie comme un espace mental qui est mutuellement manifeste, c’est-à-dire un espace de faux-semblant que les locuteurs sont convaincus que l’auditeur sera capable de reconnaître (Kihara[2] 2005). Plus précisément, l’ironie ou le sarcasme sont des espaces mentaux que la mémoire de l’émetteur construit et est sûr que le récepteur reconnaîtra, notamment grâce à l’intersubjectivité qui existe entre les deux interlocuteurs ou les liens qui les unissent. (“Tu me connais, tu sais ce que je pense, tu comprendras donc que je blague”).

Eve Clark[3] de son côté rapporte que dans un contexte humoristique (et seulement humoristique) le mot a seulement deux interprétations (une interprétation sérieuse et une interprétation non-sérieuse). Clark vient ajouter à la théorie de Fauconnier son “Layering Modal” qui est adapté et consacré à l’humour. Le Layering Modal consiste à exploiter le sens encyclopédique d’un mot, c’est-à-dire des sens éloignés de la définition générale. Elle présente son modèle comme des couches construites les unes sur les autres (Clark 1996) ; la couche numéro un représente la surface d’un mot (premier degré) et la couche numéro deux (2) représente le sens qui se cache derrière la surface (second degré). Le schéma cognitif qui nous est proposé par Clark est le suivant :

Le Layering Modal de Clark

Dans le schème, la première couche (qui représente le premier sens d’un mot) est affichée sous le nom de layer 1 quant à la deuxième couche (qui représente le sens humoristique ou non-sérieux d’un mot) est affichée sous le nom de Layer 2. Que ce soit dans un spectacle, au coin d’un comptoir de bistro, ou entre amis, une blague a toujours deux faces : la blague telle qu’elle est transmise mot par mot et l’interprétation humoristique qui se cache derrière ces mots. 

« Salope » drôle ou sexiste ?

Depuis 2008, Marlène Schiappa avait mis en place une loi contre toute outrages sexistes, sanctionné par une amende allant jusqu’à 750 euros. Daniel Hunt, un élu Démocrate à Boston aux Massachussetts, a enfoncé le clou : « Une personne qui utilise le mot “salope” pour accoster, importuner, insulter ou humilier une autre personne sera considérée comme fauteuse de trouble à l’ordre public. Telle est la nouvelle loi ». Cette loi s’apprête à être voté au Nord-Est des Etats-Unis pénalisant l’emploi du mot “salope(“bitch”) dans l’espace public d’une amende de 150 dollars soit l’équivalent de 135 euros) de quoi soulever une tempête de réactions sur la liberté d’expression En réalité, la nouvelle loi de Daniel Hunt n’interdit le mot «bitch», que s’il est utilisé pour ” accoster, importuner, insulter ou humilier une autre personne.”

Ainsi l’élu Démocrate avait bien situé le contexte (l’espace mental) dont lequel le mot « bitch » est considéré comme injure sexiste. En dehors de ces trois contextes, le sujet n’est plus du tout le même. En effet, tout est une question de contexte : le mot passe mieux entre filles par exemple. Imaginons une fille qui dit à sa copine après avoir reçu d’elle un beau cadeau d’anniversaire.

“Je n’arrive pas à croire que tu m’aies fait un cadeau aussi cher, you bitch!

Dans cette phrase, le mot “bitch” crée la liaison entre les deux couches. En effet, prononcé de manière isolée, c’est une injure sexiste, alors que dans un contexte humoristique (entre filles) la deuxième couche s’invite à la première et le mot prendra la couleur d’un compliment. Selon une étude affichée sur le site internet Ohmymag.com, 83% des vidéos de Cyprien et Norman visionnées contiennent des ressorts sexistes ; et pourtant les deux youtubeurs affichent 12,1 M et 13,8 M abonnés respectivement, en majorité des filles. Cela montre le fait que les deux youtubeurs ne sont pas connus pour être sexistes.

Loi Avia

Avec l’avortement de la loi Avia (loi contre la cyberhaine), une chose est sûre, celle-ci n’a pas fait l’unanimité. Le journal 20 Minutes avait même rapporté que la loi avait été considérée comme « un danger pour la liberté d’expression » par des politiciens de toutes tendances. Il ne s’agissait pas en effet d’une simple suppression de contenu jugé haineux  : la loi Avia pouvait aller bien loin, et coller des étiquettes (équivalentes à d’espace mentaux) à des contenus qui ne le méritent pas forcément. En effet, taxés de haine un article ou un journal sans tenir compte de la personnalité de l’auteur ou du directeur de publication risquerait de conduire à des contre-sens.

Qualifier quelqu’un de haineux sans prendre la précaution de savoir qui il est pourrait même constituer une haine en soi. L’identité de l’auteur peut nous permettra de construire un espace mental adéquat et ainsi nous permettre de juger de son contenu en fonction de ses prises de positions habituelles. Priver le texte de son contexte, c’est le priver de l’un de ses “layers”, et donc de juger toute forme d’humour comme attentatoire à telle ou telle valeur.

Ainsi, Guy Bedos avait été amené à faire précéder son sketch “Marrakech” d’un avertissement enregistré, indiquant qu’il s’agissait d’un sketch anti raciste ! Patrick Timsitt, qui ne pouvait pourtant pas être soupçonné d’intentions discriminatoires, s’était vu poursuivi pour un sketch sur les personnes handicapées. Seul l’excellent Guillaume Bats échappe à la censure malgré ses plaisanteries grinçantes. Oui mais…
Enfin, aujourd’hui, Coluche croulerait sous les procès.

Une fois poussé et enfermé dans le contexte de la haine, tout mot perd sa connotation humoristique, même pour un humoriste. Pour résumer, dans une conversation “sérieuse”, un mot prend généralement une connotation unique, alors que dans un contexte humoristique, il en prend deux.

Les théories de Turner, Fauconnier, Kihara et Clark expliquent parfaitement pourquoi peut-on rire de tout mais pas avec n’importe qui.

Les censeurs devraient probablement s’enquérir de ces théories avant de crier haro sur le baudet, ne pas prendre les mots pour des idées, et chercher les intentions derrières les mots. Ainsi « Celui qui se montre patient et pardonne c’est certainement une marque de caractère ». 


[1] Gilles Fauconnier est un linguiste français, chercheur et auteur en science cognitive.

[2] Yoshihito Kihara est un maître de conférences à l’université de Kyoto, Japan.

[3] Eve V. Clark est une linguiste américaine d’origine britannique

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PAÏNA PULZ

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