CELLE QUI PORTAIT LE HIJAB ET CELLE QUI NE LE PORTAIT PAS. I- Histoire de Katia

Interview réalisée par Laura Breut

Le port du voile est devenu en France – et c’est bien le seul pays au monde à se préoccuper de cela – une véritable question de société. Tout le monde, ou presque, s’exprime sur le sujet, souvent au nom des femmes musulmanes, et à leur place. Tout le monde… sauf les femmes musulmanes elles-mêmes auxquelles on donne rarement la parole. Voici le témoignages de deux jeunes femmes. Elles n’appartiennent à aucune organisation, ne sont pas des militantes. Simplement de jeunes musulmanes. L’une porte le hijab, l’autre pas…

Katia est musulmane pratiquante mais ne porte pas le voile. Pourquoi ?
Parce qu’elle appréhende de faire face à l’islamophobie montante en France. Quand le contexte politico-social prive les Françaises de leur liberté de culte…
Rencontre avec Katia. 

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Avez-vous déjà été victime d’Islamophobie ou de discrimination à cause de votre religion ?

Non, pas directement, car je ne porte pas de signe extérieur visible de ma religion.
J’ai rarement eu à exprimer mes convictions religieuses en dehors de la faculté des sciences islamiques ou de mes conversations avec mes amis proches.

 Pourquoi avez-vous choisi de ne pas porter le voile ?

En fait, je ne ressens pas, à ce moment de mon parcours spirituel, le besoin de porter le hijab. Je ne considère pas que le fait de le porter ou non fasse de moi une bonne ou une mauvaise musulmane. Je me sens très à l’aise dans ma pratique ainsi.  En revanche, il est tout à fait possible que je décide un jour de le porter. Je sais qu’alors, en raison du contexte politico-social, je serai victime d’islamophobie. Ma vie va probablement basculer et devenir plus difficile. Il va falloir que je me prépare à cela, mais je ne suis pas encore tout à fait prête à affronter cette épreuve.

D’après vous, qu’est-ce qui pourrait changer dans votre quotidien si vous décidez de porter le voile ?

J’espère réussir mes études pour devenir avocate. Mais dans ce cas, je sais que je ne pourrai pas porter le voile au quotidien. Je serai de fait, obligée de m’organiser pour le retirer dans les transports ou avant d’arriver au travail. C’est triste à dire, mais aujourd’hui, je suis Katia la musulmane “passe partout” acceptée par tout le monde. Si je décide de porter le voile, je m’attends à être rejetée. Et je m’attends à ce que, dans mon entourage, professionnel ou  amical non musulman, les regards changent. Il va falloir que je m’arme mentalement pour affronter cela.


De temps en temps, quand je ne suis pas coiffée, je porte un turban. J’ai d’ailleurs souvent des compliments à ce sujet car c’est à la mode. Mais si demain, je me couvre la tête pour une raison religieuse, le comportement des gens risque de changer. Pourtant, c’est la même chose et les motivations ne devraient regarder que moi…
De plus, certaines de mes amies qui portent le voile ont plusieurs fois été la cible d’islamophobie. Bousculées dans la rue, ou victimes de discrimination dans le monde du travail ou sur les réseaux sociaux. Malheureusement, je sais que je serai confrontée aux mêmes problèmes et je ne me sens pas encore prête à assumer ces difficultés et la violence sociale liée au port du voile.

En tant que musulmane, quel regard portez-vous sur les vives réactions qu’il y a eu dans l’actualité ces derniers mois concernant le burkini ou le port du voile ? 

Sincèrement, je suis plutôt inquiète car je trouve qu’il y a une montée de l’islamophobie totalement incontrôlée par les autorités françaises.
Les musulmans sont les seuls à dénoncer l’intolérance, les violences, le rejet social et administratif liés à la pratique de l’islam. Ces sujets ne devraient pas en être !

Comme je le disais, si je porte le turban, tout va bien car pour les gens les raisons sont esthétiques, donc je suis forcément athée. En revanche, si je décide de me couvrir la tête pour une motivation religieuse, mon l’entreprise dans laquelle je travaille risque de me convoquer pour me citer le règlement, ou d’utiliser contre moi le principe de neutralité. C’est la même chose avec le burkini ! Les motivations ne devraient regarder que les femmes qui sont concernées !

Certains représentants de l’islam en France pensent que le burkini est une atteinte et une provocation vis à vis de la République. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que la République n’a pas à avoir de regard sur la tenue vestimentaire des citoyens. Elle devrait être indifférente aux vêtements et aux pratiques exercées dans la sphère publique, car personne ne se résume uniquement à cela.
Selon moi, la République doit avant tout respecter les textes qui garantissent la liberté de culte.
Certaines femmes se baignent couvertes pour des raisons médicales. Cela ne pose de problème à personne, même quand leur tenue peut être assimilée au burkini. En revanche, dès que cela est lié à la pratique de l’islam, c’est tout un sujet et un débat national. Preuve que c’est bien la religion qui dérange et qu’il y a donc un problème d’islamophobie en France !

Que diriez-vous à ceux qui pensent que les femmes qui se voilent sont contraintes par les hommes de leur entourage ?

Je leur répondrai que ce sont des préjugés fondés sur l’ignorance ! Personnellement, dans mes amies, ma famille ou les personnes que je côtoie à la faculté des sciences islamiques, toutes les femmes qui portent le voile le font par conviction et envie personnelle.
Tous ces stéréotypes renvoient à un imaginaire européen de la femme musulmane soumise et sous la tutelle de l’homme. Les personnes qui pensent que les femmes musulmanes ne font pas le choix de porter le voile d’elles-mêmes sont souvent celles qui se positionnent comme investis d’une « mission civilisatrice », comme libérateurs des peuples opprimés qui n’ont pas « bénéficié » de l’héritage historique et patrimonial du modèle occidental. Par bonheur, ces visions néo-colonialistes sont en train d’être battues en brèche. Mais au final, tout cela n’est qu’un faux prétexte pour justifier l’intolérance vis-à-vis du port du voile.

En tant que femme et musulmane pensez-vous pouvoir vivre et pratiquer votre religion librement en France ?

Jusqu’à présent je pratique ma religion uniquement dans une sphère privée. Je ne ressens aucune contrainte quand j’exprime et quand je pratique ma religion dans les lieux consacrés, mais en revanche nous sommes tout le temps exposés à des restrictions dans l’espace public. Donc finalement, non. Je ne me sens pas totalement libre.
C’est comme avec mon choix de ne pas porter le voile pour le moment car j’envisage déjà des possibles discriminations. Le simple fait de l’envisager est déjà une atteinte à ma liberté !

Qu’est-ce que vous souhaitez pour que les musulmans soient mieux acceptés en France ?

Les musulmans n’ont pas être considérés comme des français de seconde zone, qui devraient  en permanence, contrairement aux autres citoyens, faire leurs preuves pour démontrer qu’ils sont dignes de confiance et pacifistes, pour être acceptés ou tolérés.

Il faudrait par ailleurs que le terme d’islamophobie soit reconnu pour que l’on sorte enfin du déni.

Selon moi, c’est l’Etat qui provoque cette division. Les questions de la religion, de l’islam, du halal, du ramadan, du burkini sont présentes dans la sphère médiatique. Cela détourne l’attention de sujets beaucoup plus importants comme le chômage ou le pouvoir d’achat des Français par exemple. L’Islam est un peu le sujet bouc émissaire qui revient toujours lorsqu’il y a un moment de tension dans l’actualité française. Il faut que ça change !

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