Le parti d’extreme-droite français, Rassemblement National, qui pourrait être en mesure d’accéder au pouvoir en 2027, propose l’interdiction du port du hijab, sous peine d’une forte amende.
Bien entendu, cette initiative est stupide à plus d’un titre. D’une part parce qu’elle est juridiquement absurde : elle représenterait une discrimination entre les personnes auxquelles s’appliquerait la liberté religieuse, garantie par les constitutions française et européenne. La proposition ne concerne en effet que les musulmans, et les pratiquants des autres religions resteraient libre de porter un foulard, un voile ou une kippa. Les partis de droite, qui reprennent généralement en choeur les positions du Rassemblement National à propos de l’islam ou de l’immigration sont extrêmement embarrassés, au point que certains électeurs potentiels commencent à se poser des questions sur la capacité du parti extreme à diriger le pays. Son obsession islamophobe commence à agacer, même auprès de ses soutiens habituels.
Mais il est important de pousser l’analyse un peu plus profondément et de discerner ce qui se cache derrière ce nouveau dérapage du parti de Marine le Pen.
En premier lieu, on aurait pu penser que l’appartenance à la communauté LGBT des membres du RN défendant l’interdiction du foulard : Jean-Philippe Tanguy ,Sébastien Chenu, Julien Odoul ou Laurent Jacobelli, les incite à être en première ligne de la lutte contre les discriminations. Il n’en est rien. Finalement, que ce soit par par obligation, ou par interdiction, ce sont toujours les femmes auxquelles on veut dicter la façon dont elles ont le droit de s’habiller. Une manière particulièrement sournoise d’exprimer sa misogynie.
SPIRITUALITÉS VS SOCIÉTÉ DE CONSOMMATION
Ensuite, cette suggestion s’inscrit dans un mouvement plus ancien qui cherche à invisibiliser la religion en général en l’excluant de la sphère publique, dans un premier temps, pour mieux la combattre ensuite en tant que telle. Déjà, au moment du débat sur la séparation de l’Église et de l’État en 1905, certains ont tenté, notamment à l’aide d’arrêtés municipaux, d’interdire le port public de la soutane aux ecclésiastiques catholiques. Aristide Briand y mit bon ordre en rejetant toute proposition de loi en ce sens : «Il a paru à la commission que ce serait encourir, pour un résultat plus que problématique, le reproche d’intolérance et même d’exposer à un danger plus grave encore, le ridicule, que de vouloir par une loi qui se donne pour but d’instaurer dans ce pays un régime de liberté au point de vue confessionnel, imposer aux ministres des cultes l’obligation de modifier la coupe de leurs vêtements… La soutane devient, dès le lendemain de la séparation, un vêtement comme un autre, accessible à tous les citoyens, prêtres ou non, c’est la seule solution qui nous ait paru conforme au principe même de la séparation», ajoutant :
« toutes les fois que l’intérêt de l’ordre public ne pourra être légitimement invoqué, dans le silence des textes ou le doute sur leur exacte interprétation, c’est la solution libérale qui sera la plus conforme à la pensée du législateur. […] Le principe de la liberté de conscience et du libre exercice du culte domine toute la loi ».
Même Patrick Buisson, qui fut l’un des théoriciens de la droite et conseil de Nicolas Sarkozy, mettait en garde ses amis en 2021 : « Ne vous laissez pas enrôler dans une croisade contre l’Islam. Vous faites fausse route, ce n’est pas le bon chemin, c’est une erreur magistrale que nous paierons. Et ceux qui se trompent dans l’analyse seront responsables des grands malheurs qui pourraient arriver à la France dans les années à venir ».
En réalité, les atteintes à l’esprit de la loi de 1905 portées par la commission Stasi de 2003 et la loi de 2004 sur la « nouvelle laïcité », sont l’expression de la dérive d’une société menée par de grands groupes financiers et industriels qui achètent les medias et subventionnent la politique. Le capitalisme tout-puissant a besoin de consommateurs et de travailleurs soumis et silencieux, non de penseurs. Elle cherche à éloigner le plus possible les citoyens de la spiritualité et de la pensée religieuse qui proposent d’autres valeurs que celles de la société de consommation. Patrick Buisson ajoutait à ce propos :
« L’islam n’est que le miroir de nos insuffisances et de nos démissions. Il nous renvoie à l’image de notre déclin et de notre décadence. C’est ça qui nous est insupportable.»
LE NÉO-COLONIALISME CULTUREL EST DE RETOUR
Enfin, l’interdiction du « voile islamique », pour employer la terminologie de l’extrême droite, est en fait une résurgence de l’esprit colonial dont les responsables du Rassemblement National, sont les nostalgiques représentants.
Rappelons d’abord que, puisque la droite invoque à tout propos ce qu’elle désigne comme la « tradition de la France », le port du foulard était habituel jusque dans les années 60, et que la coiffe féminine faisait partie de tous les costumes régionaux, qu’ils soient alsaciens, bretons ou berrichons. Par ailleurs, on l’a dit, l’interdiction ne concernerait que les femmes musulmanes. Un véritable retour aux épisodes les plus misogynes et discriminatoires de l’époque coloniale française.
En mai 1958, dans l’Algérie française, une grande campagne de propagande diffusait des affiches montrant des femmes drapées de leur haïk, accompagnées du slogan : « N’êtes-vous donc pas jolie ? Dévoilez-vous ! ». Sur la place du Gouvernement à Alger, les généraux français, aidés de leurs épouses, exhibèrent des femmes algériennes en leur retirant leur voile, qui fut ensuite brûlé publiquement, dans ce qui fut un odieux simulacre de cérémonie d’« émancipation ». En réalité, ainsi que l’a analysé Frantz Fanon, violer ainsi l’intimité des femmes au nom d’un prétendu projet d’assimilation a pour seul objectif de briser leurs racines culturelles et d’affirmer la domination française sur des populations considérées comme « inférieures ».
Le dévoilement des femmes musulmanes aujourd’hui n’est que la reproduction du délire suprémaciste qui anime l’extrême-droite française, un néocolonialisme qui n’est plus seulement politique, mais social et culturel. Cette gangrène commence à infecter aussi la droite « républicaine ». Le candidat déclaré Édouard Philippe répétait récemment que « La colonisation française n’était pas un crime ». Ce qu’espèrent les amis de Marie le Pen, de Bruno Retailleau et d’Eric Ciotti, c’est que cette idéologie atteignent l’ensemble de la population française, conditionnée par une presse aux ordres. Pourtant, même à droite, certains s’inquiètent de ce qui risque de devenir un chaos incontrôlable.
Le « dévoilement» a suscité une telle indignation chez les femmes algériennes que celles-ci ont joué un rôle majeur dans la lutte pour l’indépendance au sein du FLN et de l’ALN. Même à droite, des analystes craignent que l’obsession des extrémistes du RN ne mène à une mortelle fracture du peuple français. C’était précisément le sens de l’avertissement de Patrick Buisson
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