ERE TV : RENCONTRE AVEC S.E. M. RAHMAN MUSTAFAYEV, AMBASSADEUR D’AZERBAÏDJAN EN FRANCE

En partenariat avec lagazetteaz.fr

Ce 27 octobre 2021, Ere TV, seule chaîne du bouquet numérique d’inspiration musulmane, recevait Monsieur Rahman Mustafayev, ambassadeur d’Azerbaïdjan en France, et Jean-Michel Brun, journaliste, directeur de la publication de musulmansenfrance.fr.

Le débat était animé par Chabane Kaci, journaliste à Ere TV.

Quelques extraits de cette passionnante interview d’un heure :

L’AZERBAÏDJAN : UN MODÈLE À SUIVRE DE LAÏCITÉ INCLUSIVE

ERE TV : L’Azerbaïdjan a célébré il y a quelque jours, le 18 octobre, l’anniversaire de son indépendance. Une fierté ?

Rahman Mustafayev : Nous disons plutôt qu’il s’agit de la restauration de l’indépendance.
Nous sommes dans le cadre de la 3eme République azerbaïdjanaise. La première République avait été proclamée le 28 mai 1918. Une République qui n’a duré que 23 mois, mais qui est la source de notre fierté parce que c’était la première fois dans le monde musulman qu’une république laïque était proclamée avec un système parlementaire, et une représentation parlementaire multi-ethnique.
De nombreux partis politiques et de nombreuses communautés étaient représentés dans notre parlement.L’indépendance du 18 octobre 1991 est en fait la restauration de cette première indépendance. Celle des valeurs qui étaient proclamée à l’époque : la laïcité, le sytème parlementaire, la tolérance, l’égalité des sexes. C’est d’ailleurs l’Azerbaïdjan qui la première a proclamé l’égalité des sexes dans cette région. C’était en juillet 1919, c’est à dire 25 années avant la France !

Rappelons que la région du Caucase revêt une importance géopolitique majeure. L’Europe représente 70% de son commerce extérieur, La France assure avec cette région 60% du commerce international. C’est un carrefour logistique, car tous les grands projets traversent l’Azerbaidjan, laquelle est un véritable moteur de projets régionaux.

Jean-Michel Brun : Effectivement, l’un des héritages de la République d’Azerbaïdjan est la laïcité, et nous, en France, qui nous considérons comme les porte-parole de cette laïcité, nous devons voir dans l’Azerbaidjan un modèle de laïcité inclusive. alors que nous nous sommes engagés dans la voie de la laïcité exclusive, qui consiste à bouter les croyances en dehors de la place publique.

En Azerbaïdjan, on compte 48 communautés différentes, ethniques, culturelles et religieuses, Ces communautés sont encouragées par le gouvernement, qui les aide, même financièrement, à conserver leurs traditions vivantes. Elles se sentent totalement azerbaïdjanaises, et en même elles se sentent tatars, avars, moloques…

LA TOLÉRANCE EST CONSUBSTANTIELLE À L’AZERBAÏDJAN

ERE TV : Comment se fait-il que l’Azerbaidjan pratique une laïcité inclusive, alors qu’on note ici parfois que les relations avec les communautés sont marquées par la méfiance et parfois la haine ?

Jean-Michel Brun : L’Azerbaïdjan a compris très tôt que la richesse venait de la diversité. Les chefs de toutes les religions se rencontrent très fréquemment, de façon naturelle, dans une ambiance conviviale et collaborative. La laïcité, c’est cela finalement : permettre à chacun de vivre librement sa foi.

Juifs de montagne – Krasnaia Sloboda – Azerbaïdjan. Photo © Maya Baghirova

L’osmose entre les communautés est consubstantielle à l’Azerbaïdjan.

Il existe en Azerbaïdjan la seule ville juive au monde (hors Israël et les USA) Krasnaïa Sloboda, qui veut dire “la ville rouge”, mais aussi “la belle ville”. Il y avait deux ministres juifs, qui s’affirmaient comme tels pendant la première République Azerbaïdjanaise.

Cet état d’esprit remonte en fait à bien plus loin. On parle beaucoup ici du « Siècle des lumières », mais c’est le poète-philosophe azeri Nizami Ganjavi qui en est en quelque sorte le père, qui en a défini les bases principales, comme les concepts de liberté, d’égalité, de fraternité, dans une suite de poème philosophiques, les « Khamsa » au 12ème siècle. C’est pourquoi cette idée de liberté, de fraternité est quelque chose qui est vraiment dans l’essence même de l’esprit azerbaïdjanais.

UNE PAIX DURABLE EST ESSENTIELLE POUR L’ÉQUILIBRE DE LA RÉGION

ERE TV : Où en est-on maintenant après la fin de la guerre ?

Rahman Mustafayev : L’origine du conflit était l’occupation du territoire de l’Azerbaïdjan par les forces armées arméniennes.
Les forces arméniennes se sont retirées des territoires qu’elles occupaient depuis presque 30 ans. C’est, enfin, le respect des 4 déclarations ont été adoptées par les Nations Unies en 1993. Maintenant que cela est fait, nous ne parlons plus de zones occupées, nous ne parlons plus des séparatistes arméniens. Nous parlons des citoyens azerbaïdjanais d’origine arménienne. Nous ne parlons pas de la région du Haut-Karabakh, parce que dans notre carte administrative, il n’ a pas d’unité administrative qui porte le nom de Haut-Karabakh. Il y a en Azerbaïdjan 66 départements. L’ancienne zone de conflit est en fait composée de 11 districts (ou départements en français).

Maintenant, la paix tient, c’est important, mais il y a encore des problèmes post-conflit. Nous sommes en train de préparer l’atmosphère propice pour résoudre les problèmes qui existent aujourd’hui entre les deux pays. Certes nous sommes en paix, mais il n’y a pas encore juridiquement de traité de paix, de traité de coopération entre les deux pays.

Une question cruciale est la délimitation des frontières d’Etats entre les deux pays.

La position de l’Azerbaïdjan est d’établir des relations constructives, des relations de paix, de coopération avec la République arménienne. Et pour cela nous avons proposé beaucoup d’initiatives, d’idées, afin de préparer le traité de paix.

Il y a des messages positifs de la part du gouvernement et du premier ministre Nikola Pachinian, mais il y a aussi des déclarations revanchardes. En tous cas, nous, nous sommes prêts au dialogue constructif avec l’Arménie, parce que sans traité de paix, on ne pourra parler de sécurité à long terme de la région.

Pour l’Azerbaïdjan, il est important de garder l’équilibre dans les relations avec tous les acteurs de la région. Nous avons réussi à entretenir un réseau de partenariats stratégiques avec tous nos voisins : avec la Russie, la Turquie, mais aussi l’Iran, qui est notre partenaire depuis longtemps. A propos de la la Turquie, elle nous a beaucoup soutenu pendant la guerre politiquement, diplomatiquement, sur la base du droit international. Mais n’oublions pas que la Turquie est membre du groupe de Minsk, qui est composé de 11 pays et dont la mission est de favoriser la solution du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaidjan. Aujourd’hui la Turquie joue un rôle constructif pour la préparation de la paix

LE RETOUR À LA MULTI-CULTURALITÉ

ERE TV : On voit assez peu, dans les medias français d’images des destructions commises par les arméniens dans le Haut Karabakh

Jean-Michel Brun : Si on ne les voit pas, c’est qu’on ne veut pas les montrer.

Agdham-Azerbaidjan
Après 30 ans de présence arménienne, il ne reste plus rien d’Aghdam. Photo © Maya Baghirova

Si vous prenez la ville d’Aghdam, où je suis allé, qui était la plus jolie ville de la région, avec ses maisons blanches, son musée, son théâtre, son restaurant « La maison du thé », célèbre dans tous le pays, ses écoles, son hôpital, ses monuments religieux, et je ne parle pas des tombes profanées, des lieux de culte vandalisés, il ne reste plus rien. C’est comme si une bombe atomique était tombée dessus. On l’appelle d’ailleurs “l’Hiroshima du Caucase”.

Mais il faut dire qu’il n’y a pas eu de guerre ici. Ces destructions sont simplement le fruit de l’occupation arménienne. Cela veut dire que les arméniennes ont essayé d’effacer les traces de la culture azerbaïdjanaise dans la région.

Rahman Mustafayev : Rappelons aussi que ne sont sont pas seulement les azerbaïdjanais qui ont été chassés de leur maisons par l’occupant. A l’époque soviétique, car le conflit s’est déclenché avant la chute de l’URSS, le Haut-Karabakh était une région multi-ethnique et multi confessionnelle. Il y a avait environ 186 000 habitants. Presque 70% étaient des arméniens, 22 les azerbaïdjanais, et 8% étaient les représentants des diverses minorités ethniques et religieuses : bulgares, grecs, juifs, turcs, polonais et allemands même. Une régions riche et diverse donc. L’occupation arménienne s’est manifestée par l’expulsion de ces différentes minorités ethniques. C’est aussi pour eux que nous préparons aujourd’hui la reconstruction de la région afin de permettre leur retour. Les arméniens ont transformé une région multi-ethnique et multi-confessionnelle en région mono-ethnique. C’est cela aussi la tragédie du Haut-Karabakh. L’objectif est maintenant de restaurer cette richesse culturelle, ethnique et confessionnelle.

CRIMES DE GUERRE

Rahman Mustafayev : Il ne faut pas oublier que le conflit a débuté en 1987, lorsque les arméniens ont expulsé les 300 000 azéris vivant en Arménie. Ce qui leur laissait les mains libres pour réclamer l’indépendance du Karabakh. Sinon, les azerbaïdjanais, auraient pu dire « vous voulez une partie de l’Azerbaijan sous prétexte que 125 000 arméniens y vivent, alors nous réclamons l’indépendance des régions de l’Arménie où vivent 300 000 azeris, notamment la région du Zanguezour.

Ajoutons que l’Arménie est le seul pays mono ethnique de cette région. Tous les autres pays sont pluri-ethnique : l’Iran, la Turquie, la Russie, la Georgie, l’Afghanistan, le Pakistan, l’Inde, touts ces pays sont mutli-ethniques et multi confessionnels, sauf l’Arménie.

Et si on regarde les images prises juste après la libération, on voit ces mosquées transformées en étable à cochons. C’est un crime de guerre, une honte, pas seulement pour les musulmans, mais aussi pour tous les croyants, de transformer ces maisons de Dieu en abris pour les animaux.

Par ailleurs, plus de 100 000 mines ont été posées par les arméniens au moment de leur retrait. Les Arméniens refusent toujours de donner la carte de ces mines, mais les opérations de déminages avancent, notamment grâce à l’aide de la France et de la Commission nationale française pour l’élimination des mines antipersonnel (CNEMA).

RENOUER LES RELATIONS HISTORIQUES AVEC LA FRANCE

Rahman Mustafayev : Nous devons retrouver avec la France les relations qui existaient avant le conflit.Savez-vous que la délégation de la conférence pour la paix de 1919 était présidée par le chef du parlement azerbaïdjanais, autrement dit le chef de l’Etat, Alimardan Bey Toptchoubachi. Après la chute de la première république, il est resté en France et est enterré ici à Saint Cloud.

Ce sont des racines historiques très importantes.Il est vrai que pendant la guerre la France a pris le parti de l’Arménie. Mais aujourd’hui nous devons tourner cette page et reconstruire les relations qui existaient auparavant.

En décembre 1993, la France et l’Azerbaïdjan ont signé un traité de paix, d’entente et d’amitié. L’article 2 de ce traité stipule que les 2 pays, la France et l’Azerbaïdjan, “doivent unir leurs efforts en vue d’assurer la sécurité internationale, de prévenir les conflits, de garantir la primauté du droit international dans les relations entre les Etats. Respectant le principe d’inviolabilité des frontières.” C’est pour nous la base juridique.

La France est essentielle dans nos relations, elle doit récupérer sa place dans cette région, et cela pour le meilleur avenir de la région, et des peuples azerbaïdjanais et arméniens.

Lire le document sur les exilés Azerbaïdjanais à Paris : https://irs-az.com/new/pdf/201201/1327924047979213009.pdf

VOIR L’INTÉGRALITÉ DE L’ÉMISSION :

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