INSTITUT DU MONDE ARABE : MACRON LAVE TOUJOURS PLUS BLANC

Après la démission « volontaire » de Jack Lang, le ministre des Affaires étrangères – qui contribue pour moitié (12,3 millions d’euros) au budget de l’IMA – avait annoncé la couleur : un plan de réformes majeures, comme « une modification des statuts visant à fixer à 64 ans l’âge limite du Président lors de sa désignation, à limiter le nombre de mandats successifs complets, à créer un comité chargé de la déontologie et des rémunérations, ainsi qu’à renforcer les règles de prévention des conflits d’intérêts et d’atteinte à la probité », notamment par l’instauration d’une déclaration d’intérêts et de règles strictes en matière d’acceptation de cadeaux et d’avantages.
Bref il s’agit de nettoyer les écuries d’Augias. On peut tout de même se demander pourquoi ces dispositions n’ont pas été prises avant, puisqu’elles paraissent si essentielles au Quai d’Orsay…

Question de couleur ?

Le ministre avait donc annoncé la couleur… Enfin, si on veut…
Depuis son ouverture en 1987, l’IMA n’a jamais eu à sa tête une seule personnalité de culture arabe. On aurait pu espérer que les choses changent après le départ précipité de Jack Lang, et qu’une personnalité reconnue par tous, comme Ghaleb Bencheikh, l’actuel président de la Fondation de l’Islam de France, soit considérée comme légitime pour accéder à la présidence de l’emblématique IMA. Mais non. C’est une bretonne, Anne-Claire Legendre, proche d’Emmanuel Macron, qui a été nommée.
Quelles que soient les qualités et les compétences de l’ancienne conseillère d’Emmanuel Macron pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, et elles sont indéniables, cette nomination est révélatrice de la condescendance avec laquelle l’État français traite le monde arabe. Imaginerait-on confier la direction du Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme à une personne n’ayant aucune attache avec le judaïsme ? Mais lorsqu’il s’agit des arabes, cela ne pose aucun problème. C’est en tout cas un très mauvais signal envoyé aux Français d’origine arabe ou de confession musulmane : l’idéologie néo-colonialiste et irrespectueuse de la sensibilité arabe qui soutenait la politique de l’IMA sous Jack Lang a encore de beaux jours devant elle. On se souvient de cette terrible exposition sur le Pèlerinage en 2014, qui s’achevait par une galerie de photos représentant un homme nu en chaussures à talon, portant des extraits du Coran sur le corps, et d’autres montrant la Kaaba en train de fondre et disparaître. Comme si l’idéal « Langien » était un monde arabe sans les arabes. On se souvient aussi de cette jeune saoudienne, nommée au poste de directrice générale par la Ligue Arabe (on rappelle que l’État français nomme le président, et la Ligue arabe, qui finance 50% de l’Institut, nomme le Directeur général), qui fut refusée par Jack Lang au prétexte qu’elle portait un foulard, même si ce foulard était celui d’une grand marque française, et même si la Saoudienne parlait un Français parfait et avait obtenu un doctorat de littérature à l’Université Paris-8 avec les félicitations du jury. Cela n’avait d’ailleurs pas empêché Jack Lang de demander à l’Arabie Saoudite de mettre la main à la poche pour réparer les moucharabiehs en panne de la façade du bâtiment. Ce que Ryadh a fait.

A la décharge des autorités françaises, il faut bien dire qu’obtenir l’unanimité des pays arabes pour un président arabe n’est pas chose facile. La division des arabes fait les jeu de leurs ennemis.

Puisqu’il en est ainsi…

C’est donc Anne-Claire Legendre qui succède à Jack Lang à la tête de l’Institut du monde arabe. Puisqu’il en est ainsi, il est inutile de ruminer ses regrets. Autant souhaiter que la nouvelle présidente rende à l’IMA son rôle de reflet des cultures arabes, dans le respect de la sensibilité, des spiritualités, des peuples de la sphère arabo-musulmane, et de leurs apports considérables aux civilisations occidentales, ce qui n’a pas toujours été le cas, nous l’avons dit.

Qui est Anne-Claire Legendre ?
Née en 1979, elle est diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris, elle apprend la langue arabe à l’INALCO, puis mène des études en lettres modernes à l’université Sorbonne-Nouvelle.
Anne-Claire Legendre entame une carrière diplomatique comme conseillère en communication à l’ambassade de France au Yémen de 2005 à 2006. En 2007, elle rejoint la direction des Français de l’étranger au ministère des Affaires étrangères, où elle contribue à développer la coopération consulaire entre les États membres de l’Union européenne. De 2010 à 2013, elle intègre la mission permanente de la France auprès des Nations unies à New York, où elle est chargée des dossiers sensibles sur le Moyen-Orient au Conseil de sécurité. En 2013, elle est nommée conseillère Afrique du Nord et Moyen-Orient auprès du ministre des Affaires étrangères et du Développement international Laurent Fabius. 
Elle devient consule générale de France à New York en 2016. Pressentie en juillet 2020 comme future ambassadrice de France en Tunisie, elle est finalement nommée ambassadrice extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès de l’État du Koweït. En 2021, elle devient directrice de la communication et de la presse du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. En décembre 2023, elle est conseillère Afrique du Nord et Moyen-Orient du président de la République Emmanuel Macron.

Quand on connaît les résultats de la politique d’Emmanuel Macron dans cette région, cela n’invite guère à l’optimisme. Par ailleurs, le fait que la nouvelle présidente soit une proche du Président de la République est le signe manifeste qu’Emmanuel Macron compte utiliser l’Institut comme courroie de transmission de sa diplomatie à l’égard des pays arabes. Toutefois, Anne-Claire Legendre est considérée comme la principale instigatrice de la reconnaissance d’un État palestinien par la France en septembre 2025, et cela est incontestablement à mettre à son crédit, même si la sincérité du président français en la matière est à prendre avec précaution.
En tous cas, cette expérience a largement pesé en sa faveur lors de la réunion du Conseil d’administration de l’IMA, composé de sept ambassadeurs de pays arabes et sept personnalités désignées par le ministère des Affaires étrangères, qui a adoubé Anne-Claire Legendre à l’unanimité.

Anne-Claire Legendre possède également plusieurs atouts majeurs. En premier lieu, c’est la première femme à diriger ce haut lieu culturel, mettant ainsi fin à une aberration de presque quarante ans.
« Anne-Claire Legendre dispose de l’expérience, des qualités et de la vision stratégique nécessaires pour assumer ces responsabilités éminentes », a déclaré le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. Pour une fois, on peut lui donner raison, du moins sur l’expérience et les qualités de la nouvelle présidente. Pour la vision stratégique, on attendra ses décisions et résultats. mais après tout, puisqu’il en est ainsi, autant la soutenir et contribuer, dans la mesure du possible au succès de sa mission.

Quel avenir pour l’Institut du Monde Arabe ?

Au départ, le projet de construire en centre dédié au monde arabe, qui soit à la fois un musée, une bibliothèque, une école de langues, un centre de conférence et un lieu événementiel, était une brillante idée, dans un pays où, selon les différentes estimations, entre 6 et 13 millions de citoyens possèdent des origines arabes ou sont de confession musulmane. Hélas, les premières années n’ont pas été à la hauteur de l’enjeu. Des 22 pays arabes de la Ligue Arabe, partenaire de l’IMA, la plupart n’ont pas respecté leur engagements financiers et culturels du départ. Les diverses personnalités appelées à diriger l’institution ne s’y sont guère investi, sauf Jack Lang , reconnaissons-le, qui a, en quelque sorte, redonné vie à l’établissement, lequel a accueilli l’an dernier environ 750 000 visiteurs.
Le drame, c’est, on l’a dit, l’idéologie néo-colonialiste, laïciste, avec, il faut bien le reconnaître, quelques relents islamophobes, qui animé le travail de l’Institut. Le poste de Directeur Général, attribué par la Ligue arabe, était destiné à assurer le respect des valeurs du monde arabe, où la spiritualité, quelle qu’elle soit d’ailleurs, tient une place majeure. Or, d’une part, la nomination à ce poste est soumis à l’approbation du président, et d’autre part le Directeur Général n’a strictement aucun pouvoir sur le fonctionnement de l’établissement, si ce n’est quelques bricoles, comme l’édition d’une collection confidentielle (mais par ailleurs très interessante) de livres sur des penseurs arabes.

Ce que l’on peut espérer de la nouvelle présidente, c’est qu’elle fasse de l’Institut du Monde Arabe un lieu d’échanges qui permettra notamment au public de découvrir les richesses culturelles, artistiques et spirituelles de cette civilisation arabe sans les apports de laquelle l’occident ne serait jamais sorti du Moyen-Âge, n’en déplaise à certains porte-paroles de l’ignorance fanfaronnante et de la bêtise satisfaite.

On espère également plus de transparence dans le fonctionnement de l’établissement jusqu’ici particulièrement opaque. Il faudra également qu’elle parvienne à prendre sa liberté par rapport à Emmanuel Macron afin de faire taire ceux qui lui reprochent déjà d’être une proche du président « recasée » à l’instar de Richard Ferrand au Conseil constitutionnel et d’Amélie de Montchalin à la Cour des comptes.

Souhaitons-lui qu’elle y réussisse, car il s’agit d’une belle mission.

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