L’Académie française, vitrine de la grandeur de la France ? Ou plus exactement de la langue française… C’est ce qu’avait souhaité Richelieu en fondant en 1635 l’immortelle institution, dont il avait ainsi fixé la mission : « donner des règles certaines à notre langue et à la rendre pure, éloquente et capable de traiter les arts et les sciences ».
Et comme le prestige de notre pays est indissociable de sa langue, que tant d’écrivains et poètes de génie ont pris plaisir à sculpter, à ciseler, à tordre le cou parfois, mais pour qu’elle renaisse encore plus forte, plus surprenante, plus iconoclaste, oui l’Académie française avait pour vocation d’être l’étendard de l’esprit français.
L’Académie française, écrin ou sarcophage ?
Helas, si l’article 26 de ses statuts lui attribue la mission d’écrire un dictionnaire, les incessants bavardages et pinaillages qui présidèrent à son élaboration, ôtèrent à celui-ci tout intérêt littéraire. Quant à la Grammaire que ces mêmes statuts lui enjoignaient de composer, elle n’eut que deux médiocres éditions, en 1932 et en 1933, qu’il lui aura fallu 296 ans pour produire, et quelques mois pour se faire oublier.
Il faut dire que l’Académie française, censée être le gardien et le juge suprême de notre langue, ne compte aucun linguiste, ni agrégé de grammaire, ni historien ou historienne de la langue. Le seul linguiste qui a compté parmi les membres, Gaston Paris, est mort en 1903.
On a un moment espéré, à la fin du XXe s et au début du XXIème siècle que la Coupole renouerait avec les rêves de Richelieu, car elle eut alors en son sein quelques personnalités remarquables et cosmopolites, comme Roger Caillois, Marguerite Yourcenar, Assia Djebar, Eugène Ionesco, Jacqueline de Romilly, Jean Rostand, Jules Romains, Hélène Carrère d’Encausse, Léopold Sédar Senghor, René Clair, Marcel Achard, Alain Aspect, Marcel Pagnol, Joseph Kessel, Claude Lévi-Strauss, Jean Cocteau, François Cheng, Antoine Compagnon, René Girard, Dany Laferrière, et bien d’autres. Certes, certains furent contestés, comme Valéry Giscard d’Estaing, Michel Droit, le journaliste u peu « godillot » qui avait interviewé le Général de Gaulle, ou Alain Peyrefitte, l’ancien ministre de l’information, mais ils souffraient juste de la comparaison avec leurs éminents collègues.
Tout changea en 2014, lorsque l’antique institution choisit l’élire Alain Finkielkraut, dont les déclarations pro-israéliennes et à la limite du discours anti-musulman, avaient provoqué les protestations de beaucoup d’intellectuels, dont 8 académiciens qui avaient barré leur bulletin de vote en signe de désaccord. Il leur apparaissait justement que c’étaient ces mêmes positions qui avaient amené Finkielkraut sur un fauteuil de l‘Institut, et non son génie intellectuel. L’élection à l’Académie Française cessait d’être la reconnaissance d’un talent pour devenir la récompense d’une ligne politique, renonçait à être un statut pour devenir un honneur, une sorte de décoration en uniforme. Il faut toutefois être honnête, Alain Finkielkraut s’est depuis éloigné de l’extrémisme de son ex-compère Bernard-Henri Lévy, et a accusé le gouvernement de Benyamin Netanyahou de nettoyage ethnique et en Cisjordanie. Il ne lui reste qu’à reconnaître le génocide de Gaza. Cela arrivera peut-être un jour.
Mais qui aurait pu imaginer que 12 ans plus tard, l’idéologie nauséabonde qui ronge peu à peu les démocraties occidentales, et dissout les valeurs prônées jusque là par la France, cette radicalisation droitière, raciste, et xénophobe, conduirait, en quelques semaines à l’élection de l’un de ses représentants les plus emblématiques : le Franco-Algérien Boualem Sansal
La nausée et les mains sales
Boualem Sansal est apparu brutalement à la une de toute la presse écrite et télévisée. Eric Zemmour, Bernard-Henry Levy, Pascal Praud, Sonia Mabrouk, Christine Kelly, Ruth Elkrief, tous ces personnages qui font habituellement du casse-bougnoule leur fond de commerce, se sont mis, dans une touchante unanimité, à porter au pinacle de l’intelligence et de la liberté, un auteur arabe, algérien de surcroît.
Il faut dire que le discours de Boualem Sensal, a pour ces gens-là la saveur d’un nectar de miel. : « L’islamisme est un boa constrictor qui finira par étouffer la France » , « Dans 50 ans, l’islamisation aura, à ce point, gagné qu’elle pèsera sur les fondamentaux français ». « L’islam est incompatible avec la démocratie », « L’islam est devenu une loi terrifiante, qui n’édicte que des interdits, bannit le doute ». Il soutient que l’Algérie n’existait pas avant la colonisation, et qu’elle n’est qu’une excroissance du Maroc.
(Voir notre article : « Qui se lève pour Saoud et Sansal ? »)
Du petit lait pour les nostalgiques de l’Algérie Française que Sansal fréquente régulièrement au sein du fameux « Cercle algérianiste ». En réalité, Boualem Sansal, considéré par les contempteurs de l’Algérie, comme le « Voltaire des temps modernes », n’avait jamais écrit une ligne avant le forum de Davos de 1997 où cet ingénieur de formation, alors haut cadre au ministère de l’Industrie, rencontra des agents du Mossad qui en firent l’un de leurs chargés de mission, et le propulsèrent, sans doute avec le secours de quelques « plumes» maison, dans le monde de la littérature anti-musulmane et anti-palestinienne. Pierre Desproges disait « Pourquoi s’embêter à lire tout Sartre ? Achetez le Figaro, vous aurez à la fois La nausée et Les mains sales». Le même conseil pourrait s’appliquer à la nouvelle idole de la droite.
Sa production littéraire devient aussitôt explosive : une vingtaine de romans et d’essais, toujours sur le même thème de l’islamisation du monde et de l’antisémitisme généralisé, dont « 2084 : la fin du monde» , inspiré de«1984» de Georges Orwell, qui lui vaut le prix du roman de l’Académie Française en 2015. Une production de qualité médiocre, mais qu’aucun critique ne s’aventurerait à qualifier de la sorte, sous peine de se voir jeté dans le cul-de-basse-fosse de l’islamo-gauchisme. On feint de reconnaître le talent de Sansal, comme on feint de ne pas trouver ridicule Hassan Chalghoumi ou son brillant successeur, l’ « Iznogoud » Mahammad Mehdizade.
En 2024, il est arrêté en Algérie et devient, pour la droite française, l’étendard de la nouvelle croisade contre l’Algérie, les Arabes, et les musulmans. Il est finalement libéré quelques mois plus tard pour recevoir, en France, tous les honneurs dus à sa résistance contre le « grand remplacement », et être enfin admis dans les rangs du Quai Conti.
L’islamophobie et les critiques de l’Algérie lui ont valu la célébrité, son arrestation lui a apporté la gloire.
En réalité, Sansal n’est autre, comme les deux « imams » précédemment cités, qu’un produit marketing destiné à vendre le discours de la fachosphère française et des soutiens de Netanyahou. Celui-là est simplement un peu plus crédible, surtout auprès de ceux qui ne l’ont jamais lus.
Mais que dire de l’Académie Française qui a apposé son sceau final à cette imposture ? Peut être simplement rappeler la phrase de Georges Clémenceau : «Donnez-moi quarante trous-du-cul et je vous fais une Académie française ».
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