Que vient faire Israël en Somalie ?
La reconnaissance par Israël de la république autoproclamée du Somaliland, qui avait fait sécession de la Somalie en 1991, a semblé surprendre les medias, qui évoquent fréquemment à ce propos la désir d’Israël et des États-Unis de se rapprocher des bases militaires des rebelles yéménites houthis, alliés de l’Iran, qui représentent une menace directe contre l’État hébreux et sont à la tête de la piraterie maritime qui sévit au sud au large des côtes de la Somalie.
On retiendra des événements récents cette image de deux envoyés du Mossad à Hargeisa brandissant des drapeaux israéliens fraichement imprimés, et des interviews de Somalilandais visiblement éméchés. Une mise en scène liée à un discours soigneusement préparé : en comparaison de la Somalie, en proie aux attentats et à la corruption, le Somaliland serait un havre de paix démocratique et stable, qui jouit de sa propre armée. de sa propre Constitution, et d’un système politique et électoral conforme aux principes occidentaux. Pour Asher Lubotzky, de l’Institut des relations israélo-africaines d’Herzliya, près de Tel-Aviv. « Vu que les Etats du Golfe, les Etats-Unis et Israël ont tous combattu les Houthis ces dernières années sans résultat significatif, la possibilité d’opérer depuis le territoire du Somaliland pourrait changer la donne ». D’ailleurs, les Etats-Unis avaient envisagé d’y construire une base militaire dans les années 1980.
Sauf que la réalité n’est peut-être pas aussi simple qu’il n’y paraît, et que l’intention de Netanyahu d’installer au Somaliland des avions de chasse et des drones de surveillance va bien plus loin qu’une simple défense contre des pirates.
Cette reconnaissance fait partie d’un plan stratégique visant à prendre le contrôle, sous l’aile américaine, d’une partie de l’Afrique, et notamment de la Corne de l’Afrique, qui permettrait de s’assurer de la maîtrise de la mer Rouge et du golfe d’Aden, et par conséquent de la navigation maritime entre l’Asie et l’Europe. Cette zone étant l’une des principales voies d’exportation maritime du pétrole, on voit quelle importance stratégique revêt une présence militaire dans la région.
On remarquera notamment que les Emirats arabes unis exploitent une base militaire sur le port de Berbera, en vertu d’un accord datant de 2017. Certaines sources affirment qu’Abou Dhabi pourrait en faciliter l’accès à Israël. Le Somaliland est d’ailleurs régulièrement évoqué par Netanyahu comme lieu de déportation des habitants de Gaza.
Surtout, le génocide de Gaza, l’affaire des séparatistes du sud Yemen, et la guerre au Soudan ont mis à jour un dessous des cartes qui révèle que les autorités israéliennes nourrissent à l’égard de l’Afrique et du Golfe un dessein beaucoup plus sombre, ce qui est en train de provoquer une véritable déflagration dans les relations entre l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis.
Soudan : une fausse guerre civile
Le Soudan était le plus grand pays d’Afrique jusqu’à ce qu’avec le soutien des États-Unis, le Sud, animiste et chrétien, fasse sécession et proclame son indépendance en 2011. Aujourd’hui, il reste l’un des pays les plus vastes du continent et regorge de richesses, notamment de l’or. Des richesses dont il ne peut réellement profiter en raison d’une guerre civile opposant deux chefs de guerre qui veulent contrôler les ressources du pays.
Cela, c’est la légende.
La réalité, c’est qu’après la chute du régime d’Al Bachir, l’armée reprend les rênes du pouvoir. Le le Soudan reconnaît Israël dans la foulée des accords d’Abraham mis en place par Donald Trump en 2020. Cela lui permet d’être retiré de la liste américaine des États qui soutiennent le terrorisme. En 2021, le Général Al Bourhan devient chef de l’État, le Président du Conseil de souveraineté de transition. Mais en 2023, un autre militaire, le général Hemetti, prend la tête d’une milice, la Force de Soutien Rapide (FSR), héritières des sinistres janjawids. Jusque là allié à Bourkhan dans la lutte contre les Houthis et dans le renversement d’Al Bashir, Hemetti trahit et s’empare par surprise de Khartoum. Hemetti est celui qui avait mené les actions génocidaires au Darfour quand Al Bachir, était au pouvoir, et il reprend les mêmes méthodes pour tenter de s’emparer des matières premières du Soudan. Sans véritable stratégie militaire, ses troupes se livrent à de véritables crimes de guerre : pillages, viols, massacres.
Mais face à ces exactions, la population soudanaise se soude derrière le chef de l’État dans une sorte d’union sacrée. L’armée régulière, les Forces Armées Soudanaises (FAS), sous la direction de Bourhan, se révèle d’une efficacité redoutable et reprend rapidement le terrain. En mars 2025, une tentative manquée des FSR de s’emparer du palais présidentiel conduit à la reprise de Khartoum par les FAS. Très vite, les dégâts causés par les FSR sont réparés et la vie reprend dans la capitale. Et si les FSR parviennent à se replier sur la ville d’Al Fasher dans laquelle elles multiplient encore les assassinats et les pillages, elles continuent à subir des défaites massives. Les forces régulières s’emparent de considérables stocks d’armement estampillés… Emirats Arabes Unis.
Ceux-ci apparaissent en effet comme les pourvoyeurs des FSR, et les initiateurs de la « guerre civile » ainsi que des tentatives de division du Soudan. La guerre civile n’en n’est pas une, c’est une manoeuvre de déstabilisation menée depuis l’étranger. Depuis le début du conflit, les Emirats arabes unis ont en effet recruté, depuis le Soudan des mercenaires des FSR afin de les mobiliser au Yémen. En contrepartie, les Émirats apportent leur soutien à Hemetti qui développe différents trafics, notamment d’or, entre son fief de l’ouest du Soudan et le marché émirati de Dubaï.
Les Émirats envoient aux FSR basées au Darfour des armes sous le couvert d’opérations humanitaires, et recrutent, pour leur compte, des mercenaires au Tchad, et même en Colombie. Les envois sont toutefois interceptés, et les miliciens subissent de nouveau de lourdes défaites. Les militaires soudanais raillent, sur les réseaux sociaux, les opérations ratées des Émiratis, en leur lançant « Merci pour les livraisons ! ». Actuellement, l’armée soudanaise gagne 40 km par jour, et bloque toutes les routes qui pourraient permettre à d’éventuels mercenaires de pénétrer dans le pays, tandis que les soldats des FSR désertent en masse.
L’Arabie saoudite se range du coté du général Abdel Fattah al-Burhan, qui se rend souvent à Ryadh. L’implication d’Abou Dhabi ,qui affiche sans complexe sa proximité avec Israël, irrite au plus haut point les Saoudiens, d’autant que chaque jour révèle un peu plus l’ampleur des massacres commis par les FSR. Un agacement qui s’est mué en colère avec la découverte des liens secrets qui unissent les Émirats avec les séparatistes yéménites..
Le soutien d’Abou Dhabi aux séparatistes yéménites déchaîne la colère de l’Arabie Saoudite.
Le 30 décembre dernier, deux navires émiratis se présentent au port d’Al Moukalla, au Yemen. A bord, des véhicules militaires et des armes destinées au mouvement séparatistes du Yémen du Sud, le STC (Conseil de Transition du Sud). L’aviation saoudienne bombarde les bateaux et détruisent le chargement. Cette fois s’en est trop pour les Saoudiens, qui réalisent que ceux qui se prétendent leurs alliés dans la lutte contre les Houthis cherchent en réalité à faire obstacle à l’intégrité du Yemen, ce qui représente une menace directe pour l’Arabie saoudite. Celle-ci va même jusqu’à soupçonner les Émiratis de complicité avec les Houthis dont ils encourageraient les actes de piraterie. Pourquoi ?
Les Saoudiens réalisent qu’en réalité, les troubles qui agitent le Yemen, le Soudan et la Somalie participent à une stratégie d’encerclement de l’Arabie Saoudite. Les bénéficiaires ? Les États-Unis, qui cherchent à déstabiliser le premier producteur de pétrole mondial, et les Israéliens, auxquels l’étouffement de l’Arabie faciliterait le contrôle des voies maritimes de la mer rouge. Une stratégie qui s’inscrit par ailleurs dans une vision de mainmise beaucoup plus large, notamment sur le Maghreb, où Netanyahu a déjà acquis le soutien – ou la complicité, selon le point de vue de chacun – du Maroc et dont la prochaine cible pourrait être l’Algérie.
Le 30 décembre, l’armée saoudienne bombarde les intérêts émiratis dans la ville yéménite d’Al-Moukalla et donne 24 heures aux émiratis présents au Yemen pour quitter le pays. Ceux-ci comprennent que leur « grand frère » ne plaisante pas et qu’ils ne sont pas de taille à l’affronter. En moins d’une journée, les émiratis plient bagage. Mais Mohammed Ben Salman est désormais déterminé à en finir avec les ambitions occidentales. Il veut renforcer l’unité et la stabilité de la région, contrairement à son homologue d’Abu Dhabi, Mohamed ben Zayed. Il intensifie son aide au Soudan, et forme, avec l’Egypte, la Turquie, et le Qatar notamment, une coalition qui risque de changer le paysage politique de la région.
Gaza a mis au grand jour ce qui était caché
En définitive, les récents événements dans le monde arabe se révèlent comme n’ayant pas grand chose à voir avec les idéologies, ou les nationalismes. Les États-Unis, notamment après l’émergence des BRICS, grâce auxquels il est désormais possible de payer le pétrole dans une autre monnaie que le dollar, ont perdu leur monopole sur l’économie mondiale. Leurs réserves en énergie sont limitées. Ils ont besoin de trouver des ressources ailleurs. C’est finalement le vieil esprit colonial qui refait surface. L’épisode tragi-comique du Venezuela en est une illustration. L’Afrique, avec l’Algérie, le Congo, le Soudan, et bien sûr les ressources off-shore de Gaza sont une cible prioritaire. C’est bien sûr Netanyahu (car celui qui tire les ficelles n’est pas forcément celui qu’on croit), qui est chargé du travail. En contractant des accords d’intérêt mutuel avec des pays comme les Emirats Arabes Unis, parfois sous le couvert idéologique des « accords d’Abraham », tout semblait se dérouler selon les plans prévus. D’autant que l’Iran, en proie à de graves dissensions internes, avait d’autres chats à fouetter. Mais cette coalition de circonstance a commis deux erreurs fatales : le génocide de Gaza, qui a libéré la parole et déchiré le voile des stratégies jusque-là tenues secrètes. Et puis la tentative de diviser le Soudan. Et là, les occidentaux et leurs alliés sont tombés sur un bec : l’unité et l’armée du Soudan. Les Soudanais ont en effet fait mieux que résister, ils sont en train de gagner sur le terrain et d’expulser les fauteurs de trouble étrangers, comme d’ailleurs sont en train de le faire plusieurs pays de l’Afrique sub-saharienne.
Après l’Irak, la Libye, la Syrie, le Soudan, l’Arabie Saoudite sait qu’elle est la prochaine sur la liste, peut-être juste avant l’Algérie, et n’a pas du tout l’intention de se laisser faire.
La colère provoqué par l’encerclement programmé de l’Arabie Saoudite met aujourd’hui Trump dans une position difficile. Si Mohammed ben Zayed a promis d’investir 1 400 milliards de dollars aux États-Unis sur dix ans, et si l’un de ses frères a investi 2 milliards de dollars dans une start-up de cryptomonnaie fondée par Trump juste avant sa réélection, Trump se rend compte que le Prince saoudien n’est pas aussi manipulable qu’il le pensait. Et celui-ci a promis d’investir 1000 milliards de dollars aux États-Unis. Quant au Soudan, Ben Salman a tenu à mettre les choses au point : non seulement le plan de division du pays est voué à l’échec, non seulement la stabilité de la région est essentielle pour que les affaires marchent – et c’est un argument qui porte chez Trump – mais il faut se rendre à l’évidence : le gouvernement légitime du Soudan a repris la main. L’aéroport de Khartoum est en train de réouvrir, les relations diplomatiques sont restaurées, les structures détruites par les mercenaires étrangers sont remises en état, et le peuple soudanais se mobilise derrière son président. On ne réduit pas si facilement à néant les héritiers d’une civilisation vieille de 7000 ans, les descendants des Koush, le peuple aux 200 pyramides. C’est ce qu’a rappelé Ben Salman au président américain lors de sa visite à Washington en novembre dernier, et qui à fait dire à Trump : « Il a expliqué toute la culture, toute l’histoire. C’était très intéressant à entendre, vraiment incroyable en réalité, et nous avons déjà commencé à travailler dessus », « Je vois cela différemment désormais », a-t-il ajouté..
Les Émirats, de leur côté, ont de quoi s’interroger sur leur stratégie, eux qui se voyaient déjà empocher l’or soudanais et construire le plus important port du monde, dont la maquette fut fièrement présentée dans un somptueux pavillon de l’expo universelle de Dubaï. Leur proximité avec Netanyahu, très mal vécue depuis l’affaire de Gaza, et leur implication dans la déstabilisation de la région les isolent chaque jour un peu plus. Mais pour les Saoudiens, l’objectif n’est pas l’affrontement, mais au contraire la stabilité des nations qui entourent la mer Rouge; et le retour à la raison des monarchies du Golfe.
Jean-Michel Brun
Musulmans en France L'actualité des musulmanes et musulmans en France