Recension du livre de Louis Blin, Napoléon et l’islam, Paris : Éditions Erick Bonnier, octobre 2025, 290 pages, par Roland Laffitte, chercheur indépendant et essayiste (Voir son site personnel : https://rolandlaffitte.site/)

Curieux personnage que Napoléon Bonaparte ! Il n’est pas là où on l’attendait quand il dit : « la religion de Mahomet est la plus belle ! », ou encore : « j’aime l’islam, vénère le Prophète, respecte le Coran ».
Tartufferie ? C’est bien à cela que beaucoup ont pensé quand il déclare devant le Conseil d’État le 16 août 1800 : « C’est en me faisant catholique que j’ai gagné la guerre de Vendée, en me faisant musulman que je me suis établi en Égypte, en me faisant ultramontain que j’ai gagné les esprits en Italie. Si je gouvernais un peuple juif, je rétablirais le Temple de Salomon ». Simple caméléon, vraiment ? Mais pourquoi alors revenir avec tant d’insistance sur l’islam à Sainte-Hélène lorsqu’il n’a plus personne à convaincre de ce comportement si particulier ? Le choix de telles déclarations ne résulte pas d’un parti pris d’auteur de ce livre, qui aurait monté un dossier pour les besoins de sa démonstration. Plusieurs historiens des plus prestigieux sont là pour témoigner. Jean Tulard, dont on peut dire qu’il a passé sa vie avec Napoléon, l’affirme : « Ne croyez pas à l’hypocrisie de Bonaparte. Il admirait Mahomet et connaissait le Coran ». Quant à John Tolan, spécialiste des études arabes et islamologiques, il le confirme : « Pas un nuage ne vient assombrir l’image que l’Empereur déchu donne de Mahomet.
« La recherche d’une religion d’ordre social »
Quand il parle de religion, de quoi parle Napoléon Bonaparte ? De foi ? Certainement : « Je n’ai jamais douté de Dieu », affirme-t-il à Sainte-Hélène. Mais, en homme du XVIIIe siècle nourri des Lumières, il est déiste et il ne se désintéresse pas des questions métaphysiques ; notamment du concert de « Trinité ». C’est de ce point de vue qu’il peut dire : « J’aime mieux la religion de Mahomet. Elle est moins ridicule que la nôtre ». Il n’est pas pratiquant mais il respecte tous les rites des différentes religions : être né et mourir dans la religion catholique et prononcer la chahada, c’est-à-dire la profession de foi des Musulmans, comme il le fit au Caire, ne lui paraît pas contradictoire. Pour lui, la religion est nécessaire à l’ordre social : pour réunir les hommes et leur fournir un cadre d’autorité. Aussi, quand il s’exprime devant le Conseil d’Etat en 1800, il fait précéder sa déclaration d’équidistance politique entre les religions de cette proposition : « Ma politique est de gouverner les hommes comme le grand nombre veut l’être. C’est là, je crois, la manière de reconnaître la souveraineté du peuple ». Respecter en chaque lieu la religion du plus grand nombre présente sa part de calcul politique, c’est clair, mais ce n’est pas un simple stratagème : l’homme est convaincu que cela confère aux dirigeants une forte dose de consensus populaire et de légitimité. Pour ce partisan assumé de l’ordre social, la religion en est un des fondements.
Cette prise en compte politique de la religion ne va d’ailleurs pas sans un bras de fer avec les autorités religieuses. À preuve le concordat conclu en 1801 avec le pape Pie VII qu’il n’hésitera pas à faire arrêter en 1809, non pour de raisons religieuses mais pour l’opposition de ce dernier, comme souverain temporel, à la politique du blocus continental. À preuve également sa mise au pas du Consistoire par les décrets de 1808 jugés « infâmes » par bien des Juifs français. À preuve encore ses démêlés avec les cheikhs en Égypte. C’est que, pour lui, l’État prime sur la religion. Celle-ci doit être au service de celui-là, ce qui ne l’empêche pas, si l’on regarde les doctrines religieuses, d’afficher une préférence personnelle, intime pour l’islam.
Un tropisme oriental et islamique inscrit dans sa culturel
Un trait passionnant de ce passionnant essai est d’étayer comment le destin de Napoléon Bonaparte s’inscrit dans son passé familial et sa formation intellectuelle. L’auteur suit l’enfant immigré en Corse mais de culture toscane ouverte sur le Méditerranéen, puis la formation de sa personnalité d’immigré en France, les ressentiments qu’il nourrit de son passage à Brienne où il est moqué et discriminé par ses petits camarades. N’est-ce pas ce jeune homme curieux d’Orient qui signale, dans ses écrits de jeunesse, marque son intérêt pour les Mémoires sur les Turcs et les Tartares du baron de Tott, qui écrit un résumé de l’Histoire des Arabes sous le gouvernement des califes ? N’est-ce pas lui qui rédige, dans sa vingtième année, Le Masque prophète, un conte oriental dont le héros, Hakem est un jeune homme d’origine modeste qui rêve de suivre les pas du prophète Mohammed, et auquel il s’identifie manifestement. Il marque naturellement son inclinaison pour Rousseau et, comme le père de ce dernier qui fut horloger à la cour du sultan ottoman, il serait bien parti en coopération technique pour enseigner là-bas ses connaissances d’artilleur qu’il venait de démontrer à Toulon en 1793, si Vendémiaire n’avait changé son destin. Aurait-il été en cela le digne fils de Letizia, que Michelet, l’un des artisans du roman national républicain, voyait comme « une sibylle mauresque descendue des Carthaginois ou Sarrasins » ? Il y a incontestablement chez le jeune Bonaparte un tropisme vers l’Orient et vers l’islam. Depuis le début, il s’est intéressé à cette religion et, lors de sa retraite, il a tenu à revenir à maintes reprises sur le sujet. Il s’en est pris notamment à Voltaire à qui il reprochait de reprendre le vieux leitmotiv chrétien selon lequel Mohammed aurait été un « imposteur ». Pour lui, c’était un grand réformateur et surtout, comme Alexandre et Gengis Khan, un conquérant magnifique.
Paradoxes de l’aventure égyptienne
On peut bien sûr inscrire l’expédition d’Égypte au compte des calculs géostratégiques de Talleyrand, de Barras et du Directoire dont Bonaparte aurait été l’instrument. L’un des traits de l’ouvrage de Louis Blin et de mettre l’accent sur l’aventure personnelle que représente ce voyage pour le général en chef de l’armée d’Orient. Il y a chez ce dernier une fascination pour les grands personnages historiques, comme nous venons de le voir : Alexandre naturellement, mais aussi le prophète Mohammed, deux modèles qui l’inspirent profondément dans son aventure égyptienne, faite aussi d’ambition personnelle démesurée qui le prête à se croire en mission divine. C’est toujours John Tulan qui écrit : « le Mahomet de Bonaparte est un Napoléon qui a réussi ».
Mais alors, s’il respectait tant l’islam et son prophète, questionnent ses détracteurs, en Europe comme dans le Monde arabe, pourquoi cette répression abominable des révoltes du Caire, trois mois seulement après son débarquement en Égypte ? Pourquoi cet épouvantable carnage en Palestine lors de la campagne de Syrie ? En fait, Bonaparte a cru pouvoir tenir les foules arabes en établissant un divan rassemblant les notables dont les chefs religieux du pays, se transfigurant en Ali Bounaberdi, à qui Victor Hugo a consacré un poème dans ses Orientales. Il allait ainsi à contresens des idées de l’orientaliste Volney, qui donnait à voir, dans son Voyage en Syrie et en Égypte, lecture favorite de ses officiers sur les bateaux qui les menaient à Alexandrie, l’Égypte comme « barbarie générale », et qui qualifiait l’islam de « noirceur orientale » pour reprendre l’expression du chercheur Sarga Moussa. Lui, à bord du vaisseau amiral de l’armée d’Orient, il s’adonnait pendant ce temps à la lecture du Coran traduit par Claude-Étienne Savary et de ses Lettres d’Égypte. Il a cru que célébrer avec faste et ostentation le mawlid, la naissance du Prophète, suffirait à lui apporter l’assentiment des foules musulmanes. Mais ce fut là une grande erreur : il mesurait mal le rôle que jouait la religion dans la société égyptienne. Ce n’est pas au chapitre de la religion que les foules cairotes se sont affrontées à lui. Ce qui les poussa à la révolte et qu’il fut incapable de comprendre, c’est que même si ces dernières prenaient le langage de la religion, ce fut l’horreur, l’exécration de l’occupation étrangère. Une occupation d’ailleurs accompagnée d’innombrables exactions de ses généraux qui se comportèrent réellement en soudards, Jean-Baptiste Kléber en tête, contrevenant aux exhortations pourtant publiques et répétées à « respecter les Musulmans » de celui dont le réalisateur Youssef Chahine fait le portrait dans son Adieu Bonaparte. Souvent athées et anticléricaux, ces généraux se riaient d’ailleurs de ses révérences envers les cheikhs, qu’ils prenaient pour d’inconvenants et humiliants salamalecs.
Bonaparte maintint l’ordre avec la même brutalité que celle qu’il avait fait montre le 13 Vendémiaire an IV (5 octobre 1795), ce qui avait permis sa promotion immédiate par le Directoire au grade de général de division surtout à celui de général en chef de l’armée de l’Intérieur seulement trois semaines plus tard. Mais même après la déconfiture déshonorante d’Aboukir où sa flotte fut anéantie par les Anglais, et l’échec humiliant de l’expédition de Syrie où ces derniers jouèrent un rôle majeur, après donc le désastre total d’une aventure qu’il parvint, pas une propagande tout à fait efficace, à transfigurer en brillante épopée, il n’éleva aucune parole ni ne manifesta aucun geste contre la religion islamique. Il maintint même à son grade celui qu’il avait nommé à la tête de l’armée d’Orient après l’assassinat de Kléber, le général Jacques Menou, converti à l’islam sou le nom d’Abdallah malgré les quolibets de la troupe, et qui reste à ce jour le seul Musulman arrivé à ce grade dans l’armée française.
La contradiction de cette rencontre avec l’Orient onirique de Bonaparte et l’Occident réel est ainsi saisi par l’auteur de cet ouvrage : « Héritier de la Révolution et précurseur du romantisme, Bonaparte a bien perçu la dimension existentielle de l’Orient musulman pour l’Europe, mais il l’a ruiné leur rencontre dans le rapport de force ». Un rapport de force quoi inaugure les funestes conquêtes coloniales de la France au XIXe siècle, en particulier celle de l’Algérie.
Un plaidoyer pour la reconnaissance par le France de sa part d’islamité
La dernière partie de cet essai historique u livre est un véritable plaidoyer pour la reconnaissance de la part d’islamité de la France. L’auteur prend à cœur de souligner que le grand intérêt pour l’islam de Napoléon Bonaparte dont il fait la démonstration s’est trouvé effacé de sa légende, quand lui-même a toujours pris soin de le souligner, au risque parfois de déranger ses partisans les plus proches.
La légende forgée au XIXe siècle s’est en effet bien gardée de reprendre cette part d’Orient dans la culture française que l’on trouve chez les Saint-Simoniens qui, se réclament de lui, firent, dans les années 1830, le voyage d’Égypte, mais aussi cette part d’islamité visible au XIXe siècle chez les Hugo, Lamartine, Nerval et autres Rimbeau. Il faut dire que cette légende, dûment épurée de ses côtés orientaux et islamiques, a pris corps en même temps que l’aventure coloniale de la France en Algérie, où se sont retrouvés quelques anciens de l’expédition d’Égypte comme Anne Jean Marie René Savary, duc de Rovigo, ou le baron Pierre Boyer, surnommé à juste titre à Oran « le Cruel », autant d’officiers qui ont ramené de leur jeunesse égyptienne une rare haine de l’islam et des Musulmans, ce qui correspondait d’ailleurs pleinement au besoin de la société française de dévaloriser radicalement le résistant algérien. Comme l’écrit Louis Blin, « l’islamophilie des Lumières cultivée par le Révolution française, s’est évanouie dans la nuit coloniale, dont notre époque n’est pas encore sortie ». Cette période de l’histoire, où le terme islamophilie est objet de sarcasmes, cette époque placée sous le signe du manifeste d’Ernest Renan (1883), sous-entendu dans l’ouvrage mais bien présent dans l’esprit de l’auteur : « Là est la guerre éternelle, la guerre qui ne cessera que quand le dernier fils d’Ismaël sera mort de misère ou aura été relégué par la terreur au fond du désert. L’islam est la plus complète négation de l’Europe ». C’est ce que Henry Laurens appelle « le grand retournement de la pensée européenne », ce à quoi l’auteur du livre ajoute : « dédoublement schizophrène, qui trace jusqu’à nos jours la frontière entre ses deux pôles raciste et universaliste ».
Quoi qu’on pense de Napoléon Bonaparte, même si l’on dénonce sa tyrannie et ses exécrables boucheries, il est en fait que « jamais un dirigeant français n’a fait preuve d’une telle sympathie publique pour l’islam ». Il a entièrement assumé sa part d’islamité qui est en fait une expression de celle de la société française elle-même. En ces temps présents d’islamophobie mutilante pour la société française, une islamophobie affichée qui devient une ravageuse politique d’État, il était salutaire de le souligner.
Ne manquez pas le « Café littéraire » consacré au livre de Louis Blin, avec la participation de l’auteur, à la librairie Al Bayinnah à Argenteuil, le 1er février 2026, de 14h à 16h. Inscription ici.
Musulmans en France L'actualité des musulmanes et musulmans en France