RAMF 2026 : MERCI MONSIEUR NUÑEZ !

Laurent Nuñez

Merci Monsieur le Ministre de l’intérieur, et Monsieur le préfet de police d’afficher ainsi votre détermination à prendre soin de la communauté musulmane française. Ne dites-vous pas, dans votre arrêté n°2026-00365 du 1er avril 2026 (non, ce n’est pas un poisson d’avril) que « la Rencontre annuelle des musulmans de France au Parc des Expositions de Paris-Le Bourget du 3 au 6 avril »  est un événement « exposé à un important risque terroriste à l’égard de la communauté musulmane » ? Voilà pourquoi vous avez souhaité l’interdire. Il s’agissait simplement de protéger les musulmans !

Merci également d’avoir donné à cet événement une couverture médiatique considérable d’une valeur de plusieurs millions d’euros que les organisateurs n’ont pas eu besoin de financer. Et ils en avaient bien besoin. En effet, après sept ans d’absence, beaucoup de musulmans avaient oublié ce rassemblement traditionnel et n’y seraient pas venus sans cette publicité inespérée.

Si cet événement va avoir le succès qu’il mérite, c’est largement grâce à vous.

Pourtant, à première vue – et c’est bien la preuve que les apparences sont parfois trompeuses – on aurait pu croire que la décision d’interdire le rassemblement du Bourget était l’expression d’une islamophobie d’État. En effet, les arguments avancés par l’arrêté sont pour le moins étonnants. Il s’agirait donc de protéger les musulmans d’une attaque terroriste. Doit-on considérer qu’il s’agit là d’un retournement inattendu de la doctrine du parti macroniste qui, jusque là, ne qualifiait de « terroristes » que les actions attribuées, à tort ou à raison, aux musulmans, ceux-ci étant, selon la sémantique popularisée par Gerald Darmanin, placés dans la catégorie des « séparatistes » ?

Sans doute, puisque l’argumentation du préfet s’appuie sur l’exemple de l’attentat manqué du 28 avril contre la Bank of America qui, comme comme chacun sait, visait la communauté musulmane !

La folle histoire d’une bouffonnerie d’État

Plus sérieusement, l’interdiction du rassemblement du Bourget apparaît comme le signe que les discours et les décisions discriminatoires à l’égard nos compatriotes musulmans sont désormais totalement décomplexés. La popularité croissante des thèses du Rassemblement National, largement relayées par le gouvernement d’Emmanuel Macron, fait que celui-ci se sent en quelque sorte pousser des ailes pour tenter de réduire au silence une « communauté » qui conteste de plus en plus sa politique intérieure et extérieure.

Cela lui a probablement fait oublier qu’il existe encore une justice républicaine, garante des principes fondamentaux de la Constitution, lesquels assurent aux citoyens français la liberté d’expression, la liberté de croyance, et le droit d’association.

Cette croyance en son impunité, que l’on peut rapprocher d’ailleurs d’autres exemples qui sévissent en ce moment même sur la scène internationale, a fait sauter les barrière de la déontologie politique, et des principes élémentaires de la légitimité républicaine. La mauvaise foi et la sournoiserie semblent désormais faire partie intégrante de l’arsenal politique du pouvoir.
Les éléments de langage cités plus haut font naturellement partie des sophismes que le pouvoir manie sans retenue.
Celui-ci n’hésite pas, notamment, à renverser les réalités pour nourrir son argumentation délétère. Ainsi, l’élection récente de maires racisés, selon une expression elle-même raciste, pourtant plébiscitée par nombre de journalistes , devient un danger pour les personnes racisées elles-mêmes : « Considérant également que dans le contexte d’agitation politique et de polarisation forte des débats dont les récentes élections municipales en France ont été le réceptacle dans plusieurs communes notamment franciliennes et compte tenu de la qualité des organisateurs et de certains conférenciers, il existe un risque que des groupuscules d’ultradroite se mobilisent en vue de perturber le déroulement de cet événement, d’autant qu’il ne s’est pas tenu depuis 2019, et y trouvent une opportunité pour mener des actions de propagande, organiser des contre-rassemblements non déclarés ou pour causer des dégradations aux abords des halls d’expositions; que des actions de même nature pourraient en outre être téléguidées par des influences étrangères ».

Difficile d’être plus tordu, quand on se rappelle que l’Assemblée Nationale, sous l’impulsion de sa présidente Yael Braun-Pivet, avait respecté une minute de silence lors du décès d’un jeune extrémiste néo-nazi.

Bien entendu, personne ne pourrait douter que décision du ministère via le préfet ne « pourrait être téléguidée par des influences étrangères »

L’argument du contexte de la menace de dernière minute, lié à un « contexte international et national particulièrement tendu », est un vieux procédé utilisé par tous les régimes autoritaires et non-démocratiques pour interdire une manifestation gênante.

L’hypocrisie la plus flagrante de ce dossier est probablement son timing. En publiant l’arrêté deux jours seulement avant le début de l’événement, le préfet Patrice Faure tentait visiblement de mettre les organisateurs devant le fait accompli, et surtout d’essayer de faire disparaître l’association Musulmans de France, ex-UOIF en la ruinant. En effet, l’événement n’avait pu se tenir pendant sept en pour des raisons financières, et l’occasion était trop belle d’essayer d’asphyxier financièrement l’organisation en interdisant l’événement alors que tout avait déjà été payé : la location des espaces et des éléments mobiliers, les agents de sécurité, le transport des conférenciers. L’idée étant que même si l’État perd un procès en recours, celui-ci n’aura pas à rembourser immédiatement les frais engagés. Quant à la possibilité d’un recours, l’arrêté est un monument d’humour noir :
« Si vous estimez devoir contester la présente autorisation, il vous est possible, dans un délai de DEUX MOIS à compter de la date de sa notification:
– soit de saisir d’un recours gracieux le Préfet de Police
– ou de former un recours hiérarchique auprès du Ministre de l’intérieur et des outre-mer
Direction des libertés publiques et des affaires juridiques
– soit de saisir d’un recours contentieux le Tribunal administratif compétent
Aucune de ces voies et recours ne suspend l’application de la présente décision.
Les recours gracieux et hiérarchique doivent être écrits, exposer les arguments ou faits nouveaux et comprendre la copie de la décision contestée.
Le recours contentieux, qui vise à contester la légalité de la présente décision, doit également être écrit et exposer votre argumentation juridique.
Si vous n’aviez pas de réponse à votre recours gracieux et hiérarchique dans un délai de deux mois à compter de la réception de votre recours par l’administration, votre demande devra être considérée comme rejetée
»
Tout cela, bien sûr à deux jours de l’ouverture prévue…

Prendre les citoyens pour des imbéciles est une erreur qui peut coûter cher

Les auteurs de cette mascarade juridique étaient persuadés que les avocats de la RAMF seraient découragés par le délai de 48h qui leur était laissé pour contester l’arrêté d’interdiction. Ils n’avaient pas prévu que les avocats de la RAMF ne seraient pas effrayés par la manipulation. Prendre les citoyens pour des imbéciles est une erreur qui peut coûter cher. Le stratagème n’a pas fonctionné. Il faut dire que l’argument était tellement grossier qu’on peut se demander comment la préfecture a pu penser qu’il passerait en douceur. Après tout, comme le disait Goebbels « Plus un mensonge est gros, plus il a de chances d’être cru ».

Sefen Guez-Guez, l’avocat des organisateurs a tôt fait valoir qu’ « Il y a plus d’une quarantaine d’événements publics organisés ce week-end en IDF et le seul qui a été interdit est la Rencontre Annuelle des Musulmans ».  « C’est une décision inique » a conclu l’avocat devant le tribunal administratif. Et, effectivement, la justice administrative ne s’est pas laissé prendre. Le juge des référés a estimé que « les troubles à l’ordre public invoqués » par le préfet de police pour interdire le rassemblement « n’étaient pas établis ». Il a également relevé l’absence d’incidents démontrés lors de précédentes éditions, « qui s’étaient également tenues au Parc des Expositions du Bourget dans des contextes tendus notamment après les attentats de Paris en 2015 ». Il a par ailleurs considéré « qu’il n’était pas suffisamment établi que le contexte politique et social prévalant en région parisienne pendant la durée du rassemblement nécessiterait une mobilisation exceptionnelle de moyens de police ».
Le tribunal a par conséquent logiquement autorisé la tenue de l’événement. La manoeuvre n’ayant pas abouti, la préfecture a renoncé à interjeter appel, considérant probablement que le vacarme provoqué par cette affaire était déjà suffisamment contre-productif.

Mais ne nous réjouissons pas trop vite : l’extrême droite a aussitôt dépêché sur place ses plus fidèles militants, comme l’ineffable Damien Rieu, qui a immédiatement publié des posts relevant des passages du Coran qui n’existent pas. Et surtout, Laurent Nuñez a annoncé un nouveau projet de loi contre le « séparatisme religieux », plus répressif encore que celui de Darmanin. On en reparlera.

En attendant, quelle que soit votre sensibilité religieuse, philosophique ou politique, nous nous invitons à vous rendre au Bourget, ne serait-ce que pour démontrer que la liberté ne se négocie pas.

Jean-Michel Brun

RENCONTRE ANNUELLE DES MUSULMANS DE FRANCE

Du 3 au 6 avril 2026
Parc des Expositions de Paris-Le Bourget, Carrefour Charles Lindbergh 93350 Le Bourget. Accès par la porte L du Parc des Expositions.
https://ramf-mf.fr/

Lire aussi

UN MUSÉE VIRTUEL DU COLONIALISME

C’était un manque qu’il était urgent de combler. Tant de discours aux relents racistes inondent …