À ce qu’il semble et aux dires même de nombreux analystes étasuniens renommés de la géopolitique, l’Iran résiste beaucoup plus que prévu à l’attaque conjointe israélo-étasunienne. L’Iran, non tant la République islamique que l’État iranien en tant que tel, dont une bonne partie de la population, malgré les terribles massacres qu’elle a subis en janvier, semble se rapprocher dans un élan patriotique, malgré les gesticulations indécentes de Reza Palhavi. Un patriotisme suscité moins par l’élimination des centres et des symboles du régime que par la destruction opiniâtre des infrastructures du pays, de ses conditions élémentaires de vie et du nombre croissant de victimes civiles, qui sont loin de se limiter aux fillettes de l’école de Minab.
L’attaque est conjointe mais double, aux buts différents :
Israël semble, de son côté, viser à détruire la capacité de l’Iran de menacer, non tellement sa « destruction » fallacieusement assimilée par une propagande constante à une nouvelle Shoah, que la capacité de ce pays à contester sa volonté hégémonique entêtée sur le Moyen-Orient. Il s’agirait dans ce but de la destruction effective de l’Iran, de son démantèlement, comme celui des pays arabes, en entités ethnico-confessionnelles.
Les États-Unis de Donald Trump semblent viser, de leur côté, les objectifs suivants :
D’une part, défendre Israël, qui constitue leur principal relais local pour la domination de la région, et d’étendre à l’Iran les accords dits « d’Abraham » (et non d’Ibrahim, le nom de ce prophète en arabe, il va sans dire) ;
D’autre part, mettre la main sur le pétrole iranien, ce qui leur permettrait de contrôler 60% des réserves mondiales, et de maîtriser ainsi l’ouverture ou la fermeture à leur guise du robinet qui alimente en hydrocarbures les pays asiatiques, et surtout la Chine, laquelle menace de plus en plus leur hégémonie mondiale, et dont ils font un rival de plus en plus obsessionnel.
Le Chine, acteur désormais incontournable
Imaginons ce qui pourrait se passer si l’Iran continuait de résister comme il le fait, condamner le détroit d’Ormuz, et si, malgré toutes les tartarinades de Donald Trump et les fanfaronnades de son secrétaire d’État à la Guerre, l’agité Pete Hegseth, le cours du pétrole grimpait alors à 200 dollars. Pensons à ce qui pourrait advenir si se levait aux États-Unis, avant les midterm elections, les fameuses « élections de mi-mandat », et au sein même des prétendus inconditionnels du MAGA (Make America Great Again), un mouvement contre la guerre que Donald Trump avait précisément promis de bannir en lorgnant sur le prix Nobel de la paix.
Au lieu de la Russie et surtout de l’Europe qui s’est complètement effacée du jeu international, c’est dans ce cas la Chine qui pourrait intervenir efficacement pour œuvrer à un compromis entre l’Iran et les États-Unis, La raison en est que ce pays est intéressé au premier chef à la fin de cette guerre désastreuse en Iran. La Chine est d’une part devenue le principal client (notamment en pétrole) et le principal fournisseur de ce pays, qui joue par ailleurs un rôle important dans sa politique de la sīchóuzhīlù jīngjì dài, littéralement « la ceinture économique de la route de la soie », et elle possède à son encontre des moyens de pression importants, notamment technologiques comme la fourniture du système de navigation par satellite Beidou, qui guide les missiles et les drones iraniens. La Chine dispose symétriquement de puissants atouts vis-à-vis des États-Unis, comme les terres rares et les bons du trésor. Un compromis entre Téhéran et Washington est maintenant loin d’être impossible, comme celui qui était en cours au moment où Israël a lancé, en tirant les États-Unis par la manche, la Guerre de 12 jours, ou comme celui qui était en vue à Oman et à Genève lors de l’attaque conjointe – hors de l’avis de l’ONU, que George W. Bush avait quand même daigné demander en 2003, même s’il l’avait ignoré –, ou encore celui du 28 février dernier.
La Chine est désormais sortie du Bǎinián Guóchǐ, « le siècle d’humiliation » : c’est ainsi que les Chinois nomment la période entamée par les Guerres de l’opium de 1856 et 1860 – où la France a cru bon de s’associer à la Grande Bretagne –, période maudite où les grandes puissances, chacune pour leur part, ont prélevé dans le corps de la société chinoise une livre de chair à la manière du Shylock du Marchand de Venise de William Shakespeare. On peut en tout cas compter sur la diplomatie bimillénaire de ce vieux et à nouveau puissant pays pour trouver les termes qui éviteraient aux États-Unis de perdre la face malgré le terrible recul qu’ils devraient effectuer s’ils voulaient sortir de « l’impasse » où ils se sont mis aux yeux des analystes internationaux évoqués plus haut.
Par ailleurs, il n’est pas sûr du tout qu’après l’expérience qu’ils viennent de vivre, les États de la péninsule Arabique se rapprochent encore des États-Unis et d’Israël, comme aime à le pronostiquer la propagande optimiste de ces deux pays. Les pays arabes ont pu se rendre compte que les bases militaires étasuniennes qu’ils hébergent n’étaient pas là pour les protéger eux, mais seulement les intérêts de leur encombrant « protecteur ». Il n’est pas sûr non plus qu’ils continuent à se rapprocher d’Israël dans le cadre des dits « accords d’Abraham » quand ils constatent le sort auquel est voué le Liban, après la Palestine qui subit toujours à Gaza une politique génocidaire et en Cisjordanie la colonisation terriblement obstinée : l’ancienne « Suisse du Proche-Orient », et ses habitants sont en train de mourir sous un déluge de bombes et de missiles, ses places historiques, ses immeubles sont méthodiquement détruits, explosés, et à l’intérieur ses habitants, et cela sans le moindre geste sérieux de ses « protecteurs » officiels, la France et les États-Unis. Ce n’est en effet pas tant le seul Hezbollah qui est visé que le Liban comme pays, un pays qu’après la Syrie, Israël est en train de mettre à la découpe. Il y a déjà quelque temps, et cela est confirmé par les présentes agressions de l’Iran et du Liban, que les pays du Machreq en sont venus à considérer que le facteur de désordre le plus grand de la région est précisément Israël, et il y a bien des chances qu’ils soient amenés à réévaluer leurs rapports avec ce pays et les États-Unis, et à chercher à leur influence nocive un contrepoids, déjà dans la Russie naturellement ou, pour paraphraser le hadith وَلَوْ بالصِّينِ wa law fi-l-Sin, « fût-ce en Chine », mais plutôt faudrait-il dire désormais : surtout en Chine…
Et voici comment, partis d’une intention antichinoise, les États-Unis en viendraient, dans cette hypothèse qui est loin d’être invraisemblable, à s’en remettre à elle. Sic transit gloria (1)…
Roland Laffitte
Chercheur indépendant et essayiste.
Voir son site personnel : https://rolandlaffitte.site/
1. « Sic transit gloria mundi » : « Ainsi passe la gloire du monde »
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